21. mars, 2021

Une dictature sanitaire: mais quelle dictature?

Dans tous les pays oscillant de confinements en couvre-feux, de mascarades en mesures d’hygiène, de dépistages en vaccins, on entend parfois gronder le peuple. Le peuple ordinaire, comme vous et moi, mais aussi des gens de science, qui commencent à se lasser des refrains ressassés par ceux de leurs collègues sur lesquels nos dirigeants se défaussent. Bref, il y a comme des grondements d’orage. On les rugit parfois la main devant la bouche, de peur d’être entendu. C’est déjà mauvais signe. Mais voilà que ça et là éclatent de beaux éclairs: certains se font entendre dans les rues. D’autres se répandent en chroniques ou s’expriment sur quelque chaîne avant que celle-ci ne se soit muselée au chef de propos divergents.

Et parfois cette inquiétude souvent exprimée: nous subissons une dictature sanitaire. Il faut aller y voir de plus près.

Le mot dictature est un concept abstrait aussi longtemps qu’on ne repère pas un dictateur  concret, en chair et en os… et en armes parfois. Il est toujours risqué de manipuler des abstractions lorsque on ne s’avise pas de ce qui les incarne. Voyez, par exemple, l’abstraite nature: elle n’a de réalité que face au concret d’une vache, d’un arbre, d’un oiseau, d’une fleur et parfois même d’un être humain. Il en va de même pour l’humanité qui est une abstraction, contrairement à Léontine – avec une majuscule, sinon c’est une chaîne de montre –, ou Hyppolite – pourvu qu’il ne soit pas le fils d’Ouranos ou de Thésée –.

Evoquons donc, si cela nous chante, une dictature sanitaire, culturelle, politique, philosophique ou médiatique. Encore faut-il s’aviser de ce qu’est un dictateur et d’en pouvoir désigner un exemplaire correspondant à la définition.

Pour faire simple, disons que la fonction fut inventée par les Romains. Plus qu’une fonction d’ailleurs: une dignité puisque le dictateur était un Magistrat chargé d’une mission en temps de crise. Deux consuls procédaient à la désignation… et conservaient un pouvoir équivalent à celui du dictateur. On parlerait aujourd’hui de pleins pouvoirs, lesquels, à Rome, s’éteignaient aussitôt la crise passée, théoriquement après six mois d’exercice. En notre temps, s’il devait se confirmer qu’une dictature effectivement s’exerçât, il faudrait admettre que la fonction eût été confisquée… par les consuls eux-mêmes. Quant à leur proche démission… il faudra sans doute un peu de patience.

Et puis, le pouvoir dictatorial était, à Rome, quasi absolu. Pas absolu, mais quasi-absolu car il n’annulait pas celui des tribuns du peuple. Chez nous, ce sont les tribuns qui abdiquent de leur pouvoir. On le voit bien: la dictature convient mal à décrire ce que nous vivons. On serait presque rassuré de subir une dictature chimiquement pure. Le problème, c’est que tout est bien plus compliqué que cela.

Que vivons-nous, précisément? On sent bien peser une autorité étrange, qui semble éprouver notre docilité par des injonctions contradictoires et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne procèdent pas d’une rationalité puissante. Mais cette autorité est sans visage et sans nom. S’il y a dictature, on ne voit pas LE dictateur. Ridicule de qualifier M. Berset, M. Macron ou Mme Merckel de dictateurs. Je crois qu’ils sont, comme nous tous, soumis à cette autorité aussi invisible et nuisible qu’un virus. Leur faiblesse? Ils ne le savent pas et se figurent décider en toute liberté et responsabilité. Disons qu’ils sont sous influence. Jerphagnon qualifiait l’opinion de sottise atmosphérique. Par analogie, on pourrait repérer des idées atmosphériques, circulant comme des courants d’air dont nulle météorologie ne sait prédire les mouvements ou la force. Pas sûr – pour le dire en passant – que ces idées n’aient aucun rapport avec la sottise.

Si donc on devait persister à parler de dictature, il s’agirait plutôt d’une ambiance un peu bizarre, passablement désordonnée, une atmosphère, une sorte d’état d’esprit qui, d’ailleurs, n’a pas attendu la crise du Covid pour instiller nos neurones. Je la vois, cette atmosphère, comme une sorte d’anesthésie, diffusée par un nuage dont on ne sait pas précisément d’où il vient ni comment il s’est formé. Y a-t-il des créateurs conscients à l’origine de cette infection? Peut-être! Peut-être pas! Mais il est probable qu’il y des gens qui savent et veulent se servir de ses effets toxiques.

D’aucuns imaginent notre monde divisé en deux: d’un côté une caste manipulatrice, de l’autre une majorité de manipulés. Mais ce n’est pas si simple…car les manipulés sont largement complices de la manipulation. Ils la conspuent mais s’y soumettent dans une sorte de résignation collective. Si donc dictature il devait y avoir, ce serait une forme…disons d’auto-dictature. On peste contre le joug, mais on l’endosse sans résistance concrète.

Quelques exemples peut-être.

Chacun rouspète à l’idée d’être tracé par les déplacements de son smartphone. Or cet engin, par définition, est un téléphone qui peut être localisé. Si donc on ne veut pas être ainsi localisable, il suffire de renoncer au jouet, ou alors de le confiner dans sa niche lorsqu’on n’en a pas absolument besoin. Pas simple, car il s’est imposé à nos vies, un peu comme l’électricité et la voiture. Est-il vraiment indispensable? En fait, on peut aisément s’en dispenser, mais on n’en a aucune envie. Imaginons – on peut toujours rêver – qu’un mouvement de masse décide d’une grève générale: pendant six mois, ou une année, on arrête de s’en servir. On communique par ligne fixe, plus un seul SMS, plus un seul de message… et voilà déjà que tous les projets de traçage se cassent le nez. Mais une fois encore, personne ne veut renoncer au confort – indéniable dans certains cas – que procure le minuscule ordinateur de poche.

