Chroniques 2021

21. mars, 2021

Dans tous les pays oscillant de confinements en couvre-feux, de mascarades en mesures d’hygiène, de dépistages en vaccins, on entend parfois gronder le peuple. Le peuple ordinaire, comme vous et moi, mais aussi des gens de science, qui commencent à se lasser des refrains ressassés par ceux de leurs collègues sur lesquels nos dirigeants se défaussent. Bref, il y a comme des grondements d’orage. On les rugit parfois la main devant la bouche, de peur d’être entendu. C’est déjà mauvais signe. Mais voilà que ça et là éclatent de beaux éclairs: certains se font entendre dans les rues. D’autres se répandent en chroniques ou s’expriment sur quelque chaîne avant que celle-ci ne se soit muselée au chef de propos divergents.

Et parfois cette inquiétude souvent exprimée: nous subissons une dictature sanitaire. Il faut aller y voir de plus près.

Le mot dictature est un concept abstrait aussi longtemps qu’on ne repère pas un dictateur  concret, en chair et en os… et en armes parfois. Il est toujours risqué de manipuler des abstractions lorsque on ne s’avise pas de ce qui les incarne. Voyez, par exemple, l’abstraite nature: elle n’a de réalité que face au concret d’une vache, d’un arbre, d’un oiseau, d’une fleur et parfois même d’un être humain. Il en va de même pour l’humanité qui est une abstraction, contrairement à Léontine – avec une majuscule, sinon c’est une chaîne de montre –, ou Hyppolite – pourvu qu’il ne soit pas le fils d’Ouranos ou de Thésée –.

Evoquons donc, si cela nous chante, une dictature sanitaire, culturelle, politique, philosophique ou médiatique. Encore faut-il s’aviser de ce qu’est un dictateur et d’en pouvoir désigner un exemplaire correspondant à la définition.

Pour faire simple, disons que la fonction fut inventée par les Romains. Plus qu’une fonction d’ailleurs: une dignité puisque le dictateur était un Magistrat chargé d’une mission en temps de crise. Deux consuls procédaient à la désignation… et conservaient un pouvoir équivalent à celui du dictateur. On parlerait aujourd’hui de pleins pouvoirs, lesquels, à Rome, s’éteignaient aussitôt la crise passée, théoriquement après six mois d’exercice. En notre temps, s’il devait se confirmer qu’une dictature effectivement s’exerçât, il faudrait admettre que la fonction eût été confisquée… par les consuls eux-mêmes. Quant à leur proche démission… il faudra sans doute un peu de patience.

Et puis, le pouvoir dictatorial était, à Rome, quasi absolu. Pas absolu, mais quasi-absolu car il n’annulait pas celui des tribuns du peuple. Chez nous, ce sont les tribuns qui abdiquent de leur pouvoir. On le voit bien: la dictature convient mal à décrire ce que nous vivons. On serait presque rassuré de subir une dictature chimiquement pure. Le problème, c’est que tout est bien plus compliqué que cela.

Que vivons-nous, précisément? On sent bien peser une autorité étrange, qui semble éprouver notre docilité par des injonctions contradictoires et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne procèdent pas d’une rationalité puissante. Mais cette autorité est sans visage et sans nom. S’il y a dictature, on ne voit pas LE dictateur. Ridicule de qualifier M. Berset, M. Macron ou Mme Merckel de dictateurs. Je crois qu’ils sont, comme nous tous, soumis à cette autorité aussi invisible et nuisible qu’un virus. Leur faiblesse? Ils ne le savent pas et se figurent décider en toute liberté et responsabilité. Disons qu’ils sont sous influence. Jerphagnon qualifiait l’opinion de sottise atmosphérique. Par analogie, on pourrait repérer des idées atmosphériques, circulant comme des courants d’air dont nulle météorologie ne sait prédire les mouvements ou la force. Pas sûr – pour le dire en passant – que ces idées n’aient aucun rapport avec la sottise.

Si donc on devait persister à parler de dictature, il s’agirait plutôt d’une ambiance un peu bizarre, passablement désordonnée, une atmosphère, une sorte d’état d’esprit qui, d’ailleurs, n’a pas attendu la crise du Covid pour instiller nos neurones. Je la vois, cette atmosphère, comme une sorte d’anesthésie, diffusée par un nuage dont on ne sait pas précisément d’où il vient ni comment il s’est formé. Y a-t-il des créateurs conscients à l’origine de cette infection? Peut-être! Peut-être pas! Mais il est probable qu’il y des gens qui savent et veulent se servir de ses effets toxiques.

