12. mars, 2021

De la sottise

Autant vous avertir de suite: ce matin, ce n’est pas ma page qui est blanche. C’est ma plume. Une plume d’albe colère, de celles qui jamais ne s’épanchent à grand bruit ni ne se défoulent en violences d’arme, de pied ou de poing. C’est une fâcherie rieuse, d’un rire sans bienveillance. Et méchante même, lorsqu’elle s’y met vraiment. Disons-le en mots simples: je suis de mauvaise humeur.

La journée avait pourtant bien commencé puisque je relisais l’opuscule consacré par Lucien Jerphagnon à la sottise. Vingt-huit siècles qu’on en parle, écrit l’auteur en sous- titre.

C’est une lecture savoureuse, qui relève dans toute la littérature, antique ou moderne, à peu près tout ce qu’on a dit d’intelligent sur la bêtise. Une famille innombrable, celle des imbéciles, écrit Simonide, cité par Platon dans le Protagoras. La Bible n’est pas en reste: Innombrable est le peuple des sots. C’est dans l’Ecclésiaste. Et Saint Augustin en rajoute une couche: Les gens à l’esprit traînant constituent la grande masse. Et quand Malraux dit à de Gaulle: Renan n’était pas un idiot tout de même, le Général lui répond: ça dépendait des jours! Confirmation par Amélie Nothomb: On n’a rien trouvé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.

Bref, la journée s’annonçait radieuse car je suis ainsi fait – et c’est peut-être le symptôme de ma propre sottise – que je me réjouis toujours de voir ainsi moqués les cerveaux aux neurones tâcherons! Pas très gentil, je le sais bien. Mais laissez-moi en profiter aussi longtemps que les sots n’inventeront pas quelques normes contre la sultophobie, comme tous ces affolés inassouvis d’anathèmes qui invoquent les plus nobles causes pour grimacer au moindre sourire. Interdit de s’amuser de la race, du sexe ou de la religion...et même d’une pandémie. Viendra bientôt un temps, et c’est aujourd’hui, où risquer un trait d’esprit à propos de machin ou de chose, vous convaincra de machinophobie ou de chosophobie.

La journée commençait ainsi dans la joie...lorsque quelque basse contingence m’obligea à m’aventurer loin de ma bibliothèque.

C’est ma voiture qui a commencé à me faire bouillir le sang. Par hasard ou par erreur, je touche l’écran de l’ordinateur de bord. En termes techniques, on parle d’info- divertissement, ce dernier concept constituant déjà une sottise bien grasse, puisque distraire le conducteur ne paraît pas très intelligent. Voilà donc qu’apparaît un écran nouveau qui me livre une information capitale: Le moteur tourne. Ah! Je suis heureux de l’apprendre. Je roule à huitante à l’heure – peut-être un peu plus, mais que cela reste entre nous – et ma voiture a l’amabilité de me révéler que mon moteur tourne. J’aurais pu ne pas m’en apercevoir, m’imaginer que la bise violente suffisait à propulser ma tonne et demi d’acier. Non! On m’informe que mon moteur tourne! Du coup, je me remémore tous ces messages qui quotidiennement m’agacent: la porte gauche est ouverte! Ah! La bonne blague, je viens justement de l’ouvrir. J’enclenche la marche arrière: Faites attention à l’environnement, me suggère mon assistant orwellien. Dois-je y voir une propagande écolo... ou une invitation à faire attention en manoeuvrant, parce qu’il est évident que, d’habitude, je me parque par hasard, pensant à autre chose ou récitant quelques vers de la Jeune Parque de Paul Valéry:

Si loin que je m’avance et m’altère pour voir
De mes enfers pensifs les confins sans espoir... Je sais... Ma lassitude est parfois un théâtre.

Jusqu’à ce funeste moment de confrontation à la sottise technologique, je riais, joyeux, de la sottise du monde... et voici que c’est ma voiture – ma voiture! – qui me prend pour un imbécile. Et là, je ris beaucoup moins.

