20. avr., 2021

Chronique de la susceptibilité et de la peur.

Une lettre de lecteur dans le quotidien La Liberté. Disons, pour être gentil, que son propos est un peu désuet. Ou d’un romantisme rémoulu. On y croise des « jeunes filles en fleurs ». Il n’en faut pas davantage pour froisser quelques lectrices. Lettres incendiaires. Véhicule de journaliste peinturluré et surtout menaces d’escalade. « Nous n’en resterons pas là », clament les indignées. Et le rédacteur en chef d’afficher une mine en déshérence et de s’excuser platement pour l’impair: « Nous n’aurions jamais dû laisser passer ce courrier! »

Les impairs allant par paire, une grande usine d’eau en bouteilles y va de sa publicité: «Avez-vous déjà bu votre litre d’eau aujourd’hui?» Question banale, mais posée en plein jeûne du Ramadan. Scandale! On ne respecte plus les Musulmans. Peut-être qu’une version nocturne de la réclame eût passé plus facilement rampe, avec la suggestion de s’abreuver après le coucher du soleil. Maladresse, reconnaît le beau boss de l’entreprise coupable. Et là aussi, excuses aussi plates que l’eau en bouteilles.

On pourrait ainsi multiplier les exemples où des personnes se sentent atteintes dans leur identité première par des propos plutôt insipides. Dès lors que l’on touche, ne serait-ce que d’un affleurement de plume ou de parole ce qui, à la sensibilité d’aucuns ou d’aucunes, touche au féminin, à la couleur de peau, à l’orientation du désir sexuel ou même, depuis quelques temps, à la masse corporelle, crépitent les accusations de discrimination ou de rupture du pacte égalitaire. Comme si, par pur sadisme, on mettait un doigt infecté dans une plaie encore saignante.

A bien y réfléchir, on en revient à la tradition du duel, lequel, pour n’être guère plus intelligent, avait un aspect plus organisé. Disons moins primitif. Dès lors que l’on se sentait atteint dans son honneur, on convoquait l’agresseur à potron minet, au coeur du bois, pour en découdre ou se massacrer devant de très officiels témoins. On n’en faisait pas un scandale public. On se contentait de ferrailler à deux, avec l’intention diviser par deux le nombre d’antagonistes. Reste que « le duel, selon moi, est une saleté ridicule, inventée par des saltimbanques. Je le remplace volontiers par des coups de pied dans le derrière des autres. » (Léon Bloy, le Mendiant ingrat.)

La susceptibilité n’est donc pas d’aujourd’hui. Elle se loge dans l’arrière-boutique de notre officine émotionnelle, comme une sorte d’arme ultime à dégainer lorsque qu’on se sent blessé. Elle ne relève guère de la pensée mais plutôt d’un sentiment outré. Si elle n’est effectivement pas nouvelle, elle semble pourtant, depuis quelques mois, revendiquer une légitimité universelle.

Je l’avoue, cette inflation de l’outrance blessée m’inquiète davantage que les ravages de notre virus préféré.

Car les deux affaires ne sont pas forcément sans rapport.

Tout le monde ou presque s’est désormais avisé que la gestion de la pandémie repose sur une stratégie de la peur: peur de la mort et de la souffrance qui incite à la peur de l’autre et de tout ce qui tisse les relations inter-personnelles. Or, la susceptibilité est fille de la peur et il s’avère que c’est précisément au cours de cette interminable année masquée qu’explosent les faire-part d’atteinte à l’honneur de tel ou tel groupe humain.

Le susceptible se vexe lorsqu’un propos parait lui manquer de respect ou atteindre à sa dignité. Serait-ce qu’il tient cette dignité pour peu assurée ou contraire qu’il la veuille conforter par peur de s’estimer déchu dans son identité?

Je crois qu’une personne bien assise en son être ne saurait se laisser inquiéter par l’insulte ou l’ironie, et moins encore par quelque vétille souriante. La susceptibilité trahirait ainsi une profonde insécurité.

Il faut dire encore un mot de l’identité. C’est en son nom que s’enflamment souvent les indignations. L’homo ou le trans-sexuel, le sexe, la couleur de la peau... et même, on l’a dit, la masse corporelle sont réputés constituer l’identité personnelle. Est-ce bien le cas?

Michel Serres insistait souvent, dans ses conférences, sur l’importance de ne pas confondre identité et appartenance. En rigueur de termes, on n’EST pas hétéro, homo ou trans-sexuel, ni blanc ou noir, ni maigre ou gros. Si l’on symbolise l’humanité en un diagramme de Venn, il y aurait un ensemble de l’humanité, et des sous-ensembles, lesquels ne sont pas toujours séparés les uns des autres. Au contraire, il existe des «intersections» de ces sous-ensembles. Et ils sont innombrables: ceux qu’on a dit, mais aussi la nation, le milieu socio-culturel, la religion... et tant d’autres.

Bien entendu, ces appartenances contribuent à forger l’identité, laquelle pourtant ne se réduit pas à elles. L’identité est strictement personnelle. La confondre avec l’appartenance est réducteur. Disons-le: castrateur. L’appartenance construit souvent la dimension imposée de l’identité, même si l’on peut, mais jusqu’à un certain point seulement, se choisir certaines appartenances. L’identité personnelle, elle, relève de la liberté, pas une liberté absolue puisqu’il y a précisément ces appartenances échappant au choix, mais une liberté dont une des caractéristiques est de conférer un sens personnel à ce nous échoit par nécessité.

Suis-je blanc, hétérosexuel, catholique et suisse? Non, ce sont là des adjectifs qualifiant des sous-ensembles d’humanité auxquels j’appartiens, ici par nature, là par un choix qui souvent se limite à l’accueil d’un déterminant culturel. Ce que je suis, c’est JE, précisément. Et lorsque ce JE se met à «flotter dans un bocal de ténèbres » (L. Bloy) alors oui, c’est la peur qui l’emporte, l’insécurité... et la susceptibilité.

Toutes les réactions outrées face à des attaques souvent insignifiantes – jusqu’à ne plus supporter le moindre trait d’humour – trahissent une crise profonde de l’identité personnelle. Il n’est guère surprenant qu’elles essaiment dans un monde où l’on ne demande à l’homme que d’être un robot « de bon commandement ».