D’aucuns imaginent notre monde divisé en deux: d’un côté une caste manipulatrice, de l’autre une majorité de manipulés. Mais ce n’est pas si simple…car les manipulés sont largement complices de la manipulation. Ils la conspuent mais s’y soumettent dans une sorte de résignation collective. Si donc dictature il devait y avoir, ce serait une forme…disons d’auto-dictature. On peste contre le joug, mais on l’endosse sans résistance concrète.

Quelques exemples peut-être.

Chacun rouspète à l’idée d’être tracé par les déplacements de son smartphone. Or cet engin, par définition, est un téléphone qui peut être localisé. Si donc on ne veut pas être ainsi localisable, il suffire de renoncer au jouet, ou alors de le confiner dans sa niche lorsqu’on n’en a pas absolument besoin. Pas simple, car il s’est imposé à nos vies, un peu comme l’électricité et la voiture. Est-il vraiment indispensable? En fait, on peut aisément s’en dispenser, mais on n’en a aucune envie. Imaginons – on peut toujours rêver – qu’un mouvement de masse décide d’une grève générale: pendant six mois, ou une année, on arrête de s’en servir. On communique par ligne fixe, plus un seul SMS, plus un seul de message… et voilà déjà que tous les projets de traçage se cassent le nez. Mais une fois encore, personne ne veut renoncer au confort – indéniable dans certains cas – que procure le minuscule ordinateur de poche.

On peut dire exactement la même chose des réseaux sociaux: on déplore la violence des propos exprimés, les indiscrétions qu’ils suscitent, les drames même qu’ils engendrent, notamment par le harcèlement entre jeunes ou même chez les enfants. Mais là non plus, par question de s’en priver. Comme pour le smartphone, il semblerait que la communication par ces réseaux virtuels apparaisse comme constitutive de notre identité, ou au moins comme un droit fondamental auquel renoncer signifierait une forme d’exclusion sociale.

Et la pandémie, maintenant. Notre docilité aux injonctions loufoques est proprement stupéfiante. Ma boulangère ne manque jamais une occasion de pester contre l’obligation du masque. Entrant l’autre jour dans son échoppe, le visage masqué de ma seul barbe, je me suis fait pourtant vertement tancer: « le masque, le masque, vous avez oublié votre masque! ». Le ton était affolé, plus que si je m’étais présenté devant elle ayant oublié d’enfiler mon pantalon. Bref, le masque, aujourd’hui, c’est comme le pantalon: le porter est devenu une norme universelle.

Pour la petite histoire – car il faut bien se détendre un peu – on fera une concession aux égalitaristes du genre, aux promoteurs (trices) de l’inclusivité et aux possédés (ées) de l’épicène: on peut être femme et… dictatrice: le mot existe bel et bien, et de manière plus effrayante que le masculin qu’il féminise. La Duchesse de Maine avait fondé en 1703 l’Ordre de la Mouche à miel dont les membres lui prêtaient allégeance au titre de Dictatrice perpétuelle. Pas question ici de démission. Si le dictateur romain s’efface, la Duchesse dictatrise ad aeternam. La mouche à miel, c’est bien-sûr l’abeille dont on tirait la devise de l’Ordre: petite, mais elle fait de profondes blessures, la bestiole désignant la Duchesse elle-même, qui était, dit-on, de taille très menue mais d’un tempérament assez… piquant. S’il s’agit évidemment d’une « fantaisie », destinée à distraire une quarantaine de nobliaux désoeuvrés et nostalgiques des grands ordres de chevaliers, retenons tout de même l’idée de cette toute petite chose provoquant de profondes blessures.

Nous sommes ces pique-niqueurs affalés sur une prairie, autour de quelques gourmandises sucrées qui attirent les abeilles, lesquelles se plaisent à nous agacer de leur vol insaisissable…et qui nous piquent lorsque, précisément, nous tentons de les saisir. Le combat est perdu d’avance. On ne saurait désigner une abeille plus coupable que les autres et l’on finit par lever le camp, considérant que ces irritantes dictatrices, après tout, font ce que leur instinct leur commande de faire.

