1. déc., 2021

Ce qui reste du temps…

Pour le dire simplement: nous n’allons pas très bien.

On évoque évidemment ce virus qui virevolte dans nos discours plus que dans nos carcasses. C’est à se demander qui de la maladie ou de la peur nous tourmente davantage. A ce propos, on pourrait arracher à l’oubli ce mot rare, qu’on trouve chez Saint- Simon et dans quelques jeux vidéo: la malepeur. Le Littré la définit comme une peur extrême et pressante, comme celle qui tourmente le ministre allemand de la santé, Jens Spahn lorsqu’il prophétise: Il est probable qu’à la fin de cet hiver, presque tout le monde sera ou vacciné ou guéri ou mort.

Mort de peur ou de rire, c’est à choix!

Ce qui démontre qu’Einstein avait raison lorsqu’il disait: Il ne faut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre.

Le brave homme tonnait à propos du variant Delta...on imagine qu’avec l’Omicron, il ne va pas tarder à réquisitionner toutes les entreprises de pompes funèbres du pays. A la guerre comme à la guerre! L’Omicron serait l’oeil du cyclone...normal puisque la lettre grecque Omicron correspond au Ayin phénicien ou hébreu qui signifie... l’oeil.

Du ministre tremblant on pourrait dire que surmonté de sa furieuse passion, (il) tasta d’une main tremblante où son las coeur panteloit. La citation est empruntée à Jacques Yver, seigneur de Plaisance et de la Bigotterie (tout un programme!), lequel vécut au XVIème siècle et fut l’auteur d’une seule oeuvre: le Printemps d’Yver. Franchement, il fallait oser!

Bref: nous n’allons pas très bien parce qu’une malepeur nous encage, cultivée avec frénésie dans les laboratoires médiatiques et les officines politiques.

Pas sûr cependant que le Covid en soit l’unique objet.

Ce qui embrouille le problème, c’est le moment choisi par la pandémie pour se répandre.

C’est un temps de crise profonde. Allez! Osons l’outrance: les derniers soubresauts d’une civilisation occidentale à l’agonie. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Quand une civilisation meurt, une autre se prépare à prendre la place. La nôtre est âgée d’environ 1600 ans et cela fait quelques siècles qu’elle bat de l’aile... et surtout du cerveau. Elle est sous respiration artificielle, en phase terminale, si tant est qu’on se préoccupe de la soigner, ce qui n’est pas certain.

En France, Eric Zemmour veut y aller d’un traitement de choc. Il ne se résigne pas à la disparition d’un monde. Il veut mettre en oeuvre toute la panoplie des soins intensifs. C’est admirable de courage et de volonté... mais on se demande tout de même s’il ne s’agit pas d’un acharnement thérapeutique.

De manière plus subtile et intelligente, Chantal Delsol prend acte sans angoisse de la fin de la Chrétienté (Chantal Delsol, La Fin de la Chrétienté, Cerf, 2021). On est, de toute évidence, en train de passer à autre chose. Une certaine manière de vivre; une vision des limites entre le bien et le mal, voilà ce qui s’échappe, sans que l’on connaisse avec précision les contours de ce qui va en prendre la place..

Le monde nouveau, suggère Chantal Delsol, s’écrit sur un palimpseste, qui est un manuscrit dont on a gratté le texte original pour en écrire un autre. Un peu comme nos bonnes vieilles ardoises, sauf que le texte original du palimpseste ne disparaît jamais complètement.

La morale néo-évangélique instaurée sur le nihilisme post-Chrétienté, dépend de l’Etat et des élites, qui en assurent le respect et en punissent les infractions. En effet, il n’y a plus de clercs gardiens du temple – au sens propre. On se souvient que dans les sociétés païennes, la religion et la morale sont séparées: la religion réclame des sacrifices et des rites, tandis que les gouvernants imposent une morale. C’est bien la situation que nous sommes en train de retrouver: notre élite gouvernante décrète la morale, promeut les lois pour la faire appliquer par injures et ostracismes...Quand il faut la redresser ou lui assigner une bonne direction, c’est l’élite gouvernante qui s’en charge. Les gouvernants européens représentent à cet égard le tabernacle de la cléricature. Bref nous sommes revenus à une situation typique de paganisme: nous avons une morale d’Etat (p.139-140).

