Chapitre 2

Je me souviens de mon soixante-sixième anniversaire. Ce chiffre est bizarre. Comme un hoquet de six dont on redoute qu’il se répète une fois encore jusqu’à vomir le chiffre de la bête.

A 65, on était encore dans la soixantaine. A 66, c’est la septantaine qui se profile. Bientôt remiser ses pinceaux parce qu’on tremble. Cesser de chanter parce qu’on chevrotte. Ralentir le pas parce qu’on crampe et s’essouffle. Tout noter parce qu’on oublie. L’étrange avec la mort qui vient est la connaissance certaine de sa venue et l’incertitude totale de son heure. D’elle on sait tout et rien dans un même regard.

On n’a pas peur, car on s’est fait à l’idée mais on s’agace du peu de temps qui reste et rogne les rêves. On ne fait de projets que chétifs… même si l’on s’arrange parfois pour désemplir le monde en lui laissant en héritage une oeuvre inachevée.

Chapitre 1

Après tout, j’ai peut-être mené une vie d’écrivain.

Ma plume? Mes paroles de maître d’école. Mon papier? Des cerveaux et des coeurs d’élèves. Plume de mots et papier de chair. Livres vivants qui ne souffrent nulle signature. Cent écrivains les ont composés, amendés, corrigés. Si je les pouvais relire, je n’y retrouverais que bribes de pensées miennes ou échos de tournures personnelles. Tout au plus une manière de musique où je pourrais parfois me reconnaître.

Enseigner, c’est écrire plusieurs livres à la fois et qui se dispersent. Dont on ne saura rien. Dont on n’entendra plus jamais parler. Qui jamais ne vaudront prix ou gloire et c’est bien ainsi. On ne s’enrichit pas à écrire comme on ne tire aucun honneur des élèves qu’on rédige. Au fond, écrire ou enseigner, c’est ne pas savoir précisément ce que l’on fait.

Il y a aussi les livres de papier. J’en ai commis une grosse quinzaine. Chacun exhibe son titre, souvent perpétré par l’éditeur. S’articule selon un plan qu’on s’impose et qui trame une table des matières. S’en tient à l’unité de sujet. Evite les redites. Vous nargue de ses coquilles réchappées de cent repentirs. Se fait objet à vendre et vous contraint à diffuser.

Le plus difficile est d’éviter le bavardage. On en dit toujours trop: à la poule, on emprunte volontiers le caquetage mais on fait plutôt le coq. On s’épand et se gonfle. Le style serait l’art d’effacer le superflu, d’effleurer la page blanche d’une écriture à la gomme.

Je me prends à rêver d’un autre livre dont je n’imaginerais le titre qu’à la fin. Dont les chapitres ne se succéderaient pas selon l’ordre d’une logique glacée. Qui n’aurait même pas de chapitres. Où je dériverais aux vents des pensées qui viennent. Un livre qui ne trahirait pas trop le silence et laisserait au lecteur un peu de place pour parler.

J’écrirais un élève de papier, veillant à demeurer en dialogue avec lui. Ou bavardant simplement au coin du feu. Digressant, divaguant parfois. Me laissant moi aussi gribouiller de son calame.