Il est très difficile de s’opposer aux idées atmosphériques qu’on peine à saisir… et qui se vengent lorsque on s’y essaie.

Nous ne subissons pas une dictature classique, avec des rapports d’autorité clairement délimités. Ce à quoi nous avons à faire, c’est à une sorte d’ambiance saturée de ces trompeuses évidences qui, précisément parce qu’on ne discute pas l’évidence, à la fois justifient les gestes autoritaires et découragent toute volonté de s’y opposer.

Les exemples sont innombrables. On les trouve formulés dans des lieux communs tels que « la santé avant tout », «  on ne peut pas s’opposer au progrès », « il faut vivre avec son temps », « ne vaut que la pensée scientifique ». Au concret, cela signifie que renoncer au smartphone, contester le passeport vaccinal, s’agacer de l’automatisation et de la connexion de toute chose, préférer la liberté personnelle aux sangsues du traçage… ou alors railler les phobophobies de tout poil… au fond s’opposer au grand chambardement, tout cela vous taille le costume d’un Néanderthalien mystérieusement exempté des lois de l’évolution. Un has-been, au mieux un marginal.

S’il fallait absolument repérer un dictateur, c’est un collectif qu’il faudrait désigner, un collectif nourri – ou empoisonné, c’est selon – d’une foultitude de pensements foutraques (on n’ose pas ici parler de pensée), d’intérêts souvent pécuniaires et parfois idéologiques  ou de volontés de pouvoir. Lorsque les abeilles se fâchent, mieux vaut s’enfuir… mais au risque d’être rattrapé ou alors faire le mort, ne pas bouger, surtout ne pas bouger dans l’espoir fou que le buzz s’épuise de lui-même.

A trop évoquer la dictature, incarnée par tel dirigeant, tel capitaine d’industrie, tel philosophe, etc… on risque de tomber dans le syndrome bien connu du bouc émissaire. Et l’on s’empresse alors d’oublier que ce pauvre animal est écrasé du faix de nos fautes à tous. Certes, il a mission symbolique d’aller les recycler au désert… mais ce sont des déchets dont nous sommes tous les fauteurs.

Dans un langage plus simple, disons qu’il faut commencer par balayer devant notre propre porte. Et nous demander en quoi nos soumissions lâches, nos attachements compulsifs, notre propension à nous laisser séduire, favorisent, lorsqu’ils ne l’engendrent pas, ce sentiment désagréable d’être manipulés par quelque occulte puissance que pourtant nous nourrissons.

On peut certes déplorer une dictature. Mais il faudrait peut-être que chacun s’interroge sur sa propre responsabilité. Et ne pas oublier qu’on peut aussi pécher par omission …ou par incohérence.

12. mars, 2021

Autant vous avertir de suite: ce matin, ce n’est pas ma page qui est blanche. C’est ma plume. Une plume d’albe colère, de celles qui jamais ne s’épanchent à grand bruit ni ne se défoulent en violences d’arme, de pied ou de poing. C’est une fâcherie rieuse, d’un rire sans bienveillance. Et méchante même, lorsqu’elle s’y met vraiment. Disons-le en mots simples: je suis de mauvaise humeur.

La journée avait pourtant bien commencé puisque je relisais l’opuscule consacré par Lucien Jerphagnon à la sottise. Vingt-huit siècles qu’on en parle, écrit l’auteur en sous- titre.

C’est une lecture savoureuse, qui relève dans toute la littérature, antique ou moderne, à peu près tout ce qu’on a dit d’intelligent sur la bêtise. Une famille innombrable, celle des imbéciles, écrit Simonide, cité par Platon dans le Protagoras. La Bible n’est pas en reste: Innombrable est le peuple des sots. C’est dans l’Ecclésiaste. Et Saint Augustin en rajoute une couche: Les gens à l’esprit traînant constituent la grande masse. Et quand Malraux dit à de Gaulle: Renan n’était pas un idiot tout de même, le Général lui répond: ça dépendait des jours! Confirmation par Amélie Nothomb: On n’a rien trouvé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.

