30. oct., 2021

Dr.Knock ressucité

Louis Jouvet et Fabrice Luchini ont campé, chacun à son époque, l’étonnante figure du Dr.Knock, imaginé par Jules Romains en 1928 (Knock ou la triomphe de la médecine, Jules Romains.)

On se souvient peut-être de ce personnage intriguant qui, reprenant le cabinet du Dr Parpalaid – dont la patientèle est plus que clairsemée – parvient à mettre toute la commune de St-Maurice au lit. Ah, le bonheur de voir ces centaines de lumières s’allumant la nuit, à l’heure prescrite par Knock pour enfiler un thermomètre! Les gens étaient bien portants, qu’à cela ne tienne. Il suffit de les convaincre de quelque maladie, et voici que tous, terrorisés, se livrent corps et âme – et bourse aussi – au bon Dr. Knock.

Lorsque Parpalaid rend visite à son successeur, celui-ci lui présente la Carte de la pénétration médicale du Canton... son tableau de chasse en quelque sorte.

– Et si je possédais votre méthode, si je l’avais bien en main, comme vous, s’il ne me restait qu’à la pratiquer, est-ce que je n’en n’éprouverais pas un scrupule? demande Parpalaid.

– Mais c’est à vous de répondre!

– Mais dans votre méthode, l’intérêt du malade n’est-il pas un peu subordonné à celui du médecin?

– Docteur Parpalaid, vous oubliez qu’il y a un intérêt supérieur à ces deux là!

– Lequel?

– Celui de la médecine! C’est le seul dont je me préoccupe. Vous me donnez un Canton peuplé de quelques milliers d’individus neutres, indéterminés... mon rôle c’est de les déterminer, de les amener à l’existence médicale...

 

En 1949, Romains, résume la doctrine secrète de Knock (Docteur KNOCK, Fragments de La Doctrine Secrète, recueillis par Jules Romains). Empêché par ses passionnantes activités en Amérique, ce dernier délègue à l’auteur le soin de présenter ses recherches à un parterre d’éminentes personnalités.

Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore, disait Knock dans la pièce de théâtre. Dans les Fragments, la pensée se précise: c’est au médecin de choisir pour chaque patient la maladie qu’il aura les moyens de soigner. Tout équilibre vital implique une maladie, au moins.

Cette maladie n’est pas destinée à guérir. Cela créerait des complications. On compterait par dizaines de millions, à chaque époque, les gens qui sont morts pour avoir été imprudemment guéris d’une maladie qui était juste celle qu’il leur fallait... Il faut choisir la maladie qui conviendra à un homme, qui si possible l’accompagnera fidèlement jusqu’à sa mort.

Voilà qui est tellement évident que cela ne saurait faire l’objet de la conférence que l’auteur doit faire au nom du Dr Knock. Il lui faut choisir entre deux autres projets essentiels: l’Iatrocratie et la question de deux nouveaux médicaments: l’Anathanatol et l’Antithan. Le premier est, comme son nom l’indique, un produit qui remonte la pente de la mort. Quant à l’Antithan, c’est l’antimort radical.

Knock demande à Romains de ne pas traiter ce dernier sujet. Question pas mûre, lui écrit-il de New-York par télégramme. Et si l’on devait l’interroger à ce sujet, faites valoir que disparition inconvénient aussi ancien que mortalité n’en est pas à quelques années près.

La cause est entendue, on traitera de Iatrocratie (iatros= médecin). Dans un récent entretien, Knock avait confié ses réflexions à l’auteur:

Nous avons un type de pourvoir qui remplit toutes les conditions. Celui de la médecine. Il est d’amplitude universelle. Pas un homme, de par sa nature d’homme, n’y échappe. Il est aussi pénétrant que n’importe lequel... il dispose comme aucun autre des armes que sont l’angoisse, la terreur, l’idée fixe, l’espérance, la joie du salut...

Et voici le programme: gouvernement par les médecins dans le cadre de la cité, de la nation et du monde. Mise réglementaire de toute l’humanité dans la position d’obédience et de passions médicales; si vous préférez, dans la position patiente. Législation universelle ramenée à un système d’ordonnances, au sens rigoureusement professionnel du mot.

Dans tous les pays, les Parlements seront remplacés par un Conseil suprême de la médecine, avec des pouvoirs dictatoriaux. Ce Conseil s’appuiera sur un Grand Etat-Major où seront représentées les trois Armes: la Médecine, la Chirurgie et la Pharmacie. Et, bien-sûr, il faudra remplacer l’impuissante ONU par une OMU, Organisation Médicale Universelle.

Comment prendrez-vous le pouvoir? demande l’auteur.

  En premier lieu: noyautage savant de toute cette société prémédicale où nous croupissons encore. C’est déjà commencé, vous le pensez bien. Ce qui nous reste à mettre au point de plus grave, c’est le mécanisme de déclenchement.

De déclenchement?

– Oui. Ce qui provoquera, au moment voulu, la situation révolutionnaire.

Vous l’entrevoyez déjà?

Je fais mieux que l’entrevoir

– Vous pouvez m’en dire un mot?

Heu...pourquoi pas? Nous appelons cela entre initiés l’Epidémie 235

– Pourquoi 235?

Une analogie plaisante, une métaphore. Ce qu’il s’agit d’obtenir, c’est une épidémie à marche ultra-rapide, à extension universelle, ignorant les immunités, foncièrement bénigne, mais affolante par son tableau de symptômes.

La tâche est plus aisée qu’il n'y paraît. C’est que le pouvoir possède quelque dimension mystique, pour deux raisons: par la dose d’inexplicable qui y subsiste toujours, et ensuite qu’il ne cesse de mettre en branle, de mobiliser, les mystères essentiels de la vie. De plus, (le pouvoir) a une très grande facilité à s’organiser en rites. Or toute discipline vit de rites. Toute domination n’entre dans l’âme humaine, dans la substance du corps individuel et du corps social que si elle s’incarne dans des rites...Ce pouvoir incomparable par son universalité et son efficacité...est aussi le plus doux qui soit à supporter, à servir. Tous les objets et décors que son nom évoque ont leur suavité, leur charme, parfois mélancolique, ou leur attrait, fût-il pervers: le lit douillet, la cuillerée de potion, même l’aiguille hypodermique...

Iatrocratie. Déclenchement d’une épidémie à marche ultra-rapide et aux symptômes affolants; noyautage de la société; législation ramenée à un système d’ordonnances; mise de toute l’humanité en position patiente; charme et suavité de l’aiguille hypodermique; ces armes que sont l’angoisse, la terreur, l’idée fixe... mais qu’allez-vous donc imaginer-là, ami lecteur? Que je projèterais quelque parallèle pervers? Seriez-vous complotistes devenus?

Rien de cela. Car ce n’est, finalement, que... littérature.