25. juil., 2021

Schizophrène

 
On se disait bonjour; on se serrait la main droit dans les yeux; on s’embrassait parfois. Il semblerait aujourd’hui que la seule politesse qui vaille est de dénoncer son statut vaccinal. Et il y a là trois mondes.

Celui qui fait du bruit, culpabilisant les non-vaccinés, réputés égoïstes, complotistes voire obscurantistes.

Et celui qui se tait dans l’univers feutré des non-vaccinés qui se font tout discrets.

Et celui, gêné, des vaccinés qui se justifient de l’être.

Ces derniers sont les plus intéressants car ils nous en disent long sur l’état actuel de civilisation.

Se justifier révèle une forme de schizophrénie: entre le penser et l’agir, entre la tête et les mains, c’est loin d’être l’entente cordiale. On n’est pas très sûr d’avoir fait ce qu’il fallait. On se conforme, on obéit, on subit la piqûre; mais au fond, tout au fond, on n’est pas d’accord. On sent bien que quelque chose ne fonctionne pas dans le système, que nos dirigeants en font tout de même un peu trop, que nos libertés vacillent sous les coups de boutoir législatifs. A table, au bistrot avec des amis, sur les réseaux sociaux, si l’on ose encore s’y prononcer, on fait la révolution. Du moins la résistance. Rentré à la maison ou à son lieu de travail, on s’adapte, on plie l’échine en se disant que tout cela va bien finir par passer et qu’après tout, il faut bien faire comme tout le monde. Le sacre de la multitude, disait Léon Bloy.

Le mécanisme ne vaut pas pour la seule vaccination. Prenez la voiture électrique: d’aucuns l’acquièrent et se sentent ipso facto pousser des ailes thunbergiennes. D’autres, décomplexés, font vrombir leur V8 à échappement libre...mais c’est un chant du cygne. Et puis il y a ceux qui achètent ou envisagent d’acheter un mouvoir électroménager par seule crainte de paraître passer à côté de la grande lessive verte, celle, savez-vous, qui est la plus efficace contre les... tâches (sic, dans un comparatif en ligne, lejustechoix.fr).

Et cela vaut aussi pour la dénommée « 5G » ou la connexion des objets: il y a les pour et les contre... et la grande foule des contre qui vont s’équiper tout soudain.

Schizophrénie, hélas commune, hélas pandémique!

C’est qu’on hésite à passer pour un dérogateur ou même un simple interrogateur. Socialement, médiatiquement, politiquement beaucoup trop dangereux! Il n’empêche: cela bouillonne au fond. On enrage dans sa cage mais on s’y calfeutre. Michel Maffesoli analyse ce processus avec brio dans son récent ouvrage: L’Ere des soulèvements. Pour le dire en termes simples, la schizophrénie contemporaine fait du monde une cocotte-minute: pas sûr que la soupape de sécurité suffise à éviter l’explosion.

Je n’accuse pas! Je ne joue pas les Zola à la petite semaine et moins encore les moralistes. N’importe quel observateur peut s’aviser que je suis, comme presque tout le monde, assez à l’aise dans mes baskets schizophrènes, avec un pied tout chiffonné et l’autre qui fait quand-même ou alors, macroniquement en même temps... comme tous ces hérissés du portable qui ne s’en défont jamais!

En vérité, nous sommes tous des possédés de l’immédiat: je veux partir en vacances... tout de suite... alors tant pis pour les grands principes, les mises en garde contre les effets à long – et parfois court – terme de l’expérience mondialisée de vaccination. Tant pis pour les traces de petit Poucet semées par mon infâme Iphone. Et tant pis si je subis une QRcodification... s’il faut en passer par là!

Je ne veux rien lâcher de mes avantage immédiats au prétexte d’inconvénients futurs dont la pommade du déni adoucit pour l’instant la brûlure (cf ma chronique du 19 juin). Une image: c’est comme si je pédalais le nez dans le guidon.

Relever la tête, et voir des paysages plus vastes et plus réels, cela porte un nom: la culture. La vraie culture: celle qui enracine, celle qui nourrit, celle qui élève au-dessus d’une réduction de la vie à l’immédiat hygiénique et matériel. Alors il faut s’y mettre!

Parenthèse conclusive: pour s’y mettre, il faudrait lire, chaque dimanche, l’hebdomadaire en ligne « Antipresse.net ». On y lit ce qu’on ne lit nulle part ailleurs. Les réflexions ci- dessus doivent beaucoup à la contribution d’Eric Werner dans la livraison de ce jour.