Chroniques 2021

16. mai, 2021

Les accords de Schengen, d’aucuns les louent, d’autres les conspuent. Ouvrir, fermer ou entrouvrir les frontières, voilà un sujet polémique et on ne se mettra sans doute jamais d’accord sur l’angle d’ouverture de la porte. Sauf sur un point peut-être: c’est tout de même bien agréable de franchir une frontière sans trop de tracasseries. C’est qu’avant Schengen, on avait toujours, à l’injonction du douanier, ce petit sentiment de culpabilité désagréable, comme si le simple fait de voyager était suspect. Il y avait la peur – ou alors la certitude – de trimballer une marchandise illégale… mais aussi d’être affublé d’un faciès un peu louche. Portant, dans mon âge mûr, la barbe un peu longue, on m’avait informé que j’avais une tête de terroriste! Aujourd’hui, on franchit les frontières européennes sans même s’en aviser et les « contrôles » aux douanes suisses sont généralement symboliques. Je ne possède pas de passeport et ma carte d’identité est largement périmée. Personne ne s’en offusque. C’est un petit air de liberté. Son dernier souffle peut-être!

Et puis, il n’y a pas que le tourisme: que l’on puisse accueillir des travailleurs étrangers ou se faire soi même embaucher dans un pays européen, c’est, en soi, une bonne affaire. Et la fermeture des frontières, promulguée à l’occasion de la saga covidienne, fut vécue comme une entrave sérieuse à notre liberté.

Et voilà le moment que nous choisissons – et c’est là que c’est bizarre – pour nous déclarer prêts à racheter la liberté confisquée au prix d’un « passeport vaccinal », sorte de certificat de pureté qu’il faudra brandir bien avant d’avoir atteint la frontière du pays. Et là, pas question d’en présenter qui serait périmé… comme ma carte d’identité. Le sésame, il faudra le tenir à jour. Une fois, deux fois par an, un tampon pour le prix d’une piqûre. Et vous allez voir: la vaccination se fera bientôt à la mitraillette, tant il est vrai qu’on va voir apparaître milles variants, virus, bactéries et autres désagréables bestioles qui toutes seront vouées à la destruction massive par les troupes d’élite des « pharmas ».

Mais il y a plus bizarre encore. Passe encore qu’on puisse justifier l’affaire par la panique engendrée par l’actuelle et déclinante pandémie. L’étrange est que l’idée d’un vaccin universel lui est antérieure. Pour la Commission européenne et l’OMS, l’affaire est pliée depuis le mois de septembre 2019 déjà, avant donc les premières agitations covidiennes. C’était le 12 septembre pour être précis, jour où se tint le Global Vaccination Summit à Bruxelles. On décida d’un plan de vaccination universelle et obligatoire, qui devrait entrer en vigueur en 2022. On a beau répéter que nul ne sera tenu à l’injection… dans le concret de la vie, ce sera tout comme. D’ailleurs, dans les actions à entreprendre, celle qui porte le numéro 9 consiste à repérer et combattre toutes les « désinformations vaccinales »… entendez toutes les opinions qui auraient comme un goût de résistance. Pour passer les frontières, mais peut-être aussi pour entrer dans la salle de concert ou de théâtre… et pourquoi pas dans les églises, et pourquoi pas dans les magasins, il faudra apporter la preuve par Q+R que l’on n’appartient pas à une race de pestiférés. C’est un peu l’étoile jaune à l’envers: dans le monde nazi, on devait porter à la boutonnière le symbole de ce que l'on tenait pour une impureté. Il faudra désormais arborer celui de la pureté. Bizarre, une fois encore, que le Covid 19 se révèle comme une occasion rêvée de mettre en oeuvre le projet.

Tout aussi bizarre, cette conférence, tenue à New-York le 18 octobre 2019, dite « Event 201 ». Il s’agit en fait d’un grand exercice de simulation d’une épidémie mondiale, du type SRAS 2002. Les travaux furent inaugurés par la directrice adjointe du « Centre John-Hopkins pour la sécurité sanitaire », Mme Cicero. En première loge, au titre de partenaires de l’évènement: le Forum de Davos et la fondation Gates, comme par hasard…bizarre.

