Chapitre 22

La pensée ne vit que luttant contre le vent ou, comme de la voile d’un navire, s’en servant pour avancer. Elle toise le froid du nord, la sécheresse du sud, les levers d’est et les couchants d’ouest. La sottise est un calme sans brise, quand la pensée s’abrite du moindre souffle. Il faudrait – dit-on – lâcher prise, mettre en veille l’écran du cerveau, n’avoir pour seule pensée que l’absence de pensée et se laisser dériver sans autre boussole que l’émotion.

Mais la pensée, lorsqu’elle pense, reconnaît son cap. Elle se méfie des rêves de la dérive.  Elle ne baisse jamais la garde, de jour comme de nuit.


Chapitre 21

D’aucuns doutent de tout mais sans miroir. L’intensité de leur doute n’atteint jamais la confiance qu’ils accordent à leur propre idée. Ce sont les moralistes de notre temps. Ils doutent de Dieu, de la morale judéo-chrétienne, de l’occident, du libéralisme et bientôt de la liberté, de la nature qui nous a faits hommes et femmes. Ils doutent même de la démocratie, lorsqu’elle ne confirme pas leurs propres certitudes. Ils débusquent le mal avec certitude et n’ignorent rien des « bonnes pratiques ».

Ils savent comment un couple doit organiser sa vie ménagère et répartir les corvées. Comment on se doit mouvoir, avec deux roues motrices au pire, de la fée verte dans le réservoir et si possible, joyeusement entassés dans un transport public. Comment il se faut connecter à tous et à tout. Comment il convient de protéger les minorités, fût-ce au détriment des majorités.

Ils réinventent le Magistère naguère infaillible des Catholiques, sauf qu’ils l’exercent sans Pape, mais Una Voce. Ils confisquent l’objection de conscience, se rebellant lorsqu’on les désavoue mais déniant à leurs détracteurs le droit d’objecter, sinon pour la forme.

C’est ainsi que les myriades de ruissellements de la pensée du monde se collectent en un fleuve unique, puissant et irrésistible dont les eaux turbulentes laminent jusqu’au désir de penser.

Chapitre 20

On ne croit pas à la lumière qui brille derrière les portes fermées. Mais on peut l’espérer, si l’on s’est interdit de les cadenasser. Dès lors que le doute est à la fois le but et le moyen de l’intelligence, seul le sot peut se prononcer sans aucun doute et exclure à priori les lumières qu’il ne veut pas voir.

Douter, c’est reconnaître que ce que l’on a pas vu n’est pas nécessairement invisible.

Chapitre 19

Paul Valéry considère que chaque pensée s’accompagne du sentiment qu’elle est provisoire et qu’elle ne vaut que pour celui qui la pense et au moment où il la pense. Puisque l’on pense ce que l’on veut penser, l’exercice de l’intelligence s’accompagne toujours de la volonté de douter, de la discipline de douter.

Mais il faut, selon Jean Guitton, douter avec précision.

Douter n’est pas une abstention ou un renoncement, c’est le projet d’interroger sa propre pensée. Bien sûr, pour ne pas se disperser, il faut bien qu’elle ferme quelques portes. Douter, et donc penser, c’est refuser les clés qui les verrouilleraient sans retour.

Chapitre 18

Une fois encore: l’espérance. La liberté, c’est comme les racines d’un arbre. Elle grandit et s’étend en fissurant les murs. Ou alors comme l’eau qui trouve toujours le chemin pour mouiller ce qu’on s’efforce de conserver au sec.

Le monde mécanique et comptable abolit l’humanité en l’homme. Et le dessèche. L’eau de la terre viendra peut-être à manquer. Mais la source vraie, qui abreuve l’homme possible, est intarissable.

C’est peut-être qu’elle n’est pas de ce monde. Et que n’être pas, c’est plutôt n’être pas encore ce que la Source voudrait que l’on fût.

Chapitre 17

L’homme est grand en sa responsabilité, qui est la réponse de sa volonté aux circonstances.

La presse exhibe un homme délabré, désespéré, résigné. Cet homme existe mais c’est parfois la surface des choses.

On voit apparaître aussi – mais il faut, pour les apercevoir, s’informer à des sources traversières – des êtres de courage réfutant les fatalités, les douillets oreillers de l’esprit, les habitudes somnifères de la pensée. Qui contestent le monde tel qu’il est, lui préférant le monde tel qu’il devrait être. Ce ne sont encore que chuchotements dans les marges mais parfois aussi défilés dans les rues.

