19. juin, 2021

Petite chronique du déni

S’il est une évidence, c’est qu’une évidence peut n’être pas évidente pour tout le monde ou alors, ce n’est pas la même évidence. C’est un sentiment étrange que d’attendre un autobus sous une pluie battante, à côté d’une personne qui vous assure que le temps est au beau fixe. Chacun alors se demande in petto si l’autre ne serait pas affligé de quelque terminaison neuronale pas tout-à-fait terminée ou alors d’une forme sévère de dyspraxie, ce trouble de la proprioception qu’on nommait, à l’époque où les choses étaient simples, une tendance à la distraction.

C’est pourtant une expérience commune que l’évidence peut être niée. Que l’on s’affronte à propos d’idées abstraites, d’hypothèses scientifiques, d’opinions politiques ou de quelque turbulence affective, voilà qui est normal. Mais face à l’évidence, nous voilà moins patients, moins tolérants. Ou alors faudrait-il admettre une forme de pluralité des évidences, ce qui constituerait une négation de la définition-même de l’évidence. Car enfin, ou le ciel est limpide ou il pleut à verse. Difficile de soutenir les deux thèses en même temps et sous le même rapport. Crème solaire ou parapluie, il faut choisir! Si l’on y réfléchit bien, affirmer ceci est évident POUR MOI est chose étrange puisque l’évidence, par définition, est ce qui s’impose – ou devrait s’imposer – à chacun.

C’est que l’évidence crève les yeux. Elle les crève si bien qu’elle rend aveugle. Cette cécité-là porte un nom: le déni. Il s’établi comme un gouffre entre le réel et le perçu. La folie n’est pas loin, qu’on illustrait jadis de l’image d’un homme promenant sa brosse à dent au bout d’une laisse en l’appelant Médor. De cette image, on riait volontiers.

C’est presque un paradoxe: rien n’est plus tragique que la folie dissociant le savoir de la réalité... mais rien n’est plus amusant non plus lorsqu’on se convainc de la folie... des autres.

Notre monde, Michel Onfray le qualifie de Nef des fous, lorsqu’il déroule avec humour et cruauté le journal d’une année Covid.

On pourrait, de manière très grossière, distinguer deux formes de déni, deux manières d’affirmer que ce qui est n’est pas.

La première serait le déni affectif et temporaire.

Lorsque l’évidence effraie, c’est comme si, dans notre cerveau, un aiguillage était actionné, qui détourne la conscience du réel et l’oriente vers une réalité virtuelle – une illusion bien-sûr – dont les contours sont artificiellement conçus pour la rendre supportable.

La peur – d’un bouleversement de la vie, d’un changement des habitudes, d’une perte d’un confort... ou de la mort tout simplement, est donc le premier ressort du déni, lequel consiste à nommer une chose du nom d’une autre chose. On recycle le noir pour obtenir un faux semblant de blanc. Ce n’est certes pas très malin mais qui pourrait se targuer de ne n’avoir jamais emprunté ce chemin de traverse? Il faut bien parfois qu’on se rassure, lorsqu’on ne peut affronter le réel dans sa brutalité menaçante. Le fait est bien connu des médecins: à l’annonce d’une maladie grave, il arrive qu’on s’érige un mur de déni. On se compose un récit mais je crois qu’on est alors conscient – même si cette conscience n’est qu’affleurante – que le déni se limite à différer le moment où l’on aura à affronter le réel. Cette forme de déni, relevant parfois d’une sorte d’instinct de survie n’est donc que d’un moment. C’est en ce sens-là qu’il peut être qualifié d’affectif et de provisoire.

Au début de la pandémie, on a pu – et je m’inclus dans le on – pratiquer une sorte de déni affectif devant les ravages du virus: non, ce n’est pas possible! Comment la toute puissante science médicale pourrait-elle trembler devant une grippe, alors qu’elle a obtenu de spectaculaires succès dans sa lutte contre le cancer, les maladies cardiovasculaires ou le sida? Il était impensable que notre monde, tout auréolé de ses exploits techniques, pût sombrer dans le gouffre. Il est vrai que l’apocalypse annoncée apparait pour le moins différée. L’embarrassant tient aux mesures sanitaires, démesurées peut-être, car il faudra attendre quelques années pour savoir avec précision si le nombre encore assez faible des issues fatales est dû à la nature de la maladie ou aux politiques sanitaires mises en oeuvre. Il n’est pas exclu que ce déni-là puisse relever de la simple lucidité ou alors, il pliera sous le poids des faits.