Bref, la journée s’annonçait radieuse car je suis ainsi fait – et c’est peut-être le symptôme de ma propre sottise – que je me réjouis toujours de voir ainsi moqués les cerveaux aux neurones tâcherons! Pas très gentil, je le sais bien. Mais laissez-moi en profiter aussi longtemps que les sots n’inventeront pas quelques normes contre la sultophobie, comme tous ces affolés inassouvis d’anathèmes qui invoquent les plus nobles causes pour grimacer au moindre sourire. Interdit de s’amuser de la race, du sexe ou de la religion...et même d’une pandémie. Viendra bientôt un temps, et c’est aujourd’hui, où risquer un trait d’esprit à propos de machin ou de chose, vous convaincra de machinophobie ou de chosophobie.

La journée commençait ainsi dans la joie...lorsque quelque basse contingence m’obligea à m’aventurer loin de ma bibliothèque.

C’est ma voiture qui a commencé à me faire bouillir le sang. Par hasard ou par erreur, je touche l’écran de l’ordinateur de bord. En termes techniques, on parle d’info- divertissement, ce dernier concept constituant déjà une sottise bien grasse, puisque distraire le conducteur ne paraît pas très intelligent. Voilà donc qu’apparaît un écran nouveau qui me livre une information capitale: Le moteur tourne. Ah! Je suis heureux de l’apprendre. Je roule à huitante à l’heure – peut-être un peu plus, mais que cela reste entre nous – et ma voiture a l’amabilité de me révéler que mon moteur tourne. J’aurais pu ne pas m’en apercevoir, m’imaginer que la bise violente suffisait à propulser ma tonne et demi d’acier. Non! On m’informe que mon moteur tourne! Du coup, je me remémore tous ces messages qui quotidiennement m’agacent: la porte gauche est ouverte! Ah! La bonne blague, je viens justement de l’ouvrir. J’enclenche la marche arrière: Faites attention à l’environnement, me suggère mon assistant orwellien. Dois-je y voir une propagande écolo... ou une invitation à faire attention en manoeuvrant, parce qu’il est évident que, d’habitude, je me parque par hasard, pensant à autre chose ou récitant quelques vers de la Jeune Parque de Paul Valéry:

Si loin que je m’avance et m’altère pour voir
De mes enfers pensifs les confins sans espoir... Je sais... Ma lassitude est parfois un théâtre.

Jusqu’à ce funeste moment de confrontation à la sottise technologique, je riais, joyeux, de la sottise du monde... et voici que c’est ma voiture – ma voiture! – qui me prend pour un imbécile. Et là, je ris beaucoup moins.

Me revient alors à la conscience toute cette année passée où j’ai aussi été pris pour un crétin: on m’oblige à me masquer quand je suis seul face au boulanger réfugié derrière son Plexiglas; on m’impose le confinement, ou le demi-confinement, ou le tiers et quart de confinement, ou le couvre-feu alors qu’il suffit de voir les statistiques officielles des différents pays pour s’aviser qu’un confinement nul, entier, semi ou tiers et quart, tout cela ne change pratiquement rien au résultat; on me dit qu’après tout, je peux bien me passer de théâtre, de concerts, de conférences, de rencontres... tout cela est si secondaire, n’est- ce pas? On m’interdit le restaurant ici, mais pas là-bas. Les rencontres privées sont ici limitées à x personnes; là-bas, ce sont x+1 personnes. Qui est le plus sot: celui qui invente ces oukases absurdes ou celui qui s’y soumet sans moufter?

Je vais de ce pas proposer à l’Académie Française d’introduire un nouveau verbe dans le lexique: covider : action consistant à vider le cerveau de sa substance. On en tirera le substantif de covidange, qu’on rattachera au champ lexical de l’hygiénisme, comme par exemple la purge.

L’hygiénisme, justement. Je quitte donc ma voiture – par la portière gauche, si j’en crois mon écran de contrôle – et pénètre seul et masqué dans ma laiterie. Je n’y vois plus très clair à cause de mes lunettes embuées, mais parviens tout de même à lire cet avertissement: Attention de ne pas consommer de lait cru. Risque de bactéries. Toujours faire bouillir le lait. La laitière me dit que c’est là une nouvelle norme, tout en reconnaissant que celui qui ne tolère pas le lait cru le sait généralement d’expérience – une bonne dysenterie suffit généralement à l’affaire – et évite d’en consommer. C’est toujours la même évidence: il faut bien dire aux imbéciles que nous sommes ce que nous savons depuis toujours. Et puis cet autre panneau affiché devant un fromage nommé le Mourtardier: Attention. La moutarde peut provoquer des allergies. Excellent! Cela vaut presque mon moteur qui tourne.