On sent que quelque chose de l’humanité vraie bouillonne dans  les profondeurs. Bouillonnement brouillon encore mais c’est le brouillon d’une oeuvre qui, peut-être, fera pièces de nos irresponsabilités.

Chapitre 16

Je crois que l’homme réside en son projet d’être un homme. Il est le seul être responsable de ce qu’il n’est pas devenu. Il y a bien sûr les embûches que tendent les autres, les blessures subies de la part de ceux qui, le blessant, manifestent qu’ils ont échoué à bâtir leur pleine humanité. Il y a l’injustice de la nature qui paraît distribuer la souffrance au hasard et parfois s’acharne sur une même victime. Mais ce sont là les circonstances à partir desquelles chacun construit son projet.

Il n’est, je crois, nulle circonstance qui obombre la liberté jusqu’à l’éteindre sans espoir de lumière.

Chapitre 15

La pudeur se méfie du spontané. Les forces qui surgissent des tréfonds de l’être n’ont pas à faire autorité. J’ai souvent écrit que la spontanéité est une flatulence de l’âme. On consent à l’expression sans filtre de tous les vents intérieurs et cela fleurerait bon l’authenticité de l’être. Rousseau imaginait – ou rêvait – un homme de nature, non encore pollué de culture. Un homme jailli pur de la nature pure, bon de la nature bonne. Nous en avons déduit le pur de la nature première en chacun de nous.

Mais si Rousseau se trompe – et ce fut son métier – l’homme de nature est violent, lâche, égoïste, menteur, pervers, opportuniste, aveugle et sourd. Il l’est d’origine et même seul sur son île. C’est par choix qu’il fait surgir quelque lumière. Cela coûte en volonté, en décisions, en efforts et souvent en souffrances. « Un homme, ça s’empêche » écrivait Camus.

La spontanéité se rit de cet empêchement qui pourtant fait l’homme véritable.

Chapitre 14


On souhaiterait que l’homme et la femme fussent égaux. Qu’on égalise les droits, les salaires… et plus généralement le respect des attitudes et du langage – même dans l’humour –, voilà qui relève simplement de la plus élémentaire politesse. L’autre est mon égal précisément en ceci qu’il est un autre et non un « même ».

Il est curieux tout de même que l’on lutte pour l’égalité des salaires, le respect des attitudes, la protection de femmes, que l’on fasse de ce combat un impératif moral prioritaire et qu’en même temps on accuse de moralisme étroit celui qui ferait remarquer que la femme est quotidiennement exposée et soumise au désir de l’homme par la licence érotique ou pornographique. On peut faire de subtiles distinctions entre ces deux adjectifs. Reste que la femme ainsi exposée n’est plus sujet mais objet… et que cela ne paraît gêner personne.

Réinventer la pudeur ne résoudrait pas tout. Ce serait peut-être le début d’un chemin.

Chapitre 13

Liberté et égalité sont, en France, les deux mamelles de la fraternité. Etrange, car la liberté contient en ses promesses le droit de n’être pas l’égal du frère. L’égalité, d’ailleurs, n’a aucun sens hors l’énoncé de quelques critères. Un arbre égale-t-il son voisin de forêt? Il lui ressemble peut-être par sa forme et ses mensurations mais s’en distingue par son histoire et son destin. L’un s’éternisera en sculptant un récamier; l’autre se consumera dans une cheminée de salon.

Deux hommes sont ainsi égaux selon des aspects que l’on choisit, lesquels révèlent des valeurs, une culture… ou des habitudes. Or, nous voici vissés à une vision de l’uniforme, de la norme, du « standard », comme on dit en franglais.

Je rêve à une égalité qui permettrait à chacun de choisir – et non subir – l’inégalité.

Chapitre 12

S’opposer à la masse n’est pas mépris de ceux qui la constituent. Amoncelés en tas, les hommes se mettent à pourrir. Mais il y a un devoir envers la personne singulière: la prime du bien-portant soulage le malade. La cotisation du travailleur, le retraité. Le prix juste paie le producteur de sa peine. L’impôt équitable participe au bien de chacun. On sait cela et l’on acquiesce. Mais on voudrait que le malade fût propre et innocent, le retraité pas trop vieux – ou assez pour bientôt désemplir le monde –, le prix compétitif et l’impôt payé par les autres. La solidarité s’essaie au low cost. On se résigne à débourser pourvu que l’autre le mérite.