Et n’allez pas m’accuser de pensées complotistes! Comment qualifierai-je de complot un projet élaboré au grand jour, au vu et au su de quiconque se donne la peine de s’informer un peu? Soyons bons joueurs: il faut porter au crédit des vaccinomanes et des promoteurs de l’ordre nouveau un indéniable souci de transparence. Allez-y voir par vous-même: les actes du «colloque» sont disponibles sur www.centerforhealthsecurity.org/event201.

Le 13 juin prochain les Suisses auront à approuver ou rejeter la « Loi Covid ». Il se murmure dans les sondages que le « oui » l’emporterait. Voilà qui est bizarre! Le projet de Loi, certes, ne concerne pas directement la vaccination. Mais, d’une part, il entérine la politique…bizarre menée par nos autorités, inassouvies de mesures dont à peu près tout le monde s’accorde à railler l’incohérence. D’autre part, le projet prévoit de transférer toujours davantage de compétences à l’Etat central, et des compétences médicales! J’ai, jadis, ferraillé contre l’étatisation de l’éducation, avec, entre autres arguments, que jamais nous n’accepterions une aussi massive ingérence de l’Etat dans notre système de santé. Erreur! Nous voici à deux doigt de l’accepter.

Avec la présence sur son sol du fameux « forum de Davos »,  le citoyen suisse devrait être le premier à s’aviser qu’au-delà de la question sanitaire, l’affaire relève d’une tendance bien plus générale qui veut encadrer les débris de la liberté dans un système de surveillance généralisée. La « loi Covid », pour mesurée qu’elle puisse apparaître, est une pierre dans la construction de la société nouvelle dont rêvent depuis des décennies Klaus Schwab et ses affidés.(Cf ma chronique du 2.2.2021). Bizarre que, dans un pays si attaché aux libertés individuelles, cela ne nous saute pas aux yeux!

Autre bizarrerie: le même 13 juin, il s’agira d’approuver ou de rejeter une loi sécuritaire, censée nous protéger des risques terroristes. Encore une occasion pour le citoyen suisse – le dernier à qui l’on demande pour l’instant son avis – de tisser lui-même la corde avec laquelle il va se pendre. Voilà qui rappelle le vote – bizarre lui-aussi – sur les minarets. On n’avait aucun problème avec les minarets… mais on nous avait convaincus qu’à ne pas résoudre cette absence de problème, on allait avoir de gros problèmes. Il en va de même avec la loi « anti-terroriste ». La Suisse figure parmi les pays où le terrorisme est pratiquement absent… et voilà qu’elle veut se doter d’un arsenal judiciaire et policier profondément liberticide et tout à fait surdimensionné… alors que les lois actuelles – si elles étaient appliquées – suffiraient largement à l’affaire.

Une fois encore: bizarre. Bizarre que la liberté, si profondément encrée dans l’ADN helvétique, ne paraisse plus mériter qu’on la protège. Il y a là comme une résignation aussi lâche que sotte. Si deux « oui » sortent des urnes, on pourra appliquer au citoyen suisse la formule employée pas des ecclésiastiques taquins à l’égard du Pape Paul VI. On disait que sa devise était « firma; piange ». Autrement dit: d’abord je signe… et ensuite je pleure. Paul VI a, par exemple, modifié la pratique des catholiques à l’égard du culte des saints… et puis n’a cessé de pleurer, parce que les fidèles ne vénéraient plus leurs saints.

Ce sera pareil le 13 juin: on va signer, par peur ou par paresse, la fin de nos libertés – ou tout au moins le début de leur fin… et ce sera ensuite le temps de larmes, quand on aura réalisé que ce que l’on a perdu est définitivement perdu. Et si l’on ne voit pas – ou si l’on ne veut pas voir – le tragique enjeu de l’affaire, c’est qu’on a déjà renoncé au combat.

Et accepté de célébrer une messe où Orwell n’est qu’un enfant de choeur!

25. avr., 2021

Le moins qu’on puisse dire est que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. D’ailleurs, nous n’avons pas le droit d’y entrer, sinon le temps de nous soulager de quelques chopes de bières avalées sur la terrasse.

