23. janv., 2019

L'homme pressé

Le stress peut tuer. L’homme pressé s’en sort malgré deux AVC. C’est Fabrice Lucchini qui incarne ce « manager » trop affairé, terrassé par la maladie, et qui doit son salut au réflexe de son chauffeur qui pose le diagnostic dans son rétroviseur et fonce à l’hôpital dans les plus brefs délais. Cela démontre qu’il faut toujours faire son AVC sur le siège arrière d’une limousine.

Le film est une comédie et Lucchini égal à lui-même. Il campe un chanceux que seule affecte une aphasie sévère. Il intervertit les syllabes dans les mots, les mots entre-eux et ses phrases deviennent charabiesques et souvent comiques – quand, par exemple, la psychologue devient la psychopathe – . Lucchini est trop doué pour ce rôle: le galimatias sonne comme du Molière, avec le rythme, l’articulation et la musique. Pour dire vrai, l’acteur confère à l’aphasie un aspect esthétique qui pourrait agacer les victimes d’un AVC, surtout si, avec la parole, ils ont encore perdu le sens de l’humour. On passe un bon moment avec ce bafouillage – trop long peut-être – mais on a un peu mauvaise conscience d’avoir ri lorsqu’on songe à ceux pour qui l’accident cérébral est autre chose qu’un exercice de style.

On trouve aussi des hommes pressés qui sont femmes: Teresa May, pressurée entre ceux qui s’excitent au Brexit – et se sont débinés après le vote, la laissant seule aux commandes –, ceux qui veulent un accord avec l’UE, ceux qui en veulent un autre et les autres qui font tout pour qu’en fin de compte, on ne brexite plus. On se demande comment elle fait pour ne pas exploser. Il est vrai qu’elle est femme et britannique. Et lorsqu’on est une femme britannique, on sait être pressurée sans être pressée.

Des hommes pressés, on en trouve partout. Pour en rester à l’actualité de janvier, pensons à la classe politique genevoise. Avec l’affaire Maudet, on ne parle pas encore d’AVC mais l’aphasie a déjà troublé les discours des uns et des autres. Tout le monde s’exprime mais on n’entend nulle parole. Confusion totale: l’attaqué attaquant, le ministre qui reste mais quasiment sans ministère, le président qui claque la porte parce que son parti fait tout de même confiance au ministre déministré… Bref, il faudrait à tout ce monde un bon psychopathe… je voulais dire psychologue.

Toujours en janvier, des jeunes gens pressés n’en peuvent plus d’attendre la retraite de ceux qui dominent les terrains de tennis depuis des lustres. Tsitsipas élimine « notre » Federer qui, lui, n’est guère pressé de prendre sa retraite, oubliant qu’à force d’avoir un an de plus, on devient si vieux qu’on pourrait être son propre père (Obaldia).

Et puis, il y a le grand Donald, pressé d’ériger son mur; Emmanuel, pressé par son peuple jaune; Clint, pressé de tourner son dernier film (mais, comme chez les écrivains, il y souvent une après-dernière oeuvre…); Jair, pressé de faire exploser la gauche; Elon, pressé de propulser à mille à l’heure des hommes pressés dans des tunnels vides.

Tout cela est mauvais pour le cerveau. L’homme pressé n’a pas le temps et c’est le temps implacable qui finit par l’avoir.