18. mars, 2019

La chronique du pédant

Dans un coin de votre mémoire, vous gardez sans aucun doute le suave souvenir scolaire de ces baignoires qui se vidaient – écoulement laminaire ou turbulent, that’s the question – alors que par ailleurs, le robinet coulait encore; de ces jardins dont il fallait mesurer la surface – même pas rectangulaire – pour estimer le prix d’un engazonnement ou alors de ces pistes cendrées sur lesquelles plusieurs athlètes vous narguaient en échelonnant leur départ, variant leur vitesse voire trichant en prenant un raccourci: peu importe, il fallait déterminer qui arriverait le premier.


Et puisque vous avez bénéficié de la science d’excellents maîtres, vous avez entendu leur conseil de ne pas vous lancer dans la quête de solutions avant que d’avoir scrupuleusement et précisément analysé les données du problème.


Aujourd’hui, les problèmes à résoudre ne sont plus de baignoires, de jardins ou de pistes cendrées. On les désigne de mots grecs, sans même savoir qu’ils sont grecs: lutte contre l’homophobie, combattre l’islamophobie, renforcer le droit à l’avortement –  là, c’est du latin mais on en dira tout de même un mot.


Il faudrait analyser précisément les données du problème et d’abord le sens des concepts que l’on emploie tous les jours, sans savoir de quoi l’on parle. Oh je sais bien: chicaner les mots, fouiner avec une loupe dans leur origine, en contester l’usage ordinaire… rien de tel pour définir le pédant…avec les vers de La Fontaine


Je hais les pièces d’éloquence
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin
Et ne sais bête au monde pire
Que l’écolier, si ce n’est le pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire
Ne me plairait aucunement


Un des voisins infréquentables est ici ce maître d’école muni du doux privilège qu’ont les pédants de gâter la raison du jeune âge, en citant Virgile et Cicéron avec force traits de science.


Avertissement reçu! Mais je me lance tout de même.


La phobie de toute forme de phobie d’abord: en rigueur de termes, la phobie signifie la peur – qui en grec se dit phobos - et non la haine, misos. Comprendre l’homophobie comme une haine ou une hostilité envers les homosexuels constitue donc une misologie, littéralement une haine des mots comme la misanthropie est une haine de l’homme. Il en va de même pour l’islamophobie, qui est une peur de l’Islam et non une attitude inappropriée face aux Musulmans.


Ce que vise donc la vertu commune se devrait nommer, par exemple, homomisie ou islamomisie… quoique!


Phobos ou misos, voilà des sentiments qui naissent souvent à l’insu de celui qui les éprouve. La peur ou la haine, en psychologie traditionnelle, sont des passions que l’on peut certes éduquer mais pas interdire par la loi. Le vertueux discours qui veut réprimer par la prison ou l’amende l’homo ou l’islamophobie constitue donc une… misologie, c’est-à-dire une haine du langage et donc de la pensée précise.


Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde, écrivait Camus qui, évoquant l’objet, ne parlait pas de cocotte-minute mais bien de l’objet philosophique, celui qui se donne à penser. Et Camus demandait qu’on s’efforçât au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel.


Qui donc accuserait Camus de pédantisme?


La réalité, c’est qu’on peine à résoudre les problèmes réels en omettant de préciser les données langagières. En termes clairs, une fois encore, on ne sait pas de quoi l’on parle.


Rien de répréhensible donc à être homophobe ou islamophobe: chacun peut éprouver, à l’égard de formes différentes de sexualité ou de religion, une forme de peur voire de rejet. Cette peur peut s’expliquer par l’habitude, la culture, la difficulté à se confronter à l’étrange ou même par l’ignorance. La limite que peut fixer la loi est celle d’un passage à l’acte, où le phobos et surtout le misos en viendraient à des actions répréhensibles.


Mais il est d’une sottise vertigineuse de vouloir punir une passion en tant que telle, la passion en tant que telle étant, par définition, hors du contrôle de la volonté.

Je vous annonçait un petit coup de pédantisme à propos de l’avortement.


En latin, oriri, c’est naître. Ab- désigne l’action contraire. Avorter signifie donc ne pas naître. Dire donc d’une femme qu’elle avorte est une misologie puisqu’étant enceinte, elle ne peut pas ne pas être née. Ce qui ne naît pas, c’est l’embryon ou le foetus, seul sujet de l’avortement. La femme ne peut donc pas avorter mais faire avorter ce qui en elle, est ordonné à la naissance… et qu’il convient d’identifier avec précision, si l’on veut savoir de quoi l’on parle.


On ne résoudra pas ces problème par une mêlée de mots mais, en s’avisant de ce qu’ils disent vraiment, on analyse au moins les données à partir desquelles ont peut penser avec efficacité, comme pour la baignoire, le jardin ou la piste cendrée.

Pédantisme peut-être! Et peut-être même dans le sens de La Fontaine: pendant que le professeur fait, en citant Virgile et Cicéron, la leçon à l’enfant qui vient d’abîmer un arbre, les autres élèves profitent de la réprimande pour s’en donner à coeur joie: son discours dura tant, que la maudite engeance eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.


Alors je me tais… avant d’avoir fait plus de mal que de bien.