2. févr., 2021

Et si l’on évitait de devenir de parfaits crétins?

Il est un livre qu’il faut hélas avoir lu: Covid 19. La grande réinitialisation. L’auteur principal en est Klaus Schwab, le puissant octogénaire présidant depuis des décennies le Forum Economique Mondial (FEM), pinacle des puissances et faîte des fortunes.

Disons en préambule – et pour encourager chacun à la lecture – que la langue (déplorable) et le contenu (consternant) de l’ouvrage font qu’il vous tombe littéralement des mains. Mieux vaut donc se rabattre sur la version PDF, dont la chute fera courir moins de risques à la tasse de café indispensable à maintenir le lecteur en éveil. N’en voulons pas à Klaus Schwab: l’âge fait que l’on finit par pouvoir écrire des choses assommantes. (P. Valéry, Oeuvres 2, Pléiade, p.805 )

L’affaire pourrait se résumer ainsi: Schwab estime que la pandémie actuelle nous contraint à tout penser autrement, tout et absolument tout. En français on dira réinitialisation, en anglais reset, en latin tabula rasa. En informatique, il suffit parfois de tirer la prise.

Et donc tirer la prise de l’humanité. Et donc tout réinventer. Et donc recréer le monde: c’est un job qu’on réserve d’ordinaire à un dieu ou au hasard. Schwab n’étant ni l’un ni l’autre, on commence à s’inquiéter un peu, mais on comprend aussi que la perspective du « great reset » n’est pas un fantasme de complotiste: il n’y a pas de secret, pas d’échanges de dessous de table. Tout est écrit, décrit, développé...à la disposition de chacun d’entre- nous.

L’ouvrage – que Klaus Schwab a sans doute rédigé à l’intention de ses estimés camarades, à moins que ce ne soient ces derniers qui lui aient suggéré de l’écrire – l’ouvrage donc commence par une forme de diagnostic: à première vue, tout est de la faute de ce satané Covid... mais, à fouiner quelques instants sur le site du FEM, on comprend qu’en réalité, c’est GRÂCE au Covid qu’on pourra enfin déguster la soupe qui, depuis des décennies, mitonne dans les chaudrons de Davos.

Le Covid 19 serait donc la catastrophe de trop, même si Schwab reconnaît en même temps qu’en regard de toutes les pandémies auxquelles l’humanité a dû faire face, la nôtre est une affaire minuscule... et voilà que le lecteur s’y perd déjà: génocide universel ou pandéminette? Il faudrait savoir! Mais en lisant entre les lignes, on devine une pensée tout autre: Merci! Ô divin Covid grâce auquel, enfin, l’humanité nouvelle va advenir. Les Chrétiens célèbrent la Felix Culpa: voici que les davosites tiennent enfin leur Felix Pandemia!

Dès le début de sa complainte, Klaus Schwab énonce le principe fondateur: Beaucoup d'entre nous se demandent quand les choses reviendront à la normale. Pour faire court, la réponse est: jamais. (P 12 version PDF)

En réalité, on sent bien que Sami-Klaus pleure des larmes de joie... tirant déjà de sa hotte tout un bazar de hochets technologiques qui vont – c’est promis – rétablir l’équité entre les hommes, sauver la nature, garantir la santé et la prospérité de tous. Et la suite du livre nous décrit par le menu la recette du grand reset.

Voilà pour le biscôme... mais gare au Père fouettard, Car on ne cherche même pas à dissimuler que ce grand chambardement suppose l’instauration d’un gouvernement mondial, lequel ne saurait se passer d’une surveillance généralisée, les outils de ce traçage systématique relevant bien entendu d’une généralisation massive du numérique et des objets – accessoirement des hommes – interconnectés. Et l’on savoure ce passage où sont unis pour le meilleur et pour le pire l’enseignement et les lieux d’aisance: Cela accélérera à son tour la tendance à des dispositifs de diagnostic plus faciles à porter et utilisables à la maison, comme des toilettes intelligentes capables de suivre les données de santé et d'effectuer des analyses. De même, la pandémie pourrait se révéler être une aubaine pour l'enseignement en ligne. (P.144 version PDF). On respire: les toilettes, elles au moins, demeureront intelligentes!