Il fut un temps où l’on avertissait: Attention à la marche, mais là uniquement où cette traîtresse, par quelque jeu d’ombre, pouvait effectivement échapper à la vigilance. Aujourd’hui, on enjoint d’emprunter l’escalier... en précisant que ce dernier pourrait – par pure méchanceté – vous menacer de quelques marches. Je connais une entreprise où le nettoyeur a l’obligation de se tenir d’une main à la rampe pendant qu’il transporte son sceau. Bref l’hygiène et la sécurité requerraient qu’on nous considérât comme des minus habens, des imbéciles, des crétins, des sots, des lobotomisés, des amputés de la synapse, des congelés du neurone, bref, pour des c...

Revenant à ma laitière... mais je pourrais dire la même chose de mon boulanger et d’à peu près toutes les personnes de bon sens rencontrées au quotidien... ma laitière donc me dit enrager de toutes ces dispositions absurdes – le masque à la moutarde ou le confinement au lait cru – mais elle est obligée de s’écraser ... ce sont ses mots... car des inspecteurs pourraient bien passer par là, incognito, et la mettre à l’amende.

Ce à quoi je lui ai répliqué, la moutarde me montant au nez, qu’on devrait, ces inspecteurs, leur coller sur le front une affiche avertissant: Attention! La sottise peut provoquer des allergies, ou alors, les jours de bonne humeur, les étrangler à mains nues, des mains que l’on aurait bien pris soin de passer préalablement au désinfectant. Quitte à massacrer les autres, faisons-le sans inutile rébellion contre l’hygiène élémentaire!

Et puisqu’on veut tuer le virus à coups de vaccins, on pourrait rêver d’en inventer contre la sottise: celle de la technique qui nous assiste comme si nous étions débiles, celle des commissions d’hygiène publique, affairées à affaiblir nos défenses immunitaires en nous protégeant de tout, et enfin la nôtre propre, à vous et à moi qui obéissons servilement, car, ainsi que l’écrit Montherlant dans La Guerre civile: on fait l’idiot pour plaire aux idiots, ensuite on devient idiot sans s’en apercevoir.

27. févr., 2021

Son nom: Màni, qu’il faut prononcer « ma-ou-ni ». En islandais, cela veut dire la lune. Son âge? Vingt-quatre ans. Plutôt brun. Son caractère? Un peu lunatique, comme son nom l’indique, mais au fond très gentil. Il se rengorge devant les dames, au point d’en faire parfois un peu trop. Ah oui! Il est très, très jaloux. Courageux aussi, ne rechignant jamais au travail, surtout pour jouir de focaliser toute l’attention sur lui.

Et comme toute lune qui se respecte, il a une face cachée, un charisme déroutant: il est incollable en matière de prévisions météorologiques... à six semaines. Tenez, par exemple, à la mi-novembre 2020, il a cessé de se raser la barbe, laquelle s’est mise à croître, longue et drue. Cela lui confère un petit air de Philippulus le prophète, calvitie en moins. Nous savions dès lors que, fin décembre, il y aurait abondance de neige. Cela n’a pas manqué: 70 cm à Noël!

Et puis, quelques temps plus tard, chute de cheveux... par touffes entières. C’est qu’il fallait bien annoncer l’arrivée précoce du printemps. Fin février, nous buvions notre café sur la terrasse, sous un soleil à vingt degrés... à mille mètres d’altitude.

Voilà une dizaine d’années que cela dure. Màni ne s’est jamais trompé. Il n’a pourtant rien d’un « geek » qui passerait ses journées à scruter les sites météorologiques sur internet. Cela lui vient spontanément, contre toute logique scientifique. L’agaçant, c’est qu’il n’y a aucune explication au phénomène. Passerait encore s’il anticipait la vérité de deux ou trois jours. Ou si, comme notre chien Denim, il s’agitait frénétiquement deux ou trois heures avant que nous ne percevions les premiers signes d’un orage.

Non! Six semaines... pas cinq, pas sept. Six!