Or ce devoir d’humanité ne vaut que dégagé du moralisme. Il secourt l’obèse, le fumeur compulsif et l’allergique au sport. Il offre une vie digne au centenaire, même s’il fut naguère imprévoyant. Il rémunère l’artisan et le cultivateur au-delà du prix garanti. Il consent à l’impôt même s’il finance des services dont on ne profite pas. Il a pour objet l’homme réel et souvent fragile, et non l’idée lisse d’un prochain parfaitement pur.

Le devoir d’humanité s’élève au-dessus de la froide égalité.

Chapitre 11

Débusquer le bien, mais hors le moralisme du bien obligatoire qui veut cadencer notre marche lorsque chacun se doit calquer sur un cadastre de critères incontestables. Santé, sécurité et même pensée, tout écart au convenu se paie au comptant d’une contravention d’opprobre. Vous êtes coupable d’être malade ou d’avoir un accident, coupable d’avoir négligé l’hygiène ou les mesures de protection, coupable de n’avoir pas obéi aux lois du bien, disponibles pourtant sur votre smartphone. Interrogez – même sans juger – l’avortement, l’homosexualité, la gestation pour autrui, la libre circulation, la mondialisation, le progrès, la mobilité, la technologie, vos questions sont impies. Difficile de trouver une oreille qui vous veuille entendre. On parle de pensée unique… mais ce n’est pas une pensée. Seulement un réflexe pavlovien interdit d’analyse. Le bien se réduit au légal, à la loi écrite des codes obèses, à la loi orale de l’opinion facile. Le Bien devient évident, c’est là sa faille.

Il faut, je crois, être systématiquement contre la masse qui est pour ou contre.

Chapitre 10

C’est d’ailleurs un mystère pour le croyant.  Pourquoi la vie s’obombre-t-elle de tant d’erreurs, d’injustices, de salissures, de maladies et de souffrance? Pourquoi Dieu a-t-il peint le monde d’une encre si labile? De la Bible à Darwin, en passant par un dédale de doctrines philosophiques, religieuses ou savantes, on a cherché à « expliquer » le mal… et pas seulement le mal moral mais tout ce qui déroge au Bien et au Beau. On a sacrifié aux idoles de la causalité claire mais rien n’éclaire. La sagesse est d’en demeurer aux questions qui stimulent, agacent, désespèrent parfois. C’est à ce prix qu’on est vivant.

Trouvez une bonne raison au mal, et vous ne saurez plus vous réjouir à débusquer le bien.

Chapitre 9

Car le monde est beau même si je confesse une préférence pour l’inerte. Le vie éblouit par sa complexité, son ingéniosité. De l’amibe au cerveau humain, merveilles de science et d’ingéniosité, mais au prix de la mort qui toujours menace, du suintement des sangs, des dégorgements d’humeurs et des égouts de déjections. Et puis la vie vit de violence, puisqu’il faut tuer pour subsister. Rien de tel pour le lac de montagne serti de roches, pour le désert où danse le sable, pour la neige et la glace crissant sous mes pas.

Je crois que les cailloux s’égayent d’être nés du feu. Je crois que l’eau rit de ruisseler, de dévaler en cascade, de débouler en torrents et même de se cabrer parfois en vagues. Le monde minéral est une merveille de masse paisible, aux colères puissantes mais rares. Avec le vivant, tout s’agite, souille, lutte et tue.

Dommage que mes parents ne m’aient pas appelé Pierre.

Chapitre 8

La joie, disais-je. Elle est plus qu’un sentiment. Elle est un regard que l’on décide de porter sur le monde. Elle est à l’action ce que le bonheur est à la passion.

Le regard de joie porte au-delà de moi. Toute la difficulté est là: voir au-delà de soi. Accéder à l’autre sans le filtre opaque des pesanteurs du moi. On ne voit danser le monde que si l’on s’allège. Se débarrasser de soi pour embrasser l’autre. La joie naît de la volonté de voir la promesse des êtres et des choses.

La dépression est un échec du sens. Je veux bien entendre le discours des psychologues mais je crois qu’on la confond parfois avec un habitus de l’égoïsme et de la paresse. On s’est installé dans la vénération de soi et dans l’horreur de l’effort au point qu’un jour, on n’arrive plus à se défaire de ces drogues. Comme pour les autres addictions – fumée, alcool, ordinateur, etc. – on se vautre petit à petit dans la dépendance au point qu’il faut en passer par l’action libératrice de la médecine.

Enseigner, écrire: fomenter de vivifiants complots de joie partagée. Les meilleurs remèdes – peut-être - au désespoir.

