30. janv., 2019

L'enlèvement de l'homme

L’homme ne cesse d’étonner… surtout lorsqu’il est américain. Le quotidien Le Temps du 29 janvier nous apprend qu’un nouveau « buisiness » connaît un succès croissant aux USA: le rapt volontaire. Vous pouvez désormais réserver un kidnapping auprès d’entreprises spécialisées, qui se feront un devoir de vous enlever, vous bander les yeux, vous emmener dans un lieu inconnu où vous pourrez subir toutes les tortures physiques ou mentales qui auront été convenues par contrat. « L’enlèvement standard commence à 1900 dollars et peut durer jusqu’à huit heures », explique le patron d’une entreprise spécialisée. Tant qu’à faire, je vous suggérerais une captivité plus longue, plus chère aussi. Attention toutefois au surcoût lié à un enlèvement à votre domicile. Si j’ai bien compris, l’enlèvement à domicile serait plus dangereux. Normal donc que vous ayez à assumer les frais d’une telle prise de risque. Par contre il semble bien que, pour l’instant du moins, vous n’ayez pas le droit de vous amuser à faire enlever votre épouse ou votre collègue de bureau.

On peut déduire de cette nouvelle mode que rien n’amuse tant l’homme que l’enlèvement de l’homme.

Dans une chronique de juillet 1960, Alexandre Vialatte écrivait: « Que devient l’homme? On le garde encore…Provisoirement. Pour la bonne bouche… Mais la tendance serait plutôt de supprimer l’homme. Ses besoins contrarient le progrès. C’est le dernier obstacle qui reste au bonheur de l’humanité. Comme un jardin peut se passer de fleurs, l’homme peut peut-être se passer de lui même? Toute la question est là. L’expérience est en cours. Voilà pour l’homme. »

Enlever l’homme, c’est le nouveau jeu des Américains. Mais on cherche déjà un moyen de l’enlever définitivement, sans reddition.

En 1943 déjà, C.S. Lewis évoquait l’ Abolition of man. Rien de nouveau donc sous les ténèbres de la sottise: « Couvrez-donc cet homme que je ne saurais voir, écrirait aujourd’hui Molière. Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées. »

Le Tartuffe d’aujourd’hui se réclame de la science et de la technique. Rien ne porte davantage son esprit à l’incandescence que les promesses de l’automatique. Le métro de Lausanne est grand parce que nul humain ne le pilote. La Coop et la Migros se targuent de remplacer les caissiers par des machines. Récemment, dans un village près de Bonn, je veux payer mon café dans un bistrot. A la caisse, je dois poser le ticket sur un scanner. L’écran m’annonce la somme à payer. La sommelière refuse les dix euros que je lui tend, me faisant signe, sans un mot, que je les dois donner à la machine qui avale le billet et me recrache la monnaie.

L’avenir de la mobilité serait dans le véhicule autonome qui, généralisé, permettait d’abolir l’antique permis de conduire. Un ingénieur d’Airbus prophétisait à la radio que bientôt, les avions seraient « gérés » à distance et par ordinateur, supprimant ainsi, disait-il, cette tâche subalterne qu’est le pilotage. L'avenir de l'homme réside en son absence.

Quelle différence, au fond, entre la jouissance du kidnapping et celle du remplacement de l’homme par la machine? Minime, à l'évidence, puisqu'on paie des robots pour qu'ils nous enlèvent.

« La coupe en biais, écrit encore Vialatte, C’est celle que pratique le bûcheron, l’arbre tombe du côté où il penche; les enfants poussent des cris de joie. Ainsi l’Occidental assis sur la plus haute branche de l’arbre qu’on appelle la civilisation. On la lui scie sous son derrière, il prête la main, il applaudit. Le plaisir d’être mangé est la dernière trouvaille d’une civilisation qui a produit le poêle Godin, le four réglable et l’assiette en faïence. Le journal n’est plus qu’un roman noir… et c’est ainsi qu’Allah est grand! »