Màni est un cheval islandais. Selon nos normes à nous, on le dirait poney... mais n’allez pas dire à des Islandais que leurs chevaux sont des poneys. Vous risqueriez d’être précipités tout crus dans quelque lave volcanique. Ce n’est pas seulement en Suisse qu’il est risqué de s’opposer à la doctrine officielle. Un cheval donc, avec lequel nous avons certes beaucoup travaillé. Et qui sait faire beaucoup de choses, des voltes, des révérences, des marche-arrière, de la marche au pied, comme un bon chien. Mais, promis, juré, la météorologie n’a jamais figuré au curriculum.

On croit tout savoir de la nature. On imagine en prévoir les caprices, qu’on enchâsse en savantes statistiques et qu’on dessine en courbes irrécusables. Mais le réel se rit de nos rêves mathématiques.

En ces temps où la politique rampe servilement devant une science prétendument divine, Màni nous offre consolation et espérance. La réalité échappe aux froids calculs. Au fond, nous ne savons rien, sinon que d’en avoir conscience est, comme chacun sait, une forme de sagesse.

13. févr., 2021

Grande journée de votations fédérales et d’élections locales le 7 mars prochain. Il va falloir éplucher la liste des candidats qu’on ne connaît pas puisqu’on vit, par vocation et par Covid, en ours solitaire. Qui donc débusquer qui émergerait de la grisaille ordinaire et n’aurait pas le fait même aucune chance d’être élu? Qui déroge dérange!

On vient de recevoir le matériel de vote: au chapitre des aspirants à la Municipalité, une seule liste. Et puisqu’en ces temps fanatiquement statistiques on aime les chiffres, elle porte le titre de Liste 1. On en cherche une deuxième. Il n’y en a pas. C’est normal puisque le parti unique des concurrents en lice s’appelle Entente. Ah! Le paisible pays! En cette période d’angoisse collective, on eût rêvé d’une Liste 2 qui se fût nommée Détente!

Trois objets fédéraux sont également soumis au peuple. Laissons pour l’instant le troisième. On y reviendra peut-être.

Premier dilemme: voulons-nous inscrire dans notre Constitution fédérale l’interdiction de se dissimuler le visage?

Le second: acceptons-nous la Loi fédérale sur les services d’identification électronique?

Ces deux questions ne sont pas tout-à-fait sans rapport, puisqu’il s’agit de savoir comment nous faire connaître de nos semblables. On se manifeste par un visage, l’éclat d’un regard, la douceur d’un sourire et quelque pli au front trahissant une pensée... ou alors par un fichier numérique à la sauce Blockchain, protégé par un cryptage réputé inviolable. Poème ou électron? Il faudra bien choisir.

En plus, ce sera très amusant: si l’on en croit les sondages, nous accepterons l’interdiction de dissimuler nos visages. Et c’est visages masqués que nous glisserons l’enveloppe dans l’urne et déciderons de l’interdiction des masques. On commencera donc par les exceptions de l’article constitutionnel, qui prévoit des dérogations pour des raisons de santé ou de sécurité. On avait anticipé que des petits malins, le lendemain du vote, se pourraient prévaloir de la nouvelle disposition pour jouer à bas les masques!

Nous allons donc interdire aux femmes de se voiler de pied en cap...mais pas au quidam de se bâillonner de barbe en nez.

Bref, on veut voir les visages... mais les cacher dès lors qu’ils pourraient s’avérer contagieux. Et c’est là qu’intervient l’e-ID.

Encore un acronyme: l’idée, c’est l’ID électronique. On parle d’identité numérique, ce qui ne signifie rigoureusement rien. Reste que c’est ainsi qu’on prouve être ce qu’on est. L’être, c’est le chiffre. La méthode a fait ses preuves dans l’univers carcéral. Et puis, comme le dit la brochure officielle, il est bien fastidieux de prouver son identité par exemple en se présentant en personne. Fastidieux, mais aussi – mais on n’ose pas le dire – contagieux... En ligne, ce sera bien plus pratique et propre. Nous voilà déjà en marche vers la grande réinitialisation, le Great Reset à la Klaus Schwab: (Cf Chronique du 2 février).

Dès lors tout se brouille: que peut bien signifier l’interdiction de masquer le visage lorsque de toutes façons, que nous le voulions ou non, nous ne pouvons nous faire reconnaître qu’en exhibant quelque algorithme? Car il ne s’agit pas de savoir si nous consentons ou non à adhérer à l’e-ID – tout le monde est d’accord, paraît-il –... mais de décider à qui le chiffrage de notre identité sera confié.