Nous voici donc de retour au paganisme et à sa morale officielle, qui rappelle la Tyrannie du Bien analysée par Philippe Muray. Jusqu’ici, l’Eglise – et l’Evangile dont elle se réclame même lorsqu’elle le trahit – donnait le la en matière de morale. On s’en est souvent agacé mais, justement, on avait le droit de s’en agacer. Et de contester. Et même de désobéir. L’Eglise a toujours enseigné que la conscience personnelle constitue le derniers recours, dût-elle le reconnaître en se pinçant le nez. Avec une morale d’Etat, par sûr que l’agacement demeure toléré.

On voit bien de quoi l’on parle en évoquant une morale d’Etat ou des valeurs officielles. On pense à l’IVG, la PMA, la GPA, aux nouvelles normes en matière sexuelle, mais aussi aux censures de l’humour et de l’opinion. Le must, en novlangue, c’est l’attitude Woke et la Cancel Culture, cette dernière dénomination constituant un parfait exemple d’oxymore. Et n’oublions pas l’écologie, qui est une juste cause aussi longtemps qu’elle ne se mue pas en nouvelle religion de la terre... une religion païenne.

Notre temps est usé. Il a, dans son cours, perdu bien des plumes. Ce qui étonne, c’est une rage de la tabula rasa, comme si, ce monde usé, il fallait le recréer à partir de rien. On ne veut plus de ce passé, coupable d’être dépassé par les normes nouvelles du Bien qui s’impose. Et puis nous adorons nous sentir coupables de ce passé...et célébrer – même dans l’Eglise – des repentances à répétition. Au fond, un recyclage du péché originel!

Nos malepeurs alors? Ce n’est pas la perte des valeurs anciennes qui les éveillent. C’est plutôt qu’on tremble de manquer le train du temps qui vient. Il s’agit toujours de se montrer moderne afin de ne pas se voir englouti par le temps qui passe. La crainte d’être dépassé va naturellement jusqu’à vouloir se fondre dans l’autre, afin de participer de sa condition de vainqueur, écrit Chantal Delsol (p.150).

La crainte de n’être pas dans le coup suscite de nombreuses vocations de collabos qui ne s’avisent pas de cette catastrophe morale qu’engendre, selon Mathieu Bock-Côté, l’homogénéisation des tempéraments et des personnalités pour accoucher d’une humanité unifiée, beige, terne, programmée car programmable, ennuyante parce que prévisible, incapable du moindre sursaut parce que mentalement domestiquée.

Philippe Muray, fidèle à lui-même, fustigeait déjà l’impossible dialogue: C’est dans l’increvable conviction d’incarner la guerre contre le Mal que s’est constituée la gauche d’aujourd’hui, qui n’est autre que le parti dévot contemporain (Philippe Muray, Festivus festivus: conversation avec Elisabeth Lévy, Fayard, 2005).

Difficile de dialoguer avec des dévots qui, en quelque sorte font Eglise. Mais la bonne nouvelle, c’est que le dévot engendre l’hérétique et le collabo le résistant, ce qui permet à Bock-Côté de se montrer plus optimisme que Muray en faisant l’Eloge du conflit civilisé (Mathieu Bock-Côté, l’Empire du politiquement correct, Cerf 2020, p.265ss).

Evidemment, on ne mettra pas tout le monde d’accord, ne serait-ce qu’en raison du dogmatisme haineux de l’Empire du politiquement correct. Il suffirait de s’aviser que, si les hommes sont faits pour vivre ensemble, ils ne sont pas faits pour s’entendre.

A défaut, peut-être pourraient-ils commencer par s’écouter.

Il faut donc que tonnent des voix neuves. Le problème est qu’elles ne s’expriment guère ou alors qu’on les fait taire. Des voix qui ne se complaisent pas dans la nostalgie. Qui ne se rassemblent pas en tribus assiégées. Qui certes dénoncent le mensonge, refusent la déshumanisation que masque la transhumanisation mais ne se posent pas en intégristes de la vérité. Mais qui simplement revendiquent avec ardeur d’emmener dans leurs bagages un peu de lumière, un peu de liberté, un peu de culture, un peu de ce passé qui nous a faits.

Avec l’espérance que le temps qui vient ne soit pas un printemps d’hiver.