Tenez! Samedi dernier, justement, nous avons profité d’une jolie terrasse au bord du Lac de Joux. Serveurs masqués, c’est entendu, mais à table, devant la pizza et le steak tartare, nos visages étaient enfin libres. Presque, car aussitôt que nous nous levions, – pas exemple pour régler l’addition – le sympathique serveur nous imposait le déguisement. Lui faisant remarquer qu’il y avait là, tout près, une file serrée de personnes qui, barbes à l’air, attendaient leur plat « à l’emporter » comme on dit en Suisse, il me répondit que celles-là ne profitant pas de la terrasse n’étaient pas concernées par l’obligation. Logique: le virus, ça passe par la réservation d’une table...

Je me suis évidemment empressé de ne pas obtempérer: j’avais, pour argument irréfutable, le fait qu’il m’était impossible de porter un bâillon en fumant ma pipe. D’ailleurs, ajoutai-je, je mélangeais toujours à mon tabac une bonne dose de désinfectant, ce qui me rendait parfaitement stérile, à l’intérieur comme à l’extérieur. Eclat de rire du serveur, mais regards noirs de mes autres confrères en humanité, pour lesquels je passais sans doute pour quelque lépreux ou pestiféré.

M’en retournant chez moi, je m’installe confortablement pour lire mon quotidien La Liberté. Allez savoir pourquoi, depuis quelques temps, je m’attarde longtemps à contempler le titre du journal. A en devenir presque nostalgique.

Il y a bien-sûr une page Covid. On apprend que le quidam parvenu au terme de son parcours vaccinal est exempté de quarantaine sauf... s’il revient de l’étranger. J’en déduis – mais mon esprit est sans doute embrouillé – que le vaccin protège des virus bien de chez nous, mais dès lors qu’on affronte un « spike » étranger, il convient de se méfier. Et puisque, par ailleurs, je connais au moins une vingtaine de personnes fraîchement rentrées qui d’Egypte, qui des Maldives, qui d’Espagne, qui du Portugal, et toutes sans avoir consenti à la moindre piqûre ni subi la plus élémentaire quarantaine, j’en déduis – et vous auriez fait comme moi – qu’il est plus dangereux pour notre santé de se risquer à l’étranger en étant vacciné qu’en ne l’étant pas. Logique!

C’est toujours la même injonction: si vous ne voulez pas vous faire vacciner pour vous, faites-le au moins pour les autres. Logique, puisqu’on reconnaît que si le vaccin paraît en effet diminuer le risque des formes graves d’infection, on ne sait à peu près rien de la probabilité qu’il vous empêche de contaminer votre entourage.

Les auberges dont nous ne sommes pas près de sortir sont celle de l’absurde. Elles ont ouvert leurs portes bien avant le virus et lui survivront sans doute, contrairement aux autres où il faisait bon inviter ses amis et partager un bon repas.

Ces auberges de l’absurde ne sont pas isolées: elles s’insèrent comme la plupart des hôtels dans de vastes chaînes internationales, offrant au client hébété exactement les mêmes chambres, le même service et les mêmes tables partout dans le monde.

Ces vastes chaînes, chacun les critique, mais y réserve sa suite car, n’est-ce pas, on ne peut pas faire autrement! Et puisque le séjour sera long, une suite n’est pas un luxe.

Les auberges de l’absurde obéissent aux lois du marché: elles vivent de nos réservations.

Alors tant pis pour nous si nous choisissons d’y demeurer à perpétuité.

20. avr., 2021

Une lettre de lecteur dans le quotidien La Liberté. Disons, pour être gentil, que son propos est un peu désuet. Ou d’un romantisme rémoulu. On y croise des « jeunes filles en fleurs ». Il n’en faut pas davantage pour froisser quelques lectrices. Lettres incendiaires. Véhicule de journaliste peinturluré et surtout menaces d’escalade. « Nous n’en resterons pas là », clament les indignées. Et le rédacteur en chef d’afficher une mine en déshérence et de s’excuser platement pour l’impair: « Nous n’aurions jamais dû laisser passer ce courrier! »

Les impairs allant par paire, une grande usine d’eau en bouteilles y va de sa publicité: «Avez-vous déjà bu votre litre d’eau aujourd’hui?» Question banale, mais posée en plein jeûne du Ramadan. Scandale! On ne respecte plus les Musulmans. Peut-être qu’une version nocturne de la réclame eût passé plus facilement rampe, avec la suggestion de s’abreuver après le coucher du soleil. Maladresse, reconnaît le beau boss de l’entreprise coupable. Et là aussi, excuses aussi plates que l’eau en bouteilles.