Car masqués, nous le demeurerons sans doute pour longtemps... et chiffrés aussi.

Jusqu’au jour béni où tous nos hochets électroniques, fricotant avec quelque pangolin robotisé, seront infectés d’un e-virus qui mettra le bazar dans les fonctions vitales de nos machines.

On s’en pourlèche déjà les babines!

(Une version de cet article est parue dans la Feuille d’Avis de la Vallée de Joux le 18 février 2021)

2. févr., 2021

Il est un livre qu’il faut hélas avoir lu: Covid 19. La grande réinitialisation. L’auteur principal en est Klaus Schwab, le puissant octogénaire présidant depuis des décennies le Forum Economique Mondial (FEM), pinacle des puissances et faîte des fortunes.

Disons en préambule – et pour encourager chacun à la lecture – que la langue (déplorable) et le contenu (consternant) de l’ouvrage font qu’il vous tombe littéralement des mains. Mieux vaut donc se rabattre sur la version PDF, dont la chute fera courir moins de risques à la tasse de café indispensable à maintenir le lecteur en éveil. N’en voulons pas à Klaus Schwab: l’âge fait que l’on finit par pouvoir écrire des choses assommantes. (P. Valéry, Oeuvres 2, Pléiade, p.805 )

L’affaire pourrait se résumer ainsi: Schwab estime que la pandémie actuelle nous contraint à tout penser autrement, tout et absolument tout. En français on dira réinitialisation, en anglais reset, en latin tabula rasa. En informatique, il suffit parfois de tirer la prise.

Et donc tirer la prise de l’humanité. Et donc tout réinventer. Et donc recréer le monde: c’est un job qu’on réserve d’ordinaire à un dieu ou au hasard. Schwab n’étant ni l’un ni l’autre, on commence à s’inquiéter un peu, mais on comprend aussi que la perspective du « great reset » n’est pas un fantasme de complotiste: il n’y a pas de secret, pas d’échanges de dessous de table. Tout est écrit, décrit, développé...à la disposition de chacun d’entre- nous.

L’ouvrage – que Klaus Schwab a sans doute rédigé à l’intention de ses estimés camarades, à moins que ce ne soient ces derniers qui lui aient suggéré de l’écrire – l’ouvrage donc commence par une forme de diagnostic: à première vue, tout est de la faute de ce satané Covid... mais, à fouiner quelques instants sur le site du FEM, on comprend qu’en réalité, c’est GRÂCE au Covid qu’on pourra enfin déguster la soupe qui, depuis des décennies, mitonne dans les chaudrons de Davos.

Le Covid 19 serait donc la catastrophe de trop, même si Schwab reconnaît en même temps qu’en regard de toutes les pandémies auxquelles l’humanité a dû faire face, la nôtre est une affaire minuscule... et voilà que le lecteur s’y perd déjà: génocide universel ou pandéminette? Il faudrait savoir! Mais en lisant entre les lignes, on devine une pensée tout autre: Merci! Ô divin Covid grâce auquel, enfin, l’humanité nouvelle va advenir. Les Chrétiens célèbrent la Felix Culpa: voici que les davosites tiennent enfin leur Felix Pandemia!

Dès le début de sa complainte, Klaus Schwab énonce le principe fondateur: Beaucoup d'entre nous se demandent quand les choses reviendront à la normale. Pour faire court, la réponse est: jamais. (P 12 version PDF)

En réalité, on sent bien que Sami-Klaus pleure des larmes de joie... tirant déjà de sa hotte tout un bazar de hochets technologiques qui vont – c’est promis – rétablir l’équité entre les hommes, sauver la nature, garantir la santé et la prospérité de tous. Et la suite du livre nous décrit par le menu la recette du grand reset.

Voilà pour le biscôme... mais gare au Père fouettard, Car on ne cherche même pas à dissimuler que ce grand chambardement suppose l’instauration d’un gouvernement mondial, lequel ne saurait se passer d’une surveillance généralisée, les outils de ce traçage systématique relevant bien entendu d’une généralisation massive du numérique et des objets – accessoirement des hommes – interconnectés. Et l’on savoure ce passage où sont unis pour le meilleur et pour le pire l’enseignement et les lieux d’aisance: Cela accélérera à son tour la tendance à des dispositifs de diagnostic plus faciles à porter et utilisables à la maison, comme des toilettes intelligentes capables de suivre les données de santé et d'effectuer des analyses. De même, la pandémie pourrait se révéler être une aubaine pour l'enseignement en ligne. (P.144 version PDF). On respire: les toilettes, elles au moins, demeureront intelligentes!