Me revient alors à la conscience toute cette année passée où j’ai aussi été pris pour un crétin: on m’oblige à me masquer quand je suis seul face au boulanger réfugié derrière son Plexiglas; on m’impose le confinement, ou le demi-confinement, ou le tiers et quart de confinement, ou le couvre-feu alors qu’il suffit de voir les statistiques officielles des différents pays pour s’aviser qu’un confinement nul, entier, semi ou tiers et quart, tout cela ne change pratiquement rien au résultat; on me dit qu’après tout, je peux bien me passer de théâtre, de concerts, de conférences, de rencontres... tout cela est si secondaire, n’est- ce pas? On m’interdit le restaurant ici, mais pas là-bas. Les rencontres privées sont ici limitées à x personnes; là-bas, ce sont x+1 personnes. Qui est le plus sot: celui qui invente ces oukases absurdes ou celui qui s’y soumet sans moufter?

Je vais de ce pas proposer à l’Académie Française d’introduire un nouveau verbe dans le lexique: covider : action consistant à vider le cerveau de sa substance. On en tirera le substantif de covidange, qu’on rattachera au champ lexical de l’hygiénisme, comme par exemple la purge.

L’hygiénisme, justement. Je quitte donc ma voiture – par la portière gauche, si j’en crois mon écran de contrôle – et pénètre seul et masqué dans ma laiterie. Je n’y vois plus très clair à cause de mes lunettes embuées, mais parviens tout de même à lire cet avertissement: Attention de ne pas consommer de lait cru. Risque de bactéries. Toujours faire bouillir le lait. La laitière me dit que c’est là une nouvelle norme, tout en reconnaissant que celui qui ne tolère pas le lait cru le sait généralement d’expérience – une bonne dysenterie suffit généralement à l’affaire – et évite d’en consommer. C’est toujours la même évidence: il faut bien dire aux imbéciles que nous sommes ce que nous savons depuis toujours. Et puis cet autre panneau affiché devant un fromage nommé le Mourtardier: Attention. La moutarde peut provoquer des allergies. Excellent! Cela vaut presque mon moteur qui tourne.

Il fut un temps où l’on avertissait: Attention à la marche, mais là uniquement où cette traîtresse, par quelque jeu d’ombre, pouvait effectivement échapper à la vigilance. Aujourd’hui, on enjoint d’emprunter l’escalier... en précisant que ce dernier pourrait – par pure méchanceté – vous menacer de quelques marches. Je connais une entreprise où le nettoyeur a l’obligation de se tenir d’une main à la rampe pendant qu’il transporte son sceau. Bref l’hygiène et la sécurité requerraient qu’on nous considérât comme des minus habens, des imbéciles, des crétins, des sots, des lobotomisés, des amputés de la synapse, des congelés du neurone, bref, pour des c...

Revenant à ma laitière... mais je pourrais dire la même chose de mon boulanger et d’à peu près toutes les personnes de bon sens rencontrées au quotidien... ma laitière donc me dit enrager de toutes ces dispositions absurdes – le masque à la moutarde ou le confinement au lait cru – mais elle est obligée de s’écraser ... ce sont ses mots... car des inspecteurs pourraient bien passer par là, incognito, et la mettre à l’amende.

Ce à quoi je lui ai répliqué, la moutarde me montant au nez, qu’on devrait, ces inspecteurs, leur coller sur le front une affiche avertissant: Attention! La sottise peut provoquer des allergies, ou alors, les jours de bonne humeur, les étrangler à mains nues, des mains que l’on aurait bien pris soin de passer préalablement au désinfectant. Quitte à massacrer les autres, faisons-le sans inutile rébellion contre l’hygiène élémentaire!

Et puisqu’on veut tuer le virus à coups de vaccins, on pourrait rêver d’en inventer contre la sottise: celle de la technique qui nous assiste comme si nous étions débiles, celle des commissions d’hygiène publique, affairées à affaiblir nos défenses immunitaires en nous protégeant de tout, et enfin la nôtre propre, à vous et à moi qui obéissons servilement, car, ainsi que l’écrit Montherlant dans La Guerre civile: on fait l’idiot pour plaire aux idiots, ensuite on devient idiot sans s’en apercevoir.