On pourrait ainsi multiplier les exemples où des personnes se sentent atteintes dans leur identité première par des propos plutôt insipides. Dès lors que l’on touche, ne serait-ce que d’un affleurement de plume ou de parole ce qui, à la sensibilité d’aucuns ou d’aucunes, touche au féminin, à la couleur de peau, à l’orientation du désir sexuel ou même, depuis quelques temps, à la masse corporelle, crépitent les accusations de discrimination ou de rupture du pacte égalitaire. Comme si, par pur sadisme, on mettait un doigt infecté dans une plaie encore saignante.

A bien y réfléchir, on en revient à la tradition du duel, lequel, pour n’être guère plus intelligent, avait un aspect plus organisé. Disons moins primitif. Dès lors que l’on se sentait atteint dans son honneur, on convoquait l’agresseur à potron minet, au coeur du bois, pour en découdre ou se massacrer devant de très officiels témoins. On n’en faisait pas un scandale public. On se contentait de ferrailler à deux, avec l’intention diviser par deux le nombre d’antagonistes. Reste que « le duel, selon moi, est une saleté ridicule, inventée par des saltimbanques. Je le remplace volontiers par des coups de pied dans le derrière des autres. » (Léon Bloy, le Mendiant ingrat.)

La susceptibilité n’est donc pas d’aujourd’hui. Elle se loge dans l’arrière-boutique de notre officine émotionnelle, comme une sorte d’arme ultime à dégainer lorsque qu’on se sent blessé. Elle ne relève guère de la pensée mais plutôt d’un sentiment outré. Si elle n’est effectivement pas nouvelle, elle semble pourtant, depuis quelques mois, revendiquer une légitimité universelle.

Je l’avoue, cette inflation de l’outrance blessée m’inquiète davantage que les ravages de notre virus préféré.

Car les deux affaires ne sont pas forcément sans rapport.

Tout le monde ou presque s’est désormais avisé que la gestion de la pandémie repose sur une stratégie de la peur: peur de la mort et de la souffrance qui incite à la peur de l’autre et de tout ce qui tisse les relations inter-personnelles. Or, la susceptibilité est fille de la peur et il s’avère que c’est précisément au cours de cette interminable année masquée qu’explosent les faire-part d’atteinte à l’honneur de tel ou tel groupe humain.

Le susceptible se vexe lorsqu’un propos parait lui manquer de respect ou atteindre à sa dignité. Serait-ce qu’il tient cette dignité pour peu assurée ou contraire qu’il la veuille conforter par peur de s’estimer déchu dans son identité?

Je crois qu’une personne bien assise en son être ne saurait se laisser inquiéter par l’insulte ou l’ironie, et moins encore par quelque vétille souriante. La susceptibilité trahirait ainsi une profonde insécurité.

Il faut dire encore un mot de l’identité. C’est en son nom que s’enflamment souvent les indignations. L’homo ou le trans-sexuel, le sexe, la couleur de la peau... et même, on l’a dit, la masse corporelle sont réputés constituer l’identité personnelle. Est-ce bien le cas?

Michel Serres insistait souvent, dans ses conférences, sur l’importance de ne pas confondre identité et appartenance. En rigueur de termes, on n’EST pas hétéro, homo ou trans-sexuel, ni blanc ou noir, ni maigre ou gros. Si l’on symbolise l’humanité en un diagramme de Venn, il y aurait un ensemble de l’humanité, et des sous-ensembles, lesquels ne sont pas toujours séparés les uns des autres. Au contraire, il existe des «intersections» de ces sous-ensembles. Et ils sont innombrables: ceux qu’on a dit, mais aussi la nation, le milieu socio-culturel, la religion... et tant d’autres.

Bien entendu, ces appartenances contribuent à forger l’identité, laquelle pourtant ne se réduit pas à elles. L’identité est strictement personnelle. La confondre avec l’appartenance est réducteur. Disons-le: castrateur. L’appartenance construit souvent la dimension imposée de l’identité, même si l’on peut, mais jusqu’à un certain point seulement, se choisir certaines appartenances. L’identité personnelle, elle, relève de la liberté, pas une liberté absolue puisqu’il y a précisément ces appartenances échappant au choix, mais une liberté dont une des caractéristiques est de conférer un sens personnel à ce nous échoit par nécessité.

