13. avr., 2019

L'administration

Un humoriste dont j’ai hélas oublié le nom se demandait quelles pouvaient bien être les causes valables d’un suicide: les soucis financiers? Certainement pas! La déception amoureuse? Pas d’avantage! L’échec professionnel, le chômage, la peur du scandale? Moins encore! La seule raison rationnelle, sérieuse et admissible du suicide serait la confrontation à l’administration.

Ce qui démontre que tout administrateur est un bon régulateur de la démographie.

J’avais déjà signalé dans mon billet du 4 octobre 2018 que métier dérive de ministerium,  le nom désignant une activité mineure par rapport au magisterium. La racine mini, comme chacun sait, désigne ce qui est petit et le métier du menuisier consiste à amenuiser son arbre pour en faire une planche. Le minister fait encore le ministre et l’administrateur dont un esprit minable pourrait faire de petites gens mais qu’une étymologie plus optimiste comparerait à des serviteurs. L’administrateur, à l’origine, est donc mini dans le sens qu’il est au service de ses concitoyens, ce qui, pour eux, ne constitue pas encore une raison suffisante de suicide.

Citoyens administrés, nous nous sentons parfois servis – ce sont alors de rares moments de grâce. Mais l’administration procède généralement de l’art subtil d’entrelarder de noeuds inextricables les filaments du simple.

On reçoit des formulaires à compléter, qui titrent demande d’autorisation lorsqu’ils seront prétexte à un refus. Des factures à régler, avec la menace d’amendes boursouflées en cas de non respect des délais. Les infirmières, les médecins – toutes les personnes dont la vocation est de servir vraiment – croulent sous des monceaux d’une paperasse qui demeure paperasse lorsque le papier est virtuel. C’est comme à l’école: remplir des cases, compléter des trous.

Lorsque menace de vous atteindre l’âge de la retraite, on vous prévient six mois à l’avance, vous exhortant à entamer sans plus attendre les démarches indispensables à l’obtention d’une rente: l’administration, pourtant, connaît jusqu’au dernier centime de vos revenus depuis quarante ans. L’Etat civil et le contrôle de l’habitant savent exactement que vous avez été marié cinq fois, que vous avez encombré le monde d’une descendance bigarrée, que votre trisaïeul s’appelait Componderewski et que ce nom fut helvétisé en Compondu à l’occasion de sa naturalisation. Tous ces renseignements, pourtant, il vous faut les répandre sur le formulaire bleu, en attester l’authenticité… tout cela pour avoir droit aux rentes… auxquelles vous avez droit de par la loi.

Je possédais un appartement, loué à une personne de toute confiance qui, un jour, souhaita acquérir mon bien. Rendez-vous pris chez le notaire… qui nous informe que la vente d’un objet loué est soumise à autorisation, le locataire pouvant s’opposer à la vente. Le locataire-acheteur remplit donc le formulaire attestant qu’il ne s’oppose pas à la vente du logement dont il se porte acquéreur. Six semaines de délai… au bout duquel l’autorisation est délivrée. Exécution de la vente impossible pourtant… car le locataire dispose de deux semaines pour faire opposition à la décision de l’administration. Et à chaque étape de ce parcours ubuesque, une comparution devant le notaire qui note… et encaisse par la même occasion.

Les exemples d’aberration se pourraient énumérer à l’infini: de l’interdit opposé à cet agriculteur aménageant une place de parc à côté de sa ferme dans le but généreux de ne pas entraver la circulation sur une rue très étroite de sa commune, à l’ordre intimé à un propriétaire de démonter la piscine illégale qu’un fonctionnaire endormi avait confondu avec un trampoline bleu. Avec quelque recul – lorsqu’on en fait le récit après bouclage d’un dossier souvent épais –, ces tracasseries font simplement sourire. En réalité, elles encombrent la vie de pesants rémoras.

La nuisance de l’administration tient au pouvoir qu’en détient le bourreau: il exécute, mais ce n’est pas de sa faute, il ne fait qu’appliquer la loi ou le règlement. Le fonctionnaire tranche dans le vif avec la bonne conscience de qui obéit aux ordres.

L’administration, au fond, c’est le pouvoir sans la responsabilité.

Le pouvoir: voilà la clé de l’affaire. Rien ne l’assied mieux que l’entretien systématique d’une peur diffuse chez le citoyen administré, lequel mesure au quotidien les avanies qu’il aurait à subir si, d’aventure, il dérogeait à la procédure.

L’administration boursouflée, inassouvie d’imbroglios, maintient sous sa coupe le citoyen captif, lequel n’a d’autre consolation que s’aviser qu’en bonne démocratie, il s’est lui même mis la corde au cou.