Chapitre 7

On sait tout cela, mais c’est un savoir étrange. On le peut formuler en un discours précis, débusquant les causes, dénonçant les effets. Mais on s’en avise sans que ce savoir s’incarne. L’objet connu demeure flottant dans le monde des idées. Fumer tue mais on fume. La viande en excès bouche les artères mais on fait bombance. Le monde finira mais ce sont les autres, plus tard, qui verront sa fin. Tout se passe comme s’il y avait dans notre cerveau quelque mécanisme de protection floutant l’évidence, signe peut-être d’une fragilité de nos affects, qui auraient à se protéger de pensées trop claires.

La pensée accède au réel mais la vie s’en protège. On vit donc rarement dans ce réel et l’eau dans laquelle on nage est un mélange entre ce qui est et ce qu’on voudrait qui fût.

On s’illusionne, on se divertit. Trop de lucidité pèserait d’un poids trop lourd. Reste alors le devoir de prendre conscience de l’inconscience, ou du moins du caractère partial de la conscience qu’on a.

Chapitre 6

Car tout est fragile. Je suis fragile. Les autres, les civilisations, les cultures et les œuvres aussi. Memento mori est la formule de la joie. Elle allège la pensée en la dépouillant du sérieux lourd des illusions d’éternité. Tout, absolument tout, peut s’évaporer dans l’instant. Un simple court-circuit peut déclencher l’arsenal nucléaire et réduire le monde en cendres. Notre remarquable constance dans le massacre de la nature asséchera un jour nos ressources vitales. Ou alors, sans que nous n’y puissions rien, quelque collision cosmique ou l’épuisement du soleil  – demain à l’échelle du temps de l’univers – renverra notre terre dans l’abîme du noir infini. Une bonne éruption solaire… et voici notre monde régressant au 18ème siècle. Tous nos grands projets, personnels, politiques ou sociaux naissent déjà ridés d’un sacré coup de vieux!

Pessimisme? Cynisme? Oh que non! Simplement l’effort joyeux de faire ce qu’on peut pendant le temps qu’on a. A vouloir se bricoler des éternités de synthèse, on rêve à l’édification d’une tour de Babel.

Ensuite, mais c’est une autre affaire, il y a cette espérance de nouveaux commencements possibles, au-delà de toute fin. Pas une certitude, mais une soif qui assèche assez pour qu’affleure l’attente confiante d’être un jour désaltéré.

Chapitre 5

Qui nous consolera devant l’inéluctable? La théologie – s’inspirant de St-Paul – tricote trois vertus cardinales: foi, espérance et amour.

Je l’avoue – c’est presque une confession: croire ne console guère, car trop banal et trop facile. Tant de propositions se portent candidates à l’adhésion de l’esprit! Pour l’un, Dieu et le ciel existent sans aucun doute. Pour l’autre, Il est certain qu’il n’y a ni Dieu ni ciel… et c’est encore une foi. On peut croire aussi qu’à la mort, tout retourne à la terre ou se réveille en une autre vie… et que le cycle dure jusqu’à la délivrance finale. Et puis, nous passons nos journées à croire en mille brimborions invérifiables. Que le pont ne s’affaissera pas, que le feu de cheminée ne consumera pas la maison, que le plat servi n’empoisonnera pas… Chacun croit inévitablement, ne serait-ce qu’en la certitude qu’il ne croit en rien.

On mise alors sur l’amour. Défunt, dit-on, on reste présent dans le coeur des vivants. Belle formule mais c’est un amour abstrait. On ne touche plus, on n’entend plus et le coeur fait seul les questions et les réponses. Une présence réduite à la mémoire n’est que l’analogue d’une présence. Et puis, ceux qu’on aime sont déjà « présents dans le coeur » bien avant qu’ils s’en aillent et lorsqu’ils s’en vont, on ne peut qu’aimer leur ombre. Mieux que rien, sans doute, mais assez évanescent.

Reste alors l’espérance. Oh! Pas une espérance précise, qui prétendrait à résoudre le mystère…ce serait déjà une foi. « La foi que je préfère, dit Dieu, c’est l’espérance », écrit Charles Péguy. Dieu ne s’étonne pas de la foi des hommes…mais de leur espérance qui est l’ouverture d’un regard qui se saisit d’une promesse.

L’espérance refuse les certitudes gravées dans le marbre. Devant la mort, elle suggère la possibilité de l’impossible. Elle est un acte de connaissance, mais fragile comme la vie.