Suis-je blanc, hétérosexuel, catholique et suisse? Non, ce sont là des adjectifs qualifiant des sous-ensembles d’humanité auxquels j’appartiens, ici par nature, là par un choix qui souvent se limite à l’accueil d’un déterminant culturel. Ce que je suis, c’est JE, précisément. Et lorsque ce JE se met à «flotter dans un bocal de ténèbres » (L. Bloy) alors oui, c’est la peur qui l’emporte, l’insécurité... et la susceptibilité.

Toutes les réactions outrées face à des attaques souvent insignifiantes – jusqu’à ne plus supporter le moindre trait d’humour – trahissent une crise profonde de l’identité personnelle. Il n’est guère surprenant qu’elles essaiment dans un monde où l’on ne demande à l’homme que d’être un robot « de bon commandement ».

21. mars, 2021

Dans tous les pays oscillant de confinements en couvre-feux, de mascarades en mesures d’hygiène, de dépistages en vaccins, on entend parfois gronder le peuple. Le peuple ordinaire, comme vous et moi, mais aussi des gens de science, qui commencent à se lasser des refrains ressassés par ceux de leurs collègues sur lesquels nos dirigeants se défaussent. Bref, il y a comme des grondements d’orage. On les rugit parfois la main devant la bouche, de peur d’être entendu. C’est déjà mauvais signe. Mais voilà que ça et là éclatent de beaux éclairs: certains se font entendre dans les rues. D’autres se répandent en chroniques ou s’expriment sur quelque chaîne avant que celle-ci ne se soit muselée au chef de propos divergents.

Et parfois cette inquiétude souvent exprimée: nous subissons une dictature sanitaire. Il faut aller y voir de plus près.

Le mot dictature est un concept abstrait aussi longtemps qu’on ne repère pas un dictateur  concret, en chair et en os… et en armes parfois. Il est toujours risqué de manipuler des abstractions lorsque on ne s’avise pas de ce qui les incarne. Voyez, par exemple, l’abstraite nature: elle n’a de réalité que face au concret d’une vache, d’un arbre, d’un oiseau, d’une fleur et parfois même d’un être humain. Il en va de même pour l’humanité qui est une abstraction, contrairement à Léontine – avec une majuscule, sinon c’est une chaîne de montre –, ou Hyppolite – pourvu qu’il ne soit pas le fils d’Ouranos ou de Thésée –.

Evoquons donc, si cela nous chante, une dictature sanitaire, culturelle, politique, philosophique ou médiatique. Encore faut-il s’aviser de ce qu’est un dictateur et d’en pouvoir désigner un exemplaire correspondant à la définition.

Pour faire simple, disons que la fonction fut inventée par les Romains. Plus qu’une fonction d’ailleurs: une dignité puisque le dictateur était un Magistrat chargé d’une mission en temps de crise. Deux consuls procédaient à la désignation… et conservaient un pouvoir équivalent à celui du dictateur. On parlerait aujourd’hui de pleins pouvoirs, lesquels, à Rome, s’éteignaient aussitôt la crise passée, théoriquement après six mois d’exercice. En notre temps, s’il devait se confirmer qu’une dictature effectivement s’exerçât, il faudrait admettre que la fonction eût été confisquée… par les consuls eux-mêmes. Quant à leur proche démission… il faudra sans doute un peu de patience.

Et puis, le pouvoir dictatorial était, à Rome, quasi absolu. Pas absolu, mais quasi-absolu car il n’annulait pas celui des tribuns du peuple. Chez nous, ce sont les tribuns qui abdiquent de leur pouvoir. On le voit bien: la dictature convient mal à décrire ce que nous vivons. On serait presque rassuré de subir une dictature chimiquement pure. Le problème, c’est que tout est bien plus compliqué que cela.

