21. janv., 2021

Des chiffres à déchiffrer

Nous vivons sous l’empire des statistiques. Il n’est plus d’orientation politique qui de leurs courbes ne suive le tracé.

Leur puissance exalte ou effraie. On s’avise moins de leurs limites car l’âme inquiète s’apaise aux certitudes. Qui, à lire une moyenne ou un graphe scientifiquement élaborés, se risquerait au moindre doute?

Mais le chiffre n’est qu’un chiffre. Un discours le doit déchiffrer. Posé là, seul, comme un chiffon sur une table, le chiffre est muet. Il attend les mots qui le déploieront, l’intelligence qui l’enrichira de sens. Quarante-deux pèse le même poids en français et en allemand mais en français, on évoque d’abord le plus massif, auquel on associe le détail ou la nuance. L’allemand dit: « deux et quarante », se débarrassant d’abord du détail pour conclure avec l’important, comme il procède avec le verbe essentiel, souvent reporté en fin de phrase. Crescendo en allemand, decrescendo en français. Quarante deux vaut strictement zweiundvierzig, mais comme en un miroir.

Ainsi en va-t-il lorsque plusieurs chiffres se prêtent à l’analyse: on peut indifféremment affirmer que A est plus grand que B ou B plus petit que A. Mais la première formulation insiste sur la grandeur de A, la seconde, sur la petitesse de B. La nuance est infime mais bien réelle.

En ces temps d’angoisse, on s’affole d’une augmentation du nombre de décès par rapport aux années précédentes – et conjointement d’une baisse de l’espérance de vie. Pourquoi ne pas risquer la lecture inverse: nous avons connu, mettons jusqu’en 2019, une diminution des décès et, conjointement, une augmentation de l’espérance de vie. Augmentation proprement stupéfiante, puisqu’on la calcule, en Suisse, à deux mois par année de vie. On mettrait alors l’accent non plus sur la croissance des décès, mais sur leur décroissance passée, prévue pour davantage de fragilité qu’on ne pensait.

Pouvait-on raisonnablement imaginer que cela se poursuivît au même rythme? Certains en rêvent, jusqu’à envisager l’immortalité. (Voir ma chronique du 13 février 2019).

D’autres, plus raisonnables, se demandent si la mort ne serait pas essentiellement liée à la vie; si l’espérance de vie, quoiqu’il en soit des progrès fantastiques de la science, n’allait pas butter un jour sur quelque frontière infranchissable.

Nous aurions alors atteint cette frontière. Après quelques décennies qui furent de tranquillité mais aussi d’illusion, nous voici confrontés aux réalités cruelles, acculés à devoir mourir quand même et déçus par cette science que nous espérions sorcière et maîtresse de nos destinées. Certains esprits ne s’y résolvent pas, d’où leurs rages vaccinales et disciplinaires excitées par le sang suintant de certains chiffres, alors que sont écartées d’autres analyses, coupables de montrer que Covid et ses mutants affidés ne font pas encore une peste ou un choléra, ni même un chikungunya ou un Ebola.

On meurt, certes, mais au grand âge et l’on commence à soupçonner que beaucoup meurent de ce qui est censé nous empêcher de mourir.

Et puis, il y a cette fameuse « espérance de vie ». Là aussi un chiffre dont le sens varie selon les lunettes que l’on chausse.

Pour le chiffriote – nommons ainsi ce néo-positiviste gavé d’algorithmes – nous avons, à tel âge, la probabilité de nous survivre tant d’années. Désemplir le monde avant la date dite déroge aux devoirs dûs aux dieux de la droite et sûre science. L’espérance n’est ici que quantité.

Pour les autres, ceux du moins qui n’adorent pas le nombre, toute espérance porte sur une qualité à multiples variables. La santé en est une, mais pas la seule. Peut-être même, avec l’âge qui avance, devient-elle subalterne car enfin, quand on est vieux, il faut bien s’accommoder de quelques grincements d’articulations, d’essoufflements qui ralentissent la marche, de graisses qui s’incrustent, de reins ou d’estomacs en déshérence, de coeurs usés jusqu’à battre à contre coeur.

Pour les vieux – et ce sont eux, dit-on, les premiers concernés – , l’espérance de vie n’a de sens que si la vie est belle et bonne. Que signifie l’espérance de vie pour le reclus en maison dite de repos, où il se consume dans la solitude et l’absence au monde? Et que peut elle signifier pour une personne plus jeune, contrainte au chômage sinon à la misère? Ou pour un enfant et un adolescent, privés – pédagogues et psychiatres désormais s’en inquiètent – de tout un tissu de relations qui participent à leur croissance? Ou pour un employé, un ingénieur, un cadre ou un ouvrier qui n’ont plus leur place à leur place de travail, astreints à produire derrière un écran? Ou pour vous et moi, privés de voir les visages masqués derrière un écran sanitaire?

Peut-être faudrait-il revisiter nos peurs. Les réduire au silence lorsqu’elles nous troublent de ne pas vivre cent ans, mais les entendre lorsqu’elles nous suggèrent qu’on pourrait bien, à force de quêter la durée, oublier simplement de vivre. Car s’il y a quelque risque à vivre vraiment, sous-vivre nous pourrait conduire, de façon infiniment plus certaine que la plus féroce des pangolinites, à l’arasement de ce que nous nommions encore, il y a peu, une existence humaine.