Chroniques 2021

11. janv., 2021

Il y a des jours où je me demande si j’y vois clair ou double. C’est comme si devant moi, deux mondes paradoxaux s’agitaient. Et voilà ma plume devenue schizophrène qui tantôt se fait inquiète, tantôt étonnée et parfois amusée.

Serais-je un agent double, comme celui que chantait Guy Béard?


« L’était tout petit et pas gaillard / Il buvait peu, mais pas des quarts / des whiskies doubles, /  pas étonnant puisque c’était un agent double /double…
Son visage n’était pas marqué /  mais l’oeil gauche à l’oeil droit disait: / je te vois trouble / pas étonnant puisque c’était un agent double / double ».

A chaque oeil son monde… qui voit l’autre trouble.

Le premier – mettons le gauche – s’avise des dirigeants ainsi que des esprits qu’on dit puissants… mais aussi des médias, c’est-à-dire la « Voix de son Maître », du nom d’un ancien label de disques 78 ou 33 tours. Simplement pour dire qu’ils reproduisent le son et tournent en rond.

Ce monde n’est qu’agitation. Face au Covid: la panique. Sachez, braves gens, que ce virus est une peste; les gens tombent comme des mouches; les soins intensifs sont aux soins intensifs. Restez chez vous, braves gens, travaillez le moins possible! En vos clusters – pardon en vos demeures! – confinez-vous! Fuyez théâtres, concerts et cultes comme… la peste. Amputez vos emplettes, biffez vos baisers. A Genève, on a de justesse échappé à des directives sur « l’amour sans risques »!


Mais il n’y a pas que le Covid dans le champ de vision du premier oeil. Est-ce un hasard si les mêmes agités se moquent du fédéralisme « de beau temps », en appellent à une gouvernance forte de l’Etat… et bientôt de l’Europe… et bientôt de la planète entière? Les mêmes aussi qui salivent devant une Madeleine, non pas celle de Proust, car faut vous dire, Monsieur, que chez ces gens-là, on ne lit pas, Monsieur, on ne lit pas, on compte. C’est plutôt une version up to date de celle de Brel:  Madeleine c’est mon Noël, c’est mon numérique à moi!: on joue aux cartes, on mise sur les puces, on trace, on automatise. Et l’on fomente l’homme augmenté.

Mon second oeil – mettons le droit – s’avise d’un autre monde: celui de ma famille, de mes amis, du boulanger du coin, du menuisier, mais aussi du savant lambda, du médecin gamma, bref de tout ceux dont la voix ne porte pas. Dans ce monde-là, on estime que les gens meurent à un âge où il n’est pas indécent de mourir; qu’avant de mourir, on ne saurait être blâmé d’avoir embrassé les siens; que la liberté, la culture, l’amour et l’amitié font la vie belle, au moins autant que la santé; qu’il faut être proches plutôt que connectés; qu’enfin, plutôt que de songer à un homme augmenté, il serait opportun de ne pas trop le diminuer.


L’oeil droit – et c’est pourquoi j’y vois trouble – s’écarquille devant l’autre monde: il  perçoit mal ce dont le gauche s’avise et qui pourtant existe, et qui pourtant effraie. Un monde où il semble que chacun serait prêt à trucider son voisin pour lui voler une dose de vaccin. Et ce que voit l’oeil droit, ce sont des gens pour qui il est urgent d’attendre, qui ne saisissent pas l’avantage à se faire immuniser contre une maladie passée alors que d’aucuns affirment que c’est une autre qui sévit aujourd’hui, et une autre encore qui arrivera demain.

L’oeil droit – qui décidément y voit de plus en plus trouble – à la fois s’effraie de l’autre monde, et se décourage, persuadé qu’il n’y échappera pas. Ou alors, pour le dire autrement, il ne s’avise pas du lien entre ce qu’il voit autour de lui, et ce que lui montrent, à la télévision, les cyclopes de l’oeil gauche, lesquels – et c’est ce qui les caractérise – ne sont jamais effleurés par le moindre doute.