Que vivons-nous, précisément? On sent bien peser une autorité étrange, qui semble éprouver notre docilité par des injonctions contradictoires et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne procèdent pas d’une rationalité puissante. Mais cette autorité est sans visage et sans nom. S’il y a dictature, on ne voit pas LE dictateur. Ridicule de qualifier M. Berset, M. Macron ou Mme Merckel de dictateurs. Je crois qu’ils sont, comme nous tous, soumis à cette autorité aussi invisible et nuisible qu’un virus. Leur faiblesse? Ils ne le savent pas et se figurent décider en toute liberté et responsabilité. Disons qu’ils sont sous influence. Jerphagnon qualifiait l’opinion de sottise atmosphérique. Par analogie, on pourrait repérer des idées atmosphériques, circulant comme des courants d’air dont nulle météorologie ne sait prédire les mouvements ou la force. Pas sûr – pour le dire en passant – que ces idées n’aient aucun rapport avec la sottise.

Si donc on devait persister à parler de dictature, il s’agirait plutôt d’une ambiance un peu bizarre, passablement désordonnée, une atmosphère, une sorte d’état d’esprit qui, d’ailleurs, n’a pas attendu la crise du Covid pour instiller nos neurones. Je la vois, cette atmosphère, comme une sorte d’anesthésie, diffusée par un nuage dont on ne sait pas précisément d’où il vient ni comment il s’est formé. Y a-t-il des créateurs conscients à l’origine de cette infection? Peut-être! Peut-être pas! Mais il est probable qu’il y des gens qui savent et veulent se servir de ses effets toxiques.

D’aucuns imaginent notre monde divisé en deux: d’un côté une caste manipulatrice, de l’autre une majorité de manipulés. Mais ce n’est pas si simple…car les manipulés sont largement complices de la manipulation. Ils la conspuent mais s’y soumettent dans une sorte de résignation collective. Si donc dictature il devait y avoir, ce serait une forme…disons d’auto-dictature. On peste contre le joug, mais on l’endosse sans résistance concrète.

Quelques exemples peut-être.

Chacun rouspète à l’idée d’être tracé par les déplacements de son smartphone. Or cet engin, par définition, est un téléphone qui peut être localisé. Si donc on ne veut pas être ainsi localisable, il suffire de renoncer au jouet, ou alors de le confiner dans sa niche lorsqu’on n’en a pas absolument besoin. Pas simple, car il s’est imposé à nos vies, un peu comme l’électricité et la voiture. Est-il vraiment indispensable? En fait, on peut aisément s’en dispenser, mais on n’en a aucune envie. Imaginons – on peut toujours rêver – qu’un mouvement de masse décide d’une grève générale: pendant six mois, ou une année, on arrête de s’en servir. On communique par ligne fixe, plus un seul SMS, plus un seul de message… et voilà déjà que tous les projets de traçage se cassent le nez. Mais une fois encore, personne ne veut renoncer au confort – indéniable dans certains cas – que procure le minuscule ordinateur de poche.

On peut dire exactement la même chose des réseaux sociaux: on déplore la violence des propos exprimés, les indiscrétions qu’ils suscitent, les drames même qu’ils engendrent, notamment par le harcèlement entre jeunes ou même chez les enfants. Mais là non plus, par question de s’en priver. Comme pour le smartphone, il semblerait que la communication par ces réseaux virtuels apparaisse comme constitutive de notre identité, ou au moins comme un droit fondamental auquel renoncer signifierait une forme d’exclusion sociale.

Et la pandémie, maintenant. Notre docilité aux injonctions loufoques est proprement stupéfiante. Ma boulangère ne manque jamais une occasion de pester contre l’obligation du masque. Entrant l’autre jour dans son échoppe, le visage masqué de ma seul barbe, je me suis fait pourtant vertement tancer: « le masque, le masque, vous avez oublié votre masque! ». Le ton était affolé, plus que si je m’étais présenté devant elle ayant oublié d’enfiler mon pantalon. Bref, le masque, aujourd’hui, c’est comme le pantalon: le porter est devenu une norme universelle.

