Chapitre 6

Car tout est fragile. Je suis fragile. Les autres, les civilisations, les cultures et les œuvres aussi. Memento mori est la formule de la joie. Elle allège la pensée en la dépouillant du sérieux lourd des illusions d’éternité. Tout, absolument tout, peut s’évaporer dans l’instant. Un simple court-circuit peut déclencher l’arsenal nucléaire et réduire le monde en cendres. Notre remarquable constance dans le massacre de la nature asséchera un jour nos ressources vitales. Ou alors, sans que nous n’y puissions rien, quelque collision cosmique ou l’épuisement du soleil  – demain à l’échelle du temps de l’univers – renverra notre terre dans l’abîme du noir infini. Une bonne éruption solaire… et voici notre monde régressant au 18ème siècle. Tous nos grands projets, personnels, politiques ou sociaux naissent déjà ridés d’un sacré coup de vieux!

Pessimisme? Cynisme? Oh que non! Simplement l’effort joyeux de faire ce qu’on peut pendant le temps qu’on a. A vouloir se bricoler des éternités de synthèse, on rêve à l’édification d’une tour de Babel.

Ensuite, mais c’est une autre affaire, il y a cette espérance de nouveaux commencements possibles, au-delà de toute fin. Pas une certitude, mais une soif qui assèche assez pour qu’affleure l’attente confiante d’être un jour désaltéré.

Chapitre 5

Qui nous consolera devant l’inéluctable? La théologie – s’inspirant de St-Paul – tricote trois vertus cardinales: foi, espérance et amour.

Je l’avoue – c’est presque une confession: croire ne console guère, car trop banal et trop facile. Tant de propositions se portent candidates à l’adhésion de l’esprit! Pour l’un, Dieu et le ciel existent sans aucun doute. Pour l’autre, Il est certain qu’il n’y a ni Dieu ni ciel… et c’est encore une foi. On peut croire aussi qu’à la mort, tout retourne à la terre ou se réveille en une autre vie… et que le cycle dure jusqu’à la délivrance finale. Et puis, nous passons nos journées à croire en mille brimborions invérifiables. Que le pont ne s’affaissera pas, que le feu de cheminée ne consumera pas la maison, que le plat servi n’empoisonnera pas… Chacun croit inévitablement, ne serait-ce qu’en la certitude qu’il ne croit en rien.

On mise alors sur l’amour. Défunt, dit-on, on reste présent dans le coeur des vivants. Belle formule mais c’est un amour abstrait. On ne touche plus, on n’entend plus et le coeur fait seul les questions et les réponses. Une présence réduite à la mémoire n’est que l’analogue d’une présence. Et puis, ceux qu’on aime sont déjà « présents dans le coeur » bien avant qu’ils s’en aillent et lorsqu’ils s’en vont, on ne peut qu’aimer leur ombre. Mieux que rien, sans doute, mais assez évanescent.

Reste alors l’espérance. Oh! Pas une espérance précise, qui prétendrait à résoudre le mystère…ce serait déjà une foi. « La foi que je préfère, dit Dieu, c’est l’espérance », écrit Charles Péguy. Dieu ne s’étonne pas de la foi des hommes…mais de leur espérance qui est l’ouverture d’un regard qui se saisit d’une promesse.

L’espérance refuse les certitudes gravées dans le marbre. Devant la mort, elle suggère la possibilité de l’impossible. Elle est un acte de connaissance, mais fragile comme la vie.

Chapitre 4

Il faut bien mourir. Il faut bien que les autres meurent. On pense qu’aimer, c’est vouloir disparaître avant l’autre, à qui l’on souhaite une longue vie. Mais la vraie générosité serait de souhaiter que l’autre s’en aille avant d’avoir à subir la douleur du deuil – et les ennuis qui vont avec. On voudrait offrir à l’autre d’éviter cette épreuve. On était deux et l’on reste seul: le vrai don de l’amour serait de porter soi-même le fardeau de l’absence.

Pensée inutile bien-sûr car nos voeux échouent à infléchir le cours des choses.