Avec la pandémie, presque instantanément, la plupart des choses sont devenues des « e- choses » : e-learning, e-commerce, e-gaming, e-books, e-attendance. Certaines des vieilles habitudes reviendront certainement (la joie et le plaisir des contacts personnels ne peuvent être égalés - nous sommes des animaux sociaux après tout !) (P.124)

L’après tout des vieilles habitudes, enchâssé dans la parenthèse, devrait nous rassurer puisque: Si les considérations de santé deviennent primordiales, nous pourrions décider, par exemple, qu'une séance de vélo devant un écran à la maison ne vaut pas la convivialité et le plaisir de le faire avec un groupe dans un cours en direct, mais est en fait plus sûr (et moins cher !). Le même raisonnement s'applique à de nombreux domaines divers comme se rendre en avion à une réunion (Zoom est plus sûr, moins cher, plus écologique et beaucoup plus pratique), se rendre en voiture à une réunion de famille loin de chez soi pour le week-end (le groupe familial WhatsApp n'est pas aussi amusant mais, là encore, plus sûr, moins cher et plus écologique) ou même assister à un cours universitaire (pas aussi satisfaisant, mais moins cher et plus pratique). (P.125)

Bref, la vie d’avant était plus conviviale et amusante, offrait davantage de plaisir, procurait davantage de satisfactions...mais elle était chère, polluante, dangereuse et peu pratique. L’affaire est entendue: la vie se dégustera désormais en ligne.

Préparons-nous donc à ce Grand Chambardement que chantait Guy Béard en 1968.

La terre perd la boule / Et fait sauter ses foules / Voici finalement / Le grand le grand /

Voici finalement / Le grand chambardement

Regardez qui décide / Ce joyeux génocide / Qui dirige vraiment / Le grand chambardement

Ciel ! Ce sont les machines / Les machines divines / Qui nous crient en avant / En langue de savant

Que les calculatrices / Sur le feu d'artifice / Alignent leurs zéros / Comme des généraux...

Qui décide ce joyeux génocide? se demande Béart. Ciel! Ce sont les machines...celles-là même que décrivent le FEM et son porte-parole, rugissant comme un prophète de malheur qui serait infiniment désolé que ses prédictions ne survinssent pas, d’autant qu’il estime connaître toutes les solutions, tout en professant en même temps qu’il faut rester humble. (P.37)

L’humanité qu’on nous prépare depuis longtemps à Davos est, il faut le dire, une humanité de crétins dociles, au prétexte qu’une telle évolution serait inéluctable. Schwab paraît résigné, mais on se demande si, au fond, il n’est pas ravi de dessiner à l’intention de ses petits et gras copains le modèle d’un monde leur garantissant la pérennité d’un pouvoir qu’ils détiennent déjà. Une fois encore, le Covid 19 est un prétexte providentiel à un projet préalablement élaboré.

Car c’est un projet de société sans société, un projet frétillant depuis longtemps dans quelques cerveaux un peu allumés. Le monde qu’on nous annonce sera de distanciation sociale pérenne; de connexions numériques universelles; d’attention obsessionnelle à la santé, d’automatisation et de robotisation massives; de surveillance et de traçages compulsifs. Bien entendu, ce monde là ne peut fonctionner que dominé par un gouvernement mondial élitaire... mais non élu: Schwab se montre fort discret sur la démocratie!

Il est un état bien dangereux: croire comprendre, écrivait Paul Valéry dans Choses tues, et plus dangereux encore lorsque celui qui croit comprendre revêt la livrée de l’e-vangéliste:

Celui qui est content de ce qu’il a pensé, en ce sens qu’il n’y voit nul défaut, c’est un sot; laissons-le. (Alain, Propos).

Ecoutons donc le philosophe Alain et laissons là le discours halluciné de ceux qui rêvent de dissoudre le peuple – comme le suggérait ironiquement Bertolt Brecht – ou au moins de le remplacer par des crétins connectés, survivant hors-sol derrière leurs écrans.

Il faut désormais décider entre la crétinisation de masse ou la résistance.