Pour la petite histoire – car il faut bien se détendre un peu – on fera une concession aux égalitaristes du genre, aux promoteurs (trices) de l’inclusivité et aux possédés (ées) de l’épicène: on peut être femme et… dictatrice: le mot existe bel et bien, et de manière plus effrayante que le masculin qu’il féminise. La Duchesse de Maine avait fondé en 1703 l’Ordre de la Mouche à miel dont les membres lui prêtaient allégeance au titre de Dictatrice perpétuelle. Pas question ici de démission. Si le dictateur romain s’efface, la Duchesse dictatrise ad aeternam. La mouche à miel, c’est bien-sûr l’abeille dont on tirait la devise de l’Ordre: petite, mais elle fait de profondes blessures, la bestiole désignant la Duchesse elle-même, qui était, dit-on, de taille très menue mais d’un tempérament assez… piquant. S’il s’agit évidemment d’une « fantaisie », destinée à distraire une quarantaine de nobliaux désoeuvrés et nostalgiques des grands ordres de chevaliers, retenons tout de même l’idée de cette toute petite chose provoquant de profondes blessures.

Nous sommes ces pique-niqueurs affalés sur une prairie, autour de quelques gourmandises sucrées qui attirent les abeilles, lesquelles se plaisent à nous agacer de leur vol insaisissable…et qui nous piquent lorsque, précisément, nous tentons de les saisir. Le combat est perdu d’avance. On ne saurait désigner une abeille plus coupable que les autres et l’on finit par lever le camp, considérant que ces irritantes dictatrices, après tout, font ce que leur instinct leur commande de faire.

Il est très difficile de s’opposer aux idées atmosphériques qu’on peine à saisir… et qui se vengent lorsque on s’y essaie.

Nous ne subissons pas une dictature classique, avec des rapports d’autorité clairement délimités. Ce à quoi nous avons à faire, c’est à une sorte d’ambiance saturée de ces trompeuses évidences qui, précisément parce qu’on ne discute pas l’évidence, à la fois justifient les gestes autoritaires et découragent toute volonté de s’y opposer.

Les exemples sont innombrables. On les trouve formulés dans des lieux communs tels que « la santé avant tout », «  on ne peut pas s’opposer au progrès », « il faut vivre avec son temps », « ne vaut que la pensée scientifique ». Au concret, cela signifie que renoncer au smartphone, contester le passeport vaccinal, s’agacer de l’automatisation et de la connexion de toute chose, préférer la liberté personnelle aux sangsues du traçage… ou alors railler les phobophobies de tout poil… au fond s’opposer au grand chambardement, tout cela vous taille le costume d’un Néanderthalien mystérieusement exempté des lois de l’évolution. Un has-been, au mieux un marginal.

S’il fallait absolument repérer un dictateur, c’est un collectif qu’il faudrait désigner, un collectif nourri – ou empoisonné, c’est selon – d’une foultitude de pensements foutraques (on n’ose pas ici parler de pensée), d’intérêts souvent pécuniaires et parfois idéologiques  ou de volontés de pouvoir. Lorsque les abeilles se fâchent, mieux vaut s’enfuir… mais au risque d’être rattrapé ou alors faire le mort, ne pas bouger, surtout ne pas bouger dans l’espoir fou que le buzz s’épuise de lui-même.

A trop évoquer la dictature, incarnée par tel dirigeant, tel capitaine d’industrie, tel philosophe, etc… on risque de tomber dans le syndrome bien connu du bouc émissaire. Et l’on s’empresse alors d’oublier que ce pauvre animal est écrasé du faix de nos fautes à tous. Certes, il a mission symbolique d’aller les recycler au désert… mais ce sont des déchets dont nous sommes tous les fauteurs.

Dans un langage plus simple, disons qu’il faut commencer par balayer devant notre propre porte. Et nous demander en quoi nos soumissions lâches, nos attachements compulsifs, notre propension à nous laisser séduire, favorisent, lorsqu’ils ne l’engendrent pas, ce sentiment désagréable d’être manipulés par quelque occulte puissance que pourtant nous nourrissons.

On peut certes déplorer une dictature. Mais il faudrait peut-être que chacun s’interroge sur sa propre responsabilité. Et ne pas oublier qu’on peut aussi pécher par omission …ou par incohérence.

12. mars, 2021

Autant vous avertir de suite: ce matin, ce n’est pas ma page qui est blanche. C’est ma plume. Une plume d’albe colère, de celles qui jamais ne s’épanchent à grand bruit ni ne se défoulent en violences d’arme, de pied ou de poing. C’est une fâcherie rieuse, d’un rire sans bienveillance. Et méchante même, lorsqu’elle s’y met vraiment. Disons-le en mots simples: je suis de mauvaise humeur.

