15. juil., 2021

Le jour où tonna Jupiter

On assistait jadis au lever du roi, à ses ablutions, à ses repas ou à son coucher. Il suffisait d’un certificat de sang bleu, d’une particule ou d'un privilège pour être admis au spectacle. Depuis que la République s’imagine avoir remplacé la Monarchie, le citoyen n’accède plus aux intimités de Versailles. Il lui reste l’Elysée. Pour la mythologie, c’est un autre nom de l’Hadès, le Royaume des morts. Avec la télévision, les morts sont devenus bavards. On les dit présidents, mais ils président surtout à la parole. La France entière s’arrête de respirer à l’annonce d’une allocution. On pense au célèbre film de Gérard Oury, avec cette grand-mère à l’accent yiddish: « Silence! Silence! Rabbi Jacob, il-va-par-ler! » Le Rabbi du jour, alias Rabbi Jactance, alias Jupiter, c’est Manu 1er. Monarque martial, roi dans ses bottes devant l’image d’une tour Eiffel dressée vers le ciel comme une seringue de fer, reconnaissons-le virtuose avec son talent stupéfiant de dire aujourd’hui l’exact contraire de ce qu’il affirmait hier. Jamais, disait-il, je – que n’emploie-t-il le nous de majesté, parlant de lui comme naguère le Pape? – jamais, je ne rendrai la vaccination obligatoire. Aujourd’hui elle le devient, en droit pour les soignants, en fait – et sans le dire – pour tous les autres, avec une forme de passeport pour avoir simplement le droit de vivre. On croirait entendre de Funès: « Cher Bloch, Cher Levi, Cher Kasher! ». Mais là, c’est du Karcher... emprunté à Sarkozy.

Seuls les naïfs peuvent se dire surpris. La vaccination obligatoire est un projet de longue date. (Cf ma chronique du 16.5.21). On pouvait, comme aiment à le dire les journalistes sportifs, s’attendre à la surprise.

On laissera de côté l’aspect médical et scientifique de l’affaire, se contentant de rappeler qu’en matière d’efficacité – de protection comme de transmission – on en sait bien-sûr davantage qu’il y a une année, mais finalement pas grand chose de précis. C’est une affaire trop complexe pour qu’on se contente de certitudes définitives, que ce soit pour louer ou pour conspuer les molécules salvatrices. Comme pour tout débat scientifique qui se respecte, il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Il faudra beaucoup de temps pour les départager.

C’est un autre embarras qui surgit en écho au tonnerre de Jupiter, au Karcher du janissaire.

Il y a quelques années, je tonnais – mais d’un tonnerre très infra-jupitérien – contre la main-mise de l’Etat sur l’éducation. Je considérais qu’un gouvernement avait à surveiller et promouvoir le droit à l’éducation, mais que la responsabilité et la mise en oeuvre de cet art était l’affaire des parents et des professeurs. Un Etat qui fait la classe, disais-je, est un Etat totalitaire et je proposais que le libre choix de l’école fût garanti aux parents et la liberté pédagogique assurée pour les maîtres. C’était-là respecter tout simplement une liberté fondamentale. A l’appui de ma conviction, j’évoquais le parallèle de la santé: qui aurait pu imaginer qu’au nom d’un hypothétique droit à la santé, les médecins fussent mis sous tutelle comme on le faisait des professeurs? Jamais les médecins n’accepteraient qu’on leur impose des méthodes de soin. Jamais les patients ne consentiraient à une restriction de leur liberté de choix. La liberté des acteurs de la santé et la confiance qu’on leur accordait devaient être un modèle pour les politiques éducatives. J’ajoutais que si l’Etat avait aussi une responsabilité dans la mise en oeuvre du droit à l’alimentation, en veillant notamment à un accès juste aux besoins premiers et à leur qualité, personne n’allait imaginer pour autant une tambouille étatique à consommer sous peine d’amende.

C’était un bel argumentaire mais j’avais tout faux!

Aujourd’hui, l’école demeure sous la tutelle politique. On y pratique toujours une forme d’enregimentement de la pensée. A son tour, la médecine s’aligne sans davantage de résistance. Demain, ce seront les restaurateurs qui se feront agents publics. Voilà une forme de syndrome de Stockholm. Ceux-là même que l’on retient en otages, pour leur prescrire ce qu’il convient de prescrire, pour leur imposer les méthodes d’enseignement, ou pour les contraindre à vérifier la pureté de leurs clients, oui, tous ces otages développent une forme de sympathie pour le pouvoir qui les prive de leur dignité. Le mécanisme est bien connu. Il est tragique, car il excite chez les dirigeants l’hybris d’une autorité sans limite. Comme le disait – me semble-t-il – le camarade Lenine: le pouvoir est dans la rue; il suffit de se baisser pour le ramasser.

Le soir du fameux oracle macronite, on apprenait que les Français se jetaient avec panique sur leurs téléphones pour réserver leur dose de viatique. Il faudrait vérifier l’information...mais demeurer juste aussi: on a vu en même temps se multiplier sur la toile les appels à la résistance. Pas sûr qu’en Suisse on connaîtra, le jour où surviendra le diktat, le même esprit de fronde!

Reste que des millions de Français n’ont pas hésité: cédons au chantage pour préserver notre liberté! Mais qu’est-ce qu’une liberté conditionnée par un passeport sanitaire? Quelle est la liberté du lépreux contraint de sonner la clochette pour avertir de sa maléfique présence?

L’enjeu est colossal, bien-au-delà d’une « simple » affaire de santé publique. Ou plutôt, c’est la santé publique qui deviendra la seule « valeur », la seule qui vaudra qu’on la préserve. Au diable – des Enfers élyséens – la liberté, la responsabilité et donc la personne humaine. Il faudra désormais présenter son Ausweis vaccinal à l’entrée d’un restaurant, dans le tram ou dans le train, à la porte d’une salle de concert ou de théâtre et qui sait, au service des urgences. Avec le virus, c’est l’homme qui aura muté. Seules seront admises à la vie les personnes à la santé conforme. Et pour être conforme, il faudra se résigner à un acte médical qui, par essence, doit se décider entre un patient et son médecin.

Et non par un oracle, surtout proféré de l’Hadès!