2. juil., 2021

Du pain et des jeux

Panem et circenses, voilà le sel et le poivre de qui veut gouverner sans trop se fatiguer: donnez au peuple de quoi manger et se divertir et vous règnerez en paix. Cela fonctionne pour des autorités élues, mais aussi pour des personnes assez riches pour se répandre en libéralités. Il n’existe pas de chaînes plus solides que celle revêtues d’un or philanthrope. Dans ce dernier cas, on parle d’évergétisme. Dans le premier – les autorités élues – de clientélisme. Mais au fond, c’est la même chose: on flatte et satisfait les instincts premiers pour soumettre.

Panem? Le pain bien-sûr, mot générique désignant ces biens sanitairement qualifiés d’essentiels. Là, on ne ferme pas, on ne rationne pas. Le peuple n’obéirait plus!

Circenses fait allusion aux jeux du cirque. Des loisirs qu’on dira un peu infra-culturels. Le cirque, à Rome, n’était pas connu pour ses raffinements ni sa délicatesse. Du coup, on a fermé la culture et on nous a gavés d’un cirque singulier, avec les conférences hebdomadaires de Monsieur Loyal, le claquement de fouet des dompteurs de la dark force, les illusionnistes de la pharma et les acrobates des médias. Cirque noir de l’effroi, cirque froid du désespoir.

Alors, ces jours-ci, ne boudons pas notre plaisir avec ces vrais jeux du cirque qui enfin nous distraient d’avoir peur: Rodger à Wimbledon et demain en seizième, la Nati en Russie et aujourd’hui en quarts, et dans une vingtaine de jours, les Olympiades à la sauce japonaise. Un bon match, reconnaissons-le, est moins assommant qu’une conférence de presse, un sport publicitaire pour les vaccins ou un décompte des morts.

Reste tout de même que Rodger se produit en Angleterre où, dit-on, sévit le mystérieux variant delta. La Nati et l’Espagne, ce sera tout-à l’heure à Saint Petersbourg, où il se murmure aussi que le virus ferait des siennes. Au pays des yeux bridés... on verra bien ce qui se passera!

A Wimbledon et à Saint Petersbourg, nos jongleurs jongleront devant une trentaine de milliers de spectateurs agglutinés et braillant, lors même qu’en ces lieux de fête on n'en a pas fini avec les confinements et les déguisements sanitaires. A croire que des flots de Livres sterling et des brassées de Roubles recèlent des promesses vaccinales insoupçonnées!

Circenses! Il y a quelques jours, l’équipe suisse de football a vaincu celle de la France. Dont acte! Je dis bien deux équipes et non deux nations. On en fait toujours un peu trop dans ces circonstances: on dit que la Suisse l’emporte sur la France alors qu’il ne s’agit que de quelques sportifs qui s’affrontent les uns les autres, sans que nous, spectateurs, n’en puissions mais. Au risque de me voir remis à l’ordre, je prétends que la Suisse et la France ne sont en rien concernés par ces jeux du cirque. Quelques Suisses et quelques Français, d’accord, et puis basta!

Etonnant chez les humains cette faculté – quasi marseillaise – de tout faire vibrer à l’excès. Une pandémie sévit et c’est la peste noire, peut-être la fin du monde. On arrête de vivre pour survivre. Cinq ballons dans un filet et c’est la Nation dans son ensemble qui étouffe d’orgueil... ou de désespoir. Sommer retient un penalty, le voici sauveur des Helvètes et le pauvre tireur français qui a raté son affaire, vous allez voir qu’il va bientôt falloir le mettre sous protection policière. Quant aux quarante ans de Federer, je parie qu’ils feront longtemps encore dégouliner des flots d’analyse.

Oui, c’est curieux, ce besoin de s’angoisser à l’extrême et puis, sans transition, de s’exalter devant des exploits certes dignes d’être mentionnés mais d’une portée tout de même mesurée.

Et puis, nous évoquions le cirque de notre terre: tous nos héros musclés et félins, voici qu’il voyagent d’un coin du monde à l’autre, comme les touristes s’apprêtent à le faire dans les semaines à venir. On offre aux virus des excursions trans-continentales... et mon voisin refuse toujours de me serrer la main!

En matière sanitaire comme dans les affaires sportives, on gagnerait à s’élever un peu au- dessus de la mêlée. Remettre la pandémie à sa place, comme les jeux du stade. Observer avec intérêt, analyser et pourquoi pas s’énerver un peu. Prendre des mesures raisonnables contre le Covid – par exemple en rabattre sur les danses de foules denses et hurlantes et aussi sur les avions bondés. Mais de grâce, que notre bonheur ou notre malheur cessent d’osciller au gré d’émotions qu’on oubliera aussi vite qu’elles nous ont envahis!