25. avr., 2021

Entrée et sortie d'auberge

Le moins qu’on puisse dire est que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. D’ailleurs, nous n’avons pas le droit d’y entrer, sinon le temps de nous soulager de quelques chopes de bières avalées sur la terrasse.

Tenez! Samedi dernier, justement, nous avons profité d’une jolie terrasse au bord du Lac de Joux. Serveurs masqués, c’est entendu, mais à table, devant la pizza et le steak tartare, nos visages étaient enfin libres. Presque, car aussitôt que nous nous levions, – pas exemple pour régler l’addition – le sympathique serveur nous imposait le déguisement. Lui faisant remarquer qu’il y avait là, tout près, une file serrée de personnes qui, barbes à l’air, attendaient leur plat « à l’emporter » comme on dit en Suisse, il me répondit que celles-là ne profitant pas de la terrasse n’étaient pas concernées par l’obligation. Logique: le virus, ça passe par la réservation d’une table...

Je me suis évidemment empressé de ne pas obtempérer: j’avais, pour argument irréfutable, le fait qu’il m’était impossible de porter un bâillon en fumant ma pipe. D’ailleurs, ajoutai-je, je mélangeais toujours à mon tabac une bonne dose de désinfectant, ce qui me rendait parfaitement stérile, à l’intérieur comme à l’extérieur. Eclat de rire du serveur, mais regards noirs de mes autres confrères en humanité, pour lesquels je passais sans doute pour quelque lépreux ou pestiféré.

M’en retournant chez moi, je m’installe confortablement pour lire mon quotidien La Liberté. Allez savoir pourquoi, depuis quelques temps, je m’attarde longtemps à contempler le titre du journal. A en devenir presque nostalgique.

Il y a bien-sûr une page Covid. On apprend que le quidam parvenu au terme de son parcours vaccinal est exempté de quarantaine sauf... s’il revient de l’étranger. J’en déduis – mais mon esprit est sans doute embrouillé – que le vaccin protège des virus bien de chez nous, mais dès lors qu’on affronte un « spike » étranger, il convient de se méfier. Et puisque, par ailleurs, je connais au moins une vingtaine de personnes fraîchement rentrées qui d’Egypte, qui des Maldives, qui d’Espagne, qui du Portugal, et toutes sans avoir consenti à la moindre piqûre ni subi la plus élémentaire quarantaine, j’en déduis – et vous auriez fait comme moi – qu’il est plus dangereux pour notre santé de se risquer à l’étranger en étant vacciné qu’en ne l’étant pas. Logique!

C’est toujours la même injonction: si vous ne voulez pas vous faire vacciner pour vous, faites-le au moins pour les autres. Logique, puisqu’on reconnaît que si le vaccin paraît en effet diminuer le risque des formes graves d’infection, on ne sait à peu près rien de la probabilité qu’il vous empêche de contaminer votre entourage.

Les auberges dont nous ne sommes pas près de sortir sont celle de l’absurde. Elles ont ouvert leurs portes bien avant le virus et lui survivront sans doute, contrairement aux autres où il faisait bon inviter ses amis et partager une bon repas.

Ces auberges de l’absurde ne sont pas isolées: elles s’insèrent comme la plupart des hôtels dans de vastes chaînes internationales, offrant au client hébété exactement les mêmes chambres, le même service et les mêmes tables partout dans le monde.

Ces vastes chaînes, chacun les critique, mais y réserve sa suite car, n’est-ce pas, on ne peut pas faire autrement! Et puisque le séjour sera long, une suite n’est pas un luxe.

Les auberges de l’absurde obéissent aux lois du marché: elles vivent de nos réservations.

Alors tant pis pour nous si nous choisissons d’y demeurer à perpétuité.