Une autre forme de déni, moins affective, pourrait ressortir à une forme de trouble de l’intelligence. Si le déni affectif s’accompagne d’une angoisse diffuse – il faudra bien revenir un jour au réel – le déni intellectuel est plus redoutable. On s’y installe. On construit une théorie nouvelle. Le réel devient malléable, plastique en quelque sorte. Il prend la forme de la vie voulue. C’est un déni serein, presque joyeux.

Un exemple: La voix des médias – et celle de la politique – se fait toujours plus unanime. Elle vibre d’accents sotériologiques: le journaliste revêt la bure du prédicateur prêchant la bonne nouvelle du salut, le salut par la technique informatique et médicale mais aussi le salut par la Loi qui canonise tous les artifices. Comme en théologie, le message du salut ne porte que si l’on a intériorisé la notion du péché. Il faut s’éprouver pécheur pour se disposer à entendre les évangiles du royaume nouveau. Voilà qui est beaucoup plus subtil, car la prise de conscience du péché n’engendre ni peur ni tristesse. Le mal devient Felix Culpa. C’est en un même mouvement de conscience qu’on s’avise et du mal d’avant et du bien d’après. Et c’est ce bien d’après - fût-il de pure séduction – qui, par une forme singulière de rétroaction, fait qualifier de mal la vie d’avant.

La vie d’avant: la liberté et la responsabilité personnelles, l’habeas corpus, l’acceptation du risque, la confiance dans les ressources inépuisables de l’humanité, la gratitude et le respect à l’égard de la nature, la culture, le sens de l’histoire et in fine, l’acceptation de mort. La vie d’après: la maîtrise totale de l’humanité par l’église algorithmique, la sécurité garantie, le bonheur assuré par quelque potion magique, l’effacement du visage au profit du masque, la mise à l’index du passé et la glorification de l’avenir.

Qu’on me comprenne bien: la vie d’avant, ce n’est pas le Royaume du bien. Ni la vie d’après, celui du mal. On ne ferait qu’inverser la sottise. Mais n’y a-t-il pas comme une évidence que nous sommes assourdis par un discours puissant qui nous annonce – un peu à la manière des témoins de Jéhovah – la fin d’un système de choses et le salut par la grande réinitialisation?

Or, c’est cette évidence-là qui fait l’objet d’un déni, dont on pourrait craindre qu’il fût sans retour. Nos cervelles subissent un hackage intensif en vue d’une nouvelle programmation par petites touches qui, prises séparément, paraissent anodines mais qui, vues ensemble, devraient à tout le moins nous alerter.

Le passeport vaccinal? Rien d’autre que le développement de nos bonnes vieilles cartes jaunes. Le traçage via nos téléphones portables? Une simple affaire de choix personnel, car nul n’est contraint à utiliser ces engins. La boîte noire, obligatoire dans nos voitures à partir de 2024? Cela servira à simplifier les procédures en cas d’accident. La loi anti- terroriste votée récemment en Suisse? On ne fait que donner à la police les moyens d’exercer sa mission... et l’on pourrait poursuivre cet inventaire à la Prévert pour nous convaincre que la montagne accouche d’une souris.

Mais c’est précisément cette souris qui cache la montagne et les chats qui la voudraient croquer sont réputés appartenir à l’espèce des complotistes, un concept dont j’ai déjà tenté de montrer l’inanité. (Cf. Chronique du 22.11.2020)

Il y a donc des dénis engendrés par la peur et l’on ne fait alors que différer le moment d’affronter le réel. D’autres dénis, plus inquiétants, procèdent de ce qu’on pourrait nommer – si l’on ne craignait le pédantisme – un changement de paradigme. Car la montagne, cachée par les petites bestioles inoffensives, symbolise ici une mutation radicale et profonde de notre être au monde. Le déni est ici joyeux et plein d’espérance. On pourrait craindre qu’il fût pérenne.