14. août, 2019

Tous ensemble pathétiques

Il y a chez l’homme – et je m’inclus dans le diagnostic – un besoin pathétique de se faire valoir dès lors qu’il ouvre la bouche, écrit ou communique d’une quelconque manière.

Tenez! Par exemple: Ecrivant ces lignes – et celles qui précèdent, et celles qui suivront – je réponds évidemment à un appel intérieur. J’offre à mon goût immodéré des mots l’hospitalité de quelques phrases. Je m’ingénie à fournir un peu d’oxygène à mes neurones tentés de se livrer aux siestes lascives de la retraite. Peut-être même qu’écrire éveillera l’esprit d’un lecteur, amusera un autre ou agacera un troisième, mon préféré.

Fortifiez-vous à la pensée que j’ai l’ambition de vous déplaire et laissez-moi l’espérance d’y parvenir, écrit en exergue le fulminant Léon Bloy, lequel, proférant l’aphorisme, demeure toutefois habité de l’espérance que son ambition de déplaire finalement plaira.

Et lorsque je vous dis que j’écris par amour des mots, discipline intellectuelle ou générosité à l’égard d’autrui, ne suis-je pas en train de masquer sous de bons et nobles faux-semblants ce qui constitue, in fine, l’énergie secrète qui mobilise ma plume: me lisser les plumes, précisément? En un mot comme en cent: pathétique!

Ecrire, c’est tôt ou tard faire le malin. A un moment où à un autre. Inévitablement. Irrésistiblement, écrit, merveilleusement lucide, Christian Bobin qui pourrait dire la même chose de la parole publique ou de la conférence.

La conférence, précisément! Il m’arrive souvent de céder à la tentation d’en proférer. La conférence, à en croire Dom Hilaire Duesberg – un esprit hors-norme que j’ai eu la chance de rencontrer dans ma jeunesse chez mon oncle Roger Nordmann…   Stop!  Vous voyez, comment en trois lignes d’apparence anodines, je viens de vous suggérer primo qu’on m’invite à prononcer des conférences… et je masque l’orgueil que j’en tire en évoquant la tentation… secundo que Duesberg est un vieux copain, tertio que j’appelais tonton Roger Nordmann, célèbre journaliste, chroniqueur, fondateur de la Chaîne du bonheur…ça en jette, tout de même! Je vous le disais: pathétique!

Reprenons! La conférence, à en croire Dom Hilaire Duesberg, naquit à une époque où la parole était serve et la pensée condamnée à se montrer frivole. A l’éloge du public, disons tout de suite qu’il s’en fatigua vite… Face au public, l’illustre et distingué conférencier doit se pénétrer du sentiment de ses devoirs. On l’invite à un soliloque pour mieux le séparer du reste de la salle, on le présente en termes choisis qui rendraient muette une pie. La  présentation tient de l’éloge funèbre qui le retranche des vivants, de la vie romancée qui le transforme en héros à panache…

Bref, la conférence commence par un lissage des plumes de l’orateur, à qui l’on passe la parole afin qu’il se commette lui-même à cette cosmétique compulsive du moi.

Lecteurs, vous savez que j’ai travaillé un peu à promouvoir la pédagogie des élèves dits surdoués, que j’ai fondé pour eux une école, écrit quelques livres les concernant – évidemment sans la moindre volonté cachée de suggérer à autrui que j’appartiendrais moi aussi à leur secte… ou que peut-être, je serais épouvantablement frustré qu’on ne me considérât point comme en faisant partie. Pathétique!

Je me console en décryptant le discours de mes collègues spécialistes: il ne s’écoule pas trois phrases avant qu’une subtile allusion, une évocation proférée en passant, ne suggère qu’eux aussi ont souffert – les pauvres – d’être des personnes encombrées de surefficience mentale, selon l’oxymorique définition qu’ont voulu donner des haut-potentiels des spécialistes masquant sous couvert de compassion la quête d’une admiration. Pathétique, une fois encore!

Cela vaut, à peu près, pour toute parole proférée, surtout quand elle émane d’un esprit cultivé. Le phénomène ne s’atténue que chez les humbles – ceux qui peuvent se dire tels tout en le demeurant (Nahman de Bratzlav) – ou chez quelques esprits vraiment supérieurs dont l’intelligence est portée à une incandescence propre à consumer en eux le souci de se faire valoir au regard des autres. Cela ne peut être que le fruit d’un effort intense et d’une attention constante…presque impossible.

C’est que, inévitablement, pathétiquement, l’homme est en quête d’exister en se comparant à ses semblables. Il lui faut trouver la différence même infime qui lui permettra de s’exhausser imperceptiblement, ne serait-ce que sous un aspect subalterne, au-dessus l’autre, de susciter chez ce dernier quelque étincelle d’envie dans le regard, quelque mot de consolation, quelque regret d’être autre. Celui qui prétend n’être pas habité de cette angoisse commune de se faire valoir en est habité par le seul fait de le nier.

Pathétique, mais c’est le lot commun. Se taire serait encore une manière faire dire au silence qu’on est de ceux qui ont renoncé à se lisser les plumes.

Alors? Parler, écrire, oui, mais avec la claire conscience qu’il y a toujours à la manoeuvre un moi minuscule et avide de l’être moins.