« Difficile de fermer les yeux sur ceux qui nous bouchent la vue », écrit Jerzy Lec.


Chacun de mes deux yeux bouche la vue à l’autre et me fait agent double car il faut bien que, pauvre chroniqueur schizophrène, je concilie prudence et raison, progrès et prudence encore, ordre et liberté. Il faut bien que j’écrive de la pandémie, des morts, des épuisements hospitaliers mais aussi des doutes, – et plus que des doutes – à propos de  l’humanité nouvelle qu’on nous veut imposer, nouvelle certes mais arasée.

Il y faudrait une plume à deux becs, l’un compatissant, l’autre dénonçant: difficile balance!

Et pendant qu’ainsi mes deux yeux l’un et l’autre se voient trouble, il est un monde oublié, – il y faudrait un troisième oeil – où l’on crève de faim et de peur, où des hordes barbares violent et massacrent, où l’on s’entasse dans les camps de la honte, où, même chez nous, certains survivent dans la pauvreté et plus encore dans la misère du coeur.

Peut-être seront-ils, tous ces miséreux invisibles, ceux qui de l’agent double régleront le sort:

« Ceux qu’hier il avait doublés / d’un coup d’un seul l’ont poignardé / Dans le gras double / Pas étonnant puisque c’était un agent double /double.
On l’a couché sur le billard / L’avait en plus du coup de poignard / Pneumonie double / Pas étonnant puisque c’était un agent double /double. »

Requiescat in Pace!

4. janv., 2021

Article paru dans la Feuille d’Avis de la Vallée de Joux le 7 janvier 2021.

« C’est lorsqu’il est dans le Bien que le Mal est le plus pernicieux », écrit Elie Wiesel dans Le temps des déracinés. Ainsi en va-t-il de nos libertés: on les peut restreindre en feignant l’admirable.

Foin de théorie et d’envolées philosophiques. Restons les pieds bien posés sur cette terre où, bien qu’entravés de chaînes, nous dansons encore nos bals masqués. Du Mal pernicieux caché dans le Bien, dénichons plutôt quelques exemples.

Nous attendons, en 2022, la vignette autoroutière électronique. On l’élira puce de l’année, puisqu’elle nous affranchira d’avoir à coller le sésame sur le pare-brise... et nous évitera les crises de nerfs au moment de le retirer. Voilà pour le Bien...derrière lequel on devine le prix à payer de l’inéluctable traçage. Car la puce a vocation de se faire reconnaître par une machine, ne serait-ce que pour nous dénoncer à quelque préposé aux émoluments. Certes, répond le résigné, mais ce n’est pas d’hier qu’on nous espionne. Nous roulons portable en poche et GPS frétillant... et nos voitures sont parfois équipées d’un système d’appel au secours, capable de les localiser en cas d’accident. Qu’importe une puce de plus?

Et puis, est-ce vraiment gênant? poursuit le résigné devenu optimiste. Bien-sûr, le portable ou la puce-vignette pourraient aussi servir à mesurer le temps mis à parcourir une portion de route... et donc notre vitesse. Et alors? Belle économie fiscale à la rubrique des radars, n’est-ce pas? Et puis le portable, – mais pas la vignette – c’est aussi la possibilité d’appeler au secours si l’on se tord la cheville au cours d’une randonnée. Que l’on puisse en tout temps savoir où je me déplace, comment et à quelle vitesse, oui, c’est gênant – un peu – mais tellement pratique!

Il se murmure aussi que 2022 serait l’année de naissance du carnet de santé numérique: on devrait y enregistrer, dûment centralisées, toutes les informations sur le fonctionnement de nos carcasses et les preuves de nos vaccinations. Oh! Ce ne sera qu’une toute petite carte, qu’il suffira de présenter à l’entrée d’un concert ou à l’aéroport. Et peut-être même à la messe! On nous garantit le secret de la confession. Aucun accès, disent-ils, pour les hackers, même ceux qui en ce moment mettent la pagaille dans les machines de SolarWind. Et puis, c’est promis, ni les nez étatiques, ni les fouines administratives n’iront renifler vos données. Ni votre employeur, ni votre assureur. Comment ne pas s’incliner, tout rassuré, devant la « candeur éblouie du scientifique » (C. Bobin)?