Avec la pandémie, presque instantanément, la plupart des choses sont devenues des « e- choses » : e-learning, e-commerce, e-gaming, e-books, e-attendance. Certaines des vieilles habitudes reviendront certainement (la joie et le plaisir des contacts personnels ne peuvent être égalés - nous sommes des animaux sociaux après tout !) (P.124)

L’après tout des vieilles habitudes, enchâssé dans la parenthèse, devrait nous rassurer puisque: Si les considérations de santé deviennent primordiales, nous pourrions décider, par exemple, qu'une séance de vélo devant un écran à la maison ne vaut pas la convivialité et le plaisir de le faire avec un groupe dans un cours en direct, mais est en fait plus sûr (et moins cher !). Le même raisonnement s'applique à de nombreux domaines divers comme se rendre en avion à une réunion (Zoom est plus sûr, moins cher, plus écologique et beaucoup plus pratique), se rendre en voiture à une réunion de famille loin de chez soi pour le week-end (le groupe familial WhatsApp n'est pas aussi amusant mais, là encore, plus sûr, moins cher et plus écologique) ou même assister à un cours universitaire (pas aussi satisfaisant, mais moins cher et plus pratique). (P.125)

Bref, la vie d’avant était plus conviviale et amusante, offrait davantage de plaisir, procurait davantage de satisfactions...mais elle était chère, polluante, dangereuse et peu pratique. L’affaire est entendue: la vie se dégustera désormais en ligne.

Préparons-nous donc à ce Grand Chambardement que chantait Guy Béard en 1968.

La terre perd la boule / Et fait sauter ses foules / Voici finalement / Le grand le grand /

Voici finalement / Le grand chambardement

Regardez qui décide / Ce joyeux génocide / Qui dirige vraiment / Le grand chambardement

Ciel ! Ce sont les machines / Les machines divines / Qui nous crient en avant / En langue de savant

Que les calculatrices / Sur le feu d'artifice / Alignent leurs zéros / Comme des généraux...

Qui décide ce joyeux génocide? se demande Béart. Ciel! Ce sont les machines...celles-là même que décrivent le FEM et son porte-parole, rugissant comme un prophète de malheur qui serait infiniment désolé que ses prédictions ne survinssent pas, d’autant qu’il estime connaître toutes les solutions, tout en professant en même temps qu’il faut rester humble. (P.37)

L’humanité qu’on nous prépare depuis longtemps à Davos est, il faut le dire, une humanité de crétins dociles, au prétexte qu’une telle évolution serait inéluctable. Schwab paraît résigné, mais on se demande si, au fond, il n’est pas ravi de dessiner à l’intention de ses petits et gras copains le modèle d’un monde leur garantissant la pérennité d’un pouvoir qu’ils détiennent déjà. Une fois encore, le Covid 19 est un prétexte providentiel à un projet préalablement élaboré.

Car c’est un projet de société sans société, un projet frétillant depuis longtemps dans quelques cerveaux un peu allumés. Le monde qu’on nous annonce sera de distanciation sociale pérenne; de connexions numériques universelles; d’attention obsessionnelle à la santé, d’automatisation et de robotisation massives; de surveillance et de traçages compulsifs. Bien entendu, ce monde là ne peut fonctionner que dominé par un gouvernement mondial élitaire... mais non élu: Schwab se montre fort discret sur la démocratie!

Il est un état bien dangereux: croire comprendre, écrivait Paul Valéry dans Choses tues, et plus dangereux encore lorsque celui qui croit comprendre revêt la livrée de l’e-vangéliste:

Celui qui est content de ce qu’il a pensé, en ce sens qu’il n’y voit nul défaut, c’est un sot; laissons-le. (Alain, Propos).

Ecoutons donc le philosophe Alain et laissons là le discours halluciné de ceux qui rêvent de dissoudre le peuple – comme le suggérait ironiquement Bertolt Brecht – ou au moins de le remplacer par des crétins connectés, survivant hors-sol derrière leurs écrans.

Il faut désormais décider entre la crétinisation de masse ou la résistance.