Chapitre 4

Il faut bien mourir. Il faut bien que les autres meurent. On pense qu’aimer, c’est vouloir disparaître avant l’autre, à qui l’on souhaite une longue vie. Mais la vraie générosité serait de souhaiter que l’autre s’en aille avant d’avoir à subir la douleur du deuil – et les ennuis qui vont avec. On voudrait offrir à l’autre d’éviter cette épreuve. On était deux et l’on reste seul: le vrai don de l’amour serait de porter soi-même le fardeau de l’absence.

Pensée inutile bien-sûr car nos voeux échouent à infléchir le cours des choses.

Chapitre 3

L’ennui avec la mort, ce n’est pas d’avoir à quitter mais qui l’on quitte. Pas trop inquiétant de s’emmener soi-même vers l’étrange: s’il est, on y sera bien; s’il n’est pas, on ne sera pas là pour sentir qu’on n’est plus là et basta! Mais il y a ceux qu’on abandonne hébétés qui de douleur et qui de rage, lorsqu’on s’en va laissant derrière soi le chaos. La mort pourtant prévient: les lassitudes de la chair et de l’esprit invitent à tout mettre en ordre… mais on diffère au lendemain, jusqu’à ce lendemain qui sera celui de trop.

Le sens de la vieillesse? Vivre pleinement la joie de vivre encore – en se gaussant parfois des décrépitudes – et préparer pour ceux qu’on aime son avenir d’absence.

Chapitre 2

Je me souviens de mon soixante-sixième anniversaire. Ce chiffre est bizarre. Comme un hoquet de six dont on redoute qu’il se répète une fois encore jusqu’à vomir le chiffre de la bête.

A 65, on était encore dans la soixantaine. A 66, c’est la septantaine qui se profile. Bientôt remiser ses pinceaux parce qu’on tremble. Cesser de chanter parce qu’on chevrotte. Ralentir le pas parce qu’on crampe et s’essouffle. Tout noter parce qu’on oublie. L’étrange avec la mort qui vient est la connaissance certaine de sa venue et l’incertitude totale de son heure. D’elle on sait tout et rien dans un même regard.

On n’a pas peur, car on s’est fait à l’idée mais on s’agace du peu de temps qui reste et rogne les rêves. On ne fait de projets que chétifs… même si l’on s’arrange parfois pour désemplir le monde en lui laissant en héritage une oeuvre inachevée.

Chapitre 1

Après tout, j’ai peut-être mené une vie d’écrivain.

Ma plume? Mes paroles de maître d’école. Mon papier? Des cerveaux et des coeurs d’élèves. Plume de mots et papier de chair. Livres vivants qui ne souffrent nulle signature. Cent écrivains les ont composés, amendés, corrigés. Si je les pouvais relire, je n’y retrouverais que bribes de pensées miennes ou échos de tournures personnelles. Tout au plus une manière de musique où je pourrais parfois me reconnaître.

Enseigner, c’est écrire plusieurs livres à la fois et qui se dispersent. Dont on ne saura rien. Dont on n’entendra plus jamais parler. Qui jamais ne vaudront prix ou gloire et c’est bien ainsi. On ne s’enrichit pas à écrire comme on ne tire aucun honneur des élèves qu’on rédige. Au fond, écrire ou enseigner, c’est ne pas savoir précisément ce que l’on fait.

Il y a aussi les livres de papier. J’en ai commis une grosse quinzaine. Chacun exhibe son titre, souvent perpétré par l’éditeur. S’articule selon un plan qu’on s’impose et qui trame une table des matières. S’en tient à l’unité de sujet. Evite les redites. Vous nargue de ses coquilles réchappées de cent repentirs. Se fait objet à vendre et vous contraint à diffuser.

Le plus difficile est d’éviter le bavardage. On en dit toujours trop: à la poule, on emprunte volontiers le caquetage mais on fait plutôt le coq. On s’épand et se gonfle. Le style serait l’art d’effacer le superflu, d’effleurer la page blanche d’une écriture à la gomme.

Je me prends à rêver d’un autre livre dont je n’imaginerais le titre qu’à la fin. Dont les chapitres ne se succéderaient pas selon l’ordre d’une logique glacée. Qui n’aurait même pas de chapitres. Où je dériverais aux vents des pensées qui viennent. Un livre qui ne trahirait pas trop le silence et laisserait au lecteur un peu de place pour parler.

J’écrirais un élève de papier, veillant à demeurer en dialogue avec lui. Ou bavardant simplement au coin du feu. Digressant, divaguant parfois. Me laissant moi aussi gribouiller de son calame.