Et notre optimiste de revenir à la résignation, reconnaissant que c’est tout de même gênant – un peu – de savoir que des gens seront capables, légalement ou non, de connaître l’état de nos artères, nos excès de sucre, de poids et d’alcool. Ils verront aussi que notre vaccin Covid est un classique à la chinoise (Sinovac ou Sinopharm), une bouillie d’ARN (Pfizer, Moderna) ou un brouet de vaccin à vecteur (Astra-Zeneca, Merck, Johnson, Spoutnik V)...oui, c’est gênant, mais tellement pratique!

Ainsi instille-t-on, par petites doses, la conviction que le pratique et l’économie valent bien qu’on leur sacrifie quelque lambeau de liberté. Pour l’optimiste ou le résigné, le pratique – souvent une forme de paresse –, l’efficace et l’économique passent avant toute autre considération.

Petites doses de vaccin liberticide aussi avec les confinements passés et à venir: au fond, ce n’est pas si grave de devoir rester chez soi. Evidemment, c’est gênant – un peu – de ne pas pouvoir gagner sa vie, voir ses amis, embrasser son conjoint souffrant ou sa vieille mère mourante à l’EMS mais c’est tellement pratique pour endiguer la transmission d’un virus... ce qui, soit dit en passant, n’est guère démontré, puisque ce sont les pays les plus lestes à confiner qui comptent le plus de décès attribués au Covid!

Le Mal caché dans tous ce Bien, c’est évidemment le sacrifice, ou une forme de mise en examen de nos libertés, dont on oublie qu’elles expriment – ou exprimaient – le caractère sacré de la personne humaine.

Il y va, de fait, de l’intimité à laquelle la pseudo-vertu de transparence a depuis longtemps réglé son compte.

On a déjà renoncé à l’intimité. Les vieux y tiennent encore un peu. Les jeunes ne s’en occupent guère: « Qu’importe si sur les réseaux je m’épands, si l’on me trace en mes mouvements, si l’on sait de par le monde entier ce que j’achète, lis ou mange, si l’on s’avise de qui m’aime ou me hait. Je n’ai rien à cacher. »

J’ai souvent écrit que la transparence, c’est l’intimité commise au trottoir, avec des proxénètes qui savent parfaitement tirer avantage de notre mise à nu.

Le plus embêtant, dans cette affaire, c’est qu’au prétexte d’une prétendue efficacité, on se mette gentiment – par petites doses – à faire l’impasse sur la personne humaine, son habeas corpus comme le rappelle Madame Suzette Sandoz dans sa réflexion parue dans Antipresse 266.

La personne – que Vladimir Lossky définissait comme l’irréductibilité d’un être à sa nature – se rabougrit au seul individu, pierre froide dans la construction du grand tout collectif. Demandez leur avis aux quelques Chinois dont les neurones n’ont pas encore grillé sur les barbecues de la surveillance généralisée!

« Ah! Si tu pouvais distinguer toutes les bêtises qui dans un esprit finissent par faire de très belles choses et toutes les belles choses qui entrent dans la composition de telle bêtise ou de telle autre! », écrivait Paul Valéry dans le tome deux de ses « Oeuvres ».

Voilà le bête et le beau inextricablement liés. Ainsi en va-t-il du totalitarisme rampant qui, par petites doses, infecte nos vies: on voit ces belles choses que sont la santé, la sécurité, le principe de précaution, la solidarité, le partage – et ce sont effectivement de belles choses – sans s’aviser des bêtises qui se cachent dans la facture finale.

Une facture au bas de laquelle figure, en caractères minuscules, un taux de TVA de quelques milliers de pour-cent. TVA: Taxe à la Valeur Amputée!