Chapitre 3

L’ennui avec la mort, ce n’est pas d’avoir à quitter mais qui l’on quitte. Pas trop inquiétant de s’emmener soi-même vers l’étrange: s’il est, on y sera bien; s’il n’est pas, on ne sera pas là pour sentir qu’on n’est plus là et basta! Mais il y a ceux qu’on abandonne hébétés qui de douleur et qui de rage, lorsqu’on s’en va laissant derrière soi le chaos. La mort pourtant prévient: les lassitudes de la chair et de l’esprit invitent à tout mettre en ordre… mais on diffère au lendemain, jusqu’à ce lendemain qui sera celui de trop.

Le sens de la vieillesse? Vivre pleinement la joie de vivre encore – en se gaussant parfois des décrépitudes – et préparer pour ceux qu’on aime son avenir d’absence.

Chapitre 2

Je me souviens de mon soixante-sixième anniversaire. Ce chiffre est bizarre. Comme un hoquet de six dont on redoute qu’il se répète une fois encore jusqu’à vomir le chiffre de la bête.

A 65, on était encore dans la soixantaine. A 66, c’est la septantaine qui se profile. Bientôt remiser ses pinceaux parce qu’on tremble. Cesser de chanter parce qu’on chevrotte. Ralentir le pas parce qu’on crampe et s’essouffle. Tout noter parce qu’on oublie. L’étrange avec la mort qui vient est la connaissance certaine de sa venue et l’incertitude totale de son heure. D’elle on sait tout et rien dans un même regard.

On n’a pas peur, car on s’est fait à l’idée mais on s’agace du peu de temps qui reste et rogne les rêves. On ne fait de projets que chétifs… même si l’on s’arrange parfois pour désemplir le monde en lui laissant en héritage une oeuvre inachevée.

Chapitre 1

Après tout, j’ai peut-être mené une vie d’écrivain.

Ma plume? Mes paroles de maître d’école. Mon papier? Des cerveaux et des coeurs d’élèves. Plume de mots et papier de chair. Livres vivants qui ne souffrent nulle signature. Cent écrivains les ont composés, amendés, corrigés. Si je les pouvais relire, je n’y retrouverais que bribes de pensées miennes ou échos de tournures personnelles. Tout au plus une manière de musique où je pourrais parfois me reconnaître.

Enseigner, c’est écrire plusieurs livres à la fois et qui se dispersent. Dont on ne saura rien. Dont on n’entendra plus jamais parler. Qui jamais ne vaudront prix ou gloire et c’est bien ainsi. On ne s’enrichit pas à écrire comme on ne tire aucun honneur des élèves qu’on rédige. Au fond, écrire ou enseigner, c’est ne pas savoir précisément ce que l’on fait.

Il y a aussi les livres de papier. J’en ai commis une grosse quinzaine. Chacun exhibe son titre, souvent perpétré par l’éditeur. S’articule selon un plan qu’on s’impose et qui trame une table des matières. S’en tient à l’unité de sujet. Evite les redites. Vous nargue de ses coquilles réchappées de cent repentirs. Se fait objet à vendre et vous contraint à diffuser.

Le plus difficile est d’éviter le bavardage. On en dit toujours trop: à la poule, on emprunte volontiers le caquetage mais on fait plutôt le coq. On s’épand et se gonfle. Le style serait l’art d’effacer le superflu, d’effleurer la page blanche d’une écriture à la gomme.

Je me prends à rêver d’un autre livre dont je n’imaginerais le titre qu’à la fin. Dont les chapitres ne se succéderaient pas selon l’ordre d’une logique glacée. Qui n’aurait même pas de chapitres. Où je dériverais aux vents des pensées qui viennent. Un livre qui ne trahirait pas trop le silence et laisserait au lecteur un peu de place pour parler.

J’écrirais un élève de papier, veillant à demeurer en dialogue avec lui. Ou bavardant simplement au coin du feu. Digressant, divaguant parfois. Me laissant moi aussi gribouiller de son calame.