On peut dire exactement la même chose des réseaux sociaux: on déplore la violence des propos exprimés, les indiscrétions qu’ils suscitent, les drames même qu’ils engendrent, notamment par le harcèlement entre jeunes ou même chez les enfants. Mais là non plus, par question de s’en priver. Comme pour le smartphone, il semblerait que la communication par ces réseaux virtuels apparaisse comme constitutive de notre identité, ou au moins comme un droit fondamental auquel renoncer signifierait une forme d’exclusion sociale.

Et la pandémie, maintenant. Notre docilité aux injonctions loufoques est proprement stupéfiante. Ma boulangère ne manque jamais une occasion de pester contre l’obligation du masque. Entrant l’autre jour dans son échoppe, le visage masqué de ma seul barbe, je me suis fait pourtant vertement tancer: « le masque, le masque, vous avez oublié votre masque! ». Le ton était affolé, plus que si je m’étais présenté devant elle ayant oublié d’enfiler mon pantalon. Bref, le masque, aujourd’hui, c’est comme le pantalon: le porter est devenu une norme universelle.

Pour la petite histoire – car il faut bien se détendre un peu – on fera une concession aux égalitaristes du genre, aux promoteurs (trices) de l’inclusivité et aux possédés (ées) de l’épicène: on peut être femme et… dictatrice: le mot existe bel et bien, et de manière plus effrayante que le masculin qu’il féminise. La Duchesse de Maine avait fondé en 1703 l’Ordre de la Mouche à miel dont les membres lui prêtaient allégeance au titre de Dictatrice perpétuelle. Pas question ici de démission. Si le dictateur romain s’efface, la Duchesse dictatrise ad aeternam. La mouche à miel, c’est bien-sûr l’abeille dont on tirait la devise de l’Ordre: petite, mais elle fait de profondes blessures, la bestiole désignant la Duchesse elle-même, qui était, dit-on, de taille très menue mais d’un tempérament assez… piquant. S’il s’agit évidemment d’une « fantaisie », destinée à distraire une quarantaine de nobliaux désoeuvrés et nostalgiques des grands ordres de chevaliers, retenons tout de même l’idée de cette toute petite chose provoquant de profondes blessures.

Nous sommes ces pique-niqueurs affalés sur une prairie, autour de quelques gourmandises sucrées qui attirent les abeilles, lesquelles se plaisent à nous agacer de leur vol insaisissable…et qui nous piquent lorsque, précisément, nous tentons de les saisir. Le combat est perdu d’avance. On ne saurait désigner une abeille plus coupable que les autres et l’on finit par lever le camp, considérant que ces irritantes dictatrices, après tout, font ce que leur instinct leur commande de faire.

Il est très difficile de s’opposer aux idées atmosphériques qu’on peine à saisir… et qui se vengent lorsque on s’y essaie.

Nous ne subissons pas une dictature classique, avec des rapports d’autorité clairement délimités. Ce à quoi nous avons à faire, c’est à une sorte d’ambiance saturée de ces trompeuses évidences qui, précisément parce qu’on ne discute pas l’évidence, à la fois justifient les gestes autoritaires et découragent toute volonté de s’y opposer.

Les exemples sont innombrables. On les trouve formulés dans des lieux communs tels que « la santé avant tout », «  on ne peut pas s’opposer au progrès », « il faut vivre avec son temps », « ne vaut que la pensée scientifique ». Au concret, cela signifie que renoncer au smartphone, contester le passeport vaccinal, s’agacer de l’automatisation et de la connexion de toute chose, préférer la liberté personnelle aux sangsues du traçage… ou alors railler les phobophobies de tout poil… au fond s’opposer au grand chambardement, tout cela vous taille le costume d’un Néanderthalien mystérieusement exempté des lois de l’évolution. Un has-been, au mieux un marginal.

S’il fallait absolument repérer un dictateur, c’est un collectif qu’il faudrait désigner, un collectif nourri – ou empoisonné, c’est selon – d’une foultitude de pensements foutraques (on n’ose pas ici parler de pensée), d’intérêts souvent pécuniaires et parfois idéologiques  ou de volontés de pouvoir. Lorsque les abeilles se fâchent, mieux vaut s’enfuir… mais au risque d’être rattrapé ou alors faire le mort, ne pas bouger, surtout ne pas bouger dans l’espoir fou que le buzz s’épuise de lui-même.

A trop évoquer la dictature, incarnée par tel dirigeant, tel capitaine d’industrie, tel philosophe, etc… on risque de tomber dans le syndrome bien connu du bouc émissaire. Et l’on s’empresse alors d’oublier que ce pauvre animal est écrasé du faix de nos fautes à tous. Certes, il a mission symbolique d’aller les recycler au désert… mais ce sont des déchets dont nous sommes tous les fauteurs.

Dans un langage plus simple, disons qu’il faut commencer par balayer devant notre propre porte. Et nous demander en quoi nos soumissions lâches, nos attachements compulsifs, notre propension à nous laisser séduire, favorisent, lorsqu’ils ne l’engendrent pas, ce sentiment désagréable d’être manipulés par quelque occulte puissance que pourtant nous nourrissons.

On peut certes déplorer une dictature. Mais il faudrait peut-être que chacun s’interroge sur sa propre responsabilité. Et ne pas oublier qu’on peut aussi pécher par omission …ou par incohérence.