La journée avait pourtant bien commencé puisque je relisais l’opuscule consacré par Lucien Jerphagnon à la sottise. Vingt-huit siècles qu’on en parle, écrit l’auteur en sous- titre.

C’est une lecture savoureuse, qui relève dans toute la littérature, antique ou moderne, à peu près tout ce qu’on a dit d’intelligent sur la bêtise. Une famille innombrable, celle des imbéciles, écrit Simonide, cité par Platon dans le Protagoras. La Bible n’est pas en reste: Innombrable est le peuple des sots. C’est dans l’Ecclésiaste. Et Saint Augustin en rajoute une couche: Les gens à l’esprit traînant constituent la grande masse. Et quand Malraux dit à de Gaulle: Renan n’était pas un idiot tout de même, le Général lui répond: ça dépendait des jours! Confirmation par Amélie Nothomb: On n’a rien trouvé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.

Bref, la journée s’annonçait radieuse car je suis ainsi fait – et c’est peut-être le symptôme de ma propre sottise – que je me réjouis toujours de voir ainsi moqués les cerveaux aux neurones tâcherons! Pas très gentil, je le sais bien. Mais laissez-moi en profiter aussi longtemps que les sots n’inventeront pas quelques normes contre la sultophobie, comme tous ces affolés inassouvis d’anathèmes qui invoquent les plus nobles causes pour grimacer au moindre sourire. Interdit de s’amuser de la race, du sexe ou de la religion...et même d’une pandémie. Viendra bientôt un temps, et c’est aujourd’hui, où risquer un trait d’esprit à propos de machin ou de chose, vous convaincra de machinophobie ou de chosophobie.

La journée commençait ainsi dans la joie...lorsque quelque basse contingence m’obligea à m’aventurer loin de ma bibliothèque.

C’est ma voiture qui a commencé à me faire bouillir le sang. Par hasard ou par erreur, je touche l’écran de l’ordinateur de bord. En termes techniques, on parle d’info- divertissement, ce dernier concept constituant déjà une sottise bien grasse, puisque distraire le conducteur ne paraît pas très intelligent. Voilà donc qu’apparaît un écran nouveau qui me livre une information capitale: Le moteur tourne. Ah! Je suis heureux de l’apprendre. Je roule à huitante à l’heure – peut-être un peu plus, mais que cela reste entre nous – et ma voiture a l’amabilité de me révéler que mon moteur tourne. J’aurais pu ne pas m’en apercevoir, m’imaginer que la bise violente suffisait à propulser ma tonne et demi d’acier. Non! On m’informe que mon moteur tourne! Du coup, je me remémore tous ces messages qui quotidiennement m’agacent: la porte gauche est ouverte! Ah! La bonne blague, je viens justement de l’ouvrir. J’enclenche la marche arrière: Faites attention à l’environnement, me suggère mon assistant orwellien. Dois-je y voir une propagande écolo... ou une invitation à faire attention en manoeuvrant, parce qu’il est évident que, d’habitude, je me parque par hasard, pensant à autre chose ou récitant quelques vers de la Jeune Parque de Paul Valéry:

Si loin que je m’avance et m’altère pour voir
De mes enfers pensifs les confins sans espoir... Je sais... Ma lassitude est parfois un théâtre.

Jusqu’à ce funeste moment de confrontation à la sottise technologique, je riais, joyeux, de la sottise du monde... et voici que c’est ma voiture – ma voiture! – qui me prend pour un imbécile. Et là, je ris beaucoup moins.

Me revient alors à la conscience toute cette année passée où j’ai aussi été pris pour un crétin: on m’oblige à me masquer quand je suis seul face au boulanger réfugié derrière son Plexiglas; on m’impose le confinement, ou le demi-confinement, ou le tiers et quart de confinement, ou le couvre-feu alors qu’il suffit de voir les statistiques officielles des différents pays pour s’aviser qu’un confinement nul, entier, semi ou tiers et quart, tout cela ne change pratiquement rien au résultat; on me dit qu’après tout, je peux bien me passer de théâtre, de concerts, de conférences, de rencontres... tout cela est si secondaire, n’est- ce pas? On m’interdit le restaurant ici, mais pas là-bas. Les rencontres privées sont ici limitées à x personnes; là-bas, ce sont x+1 personnes. Qui est le plus sot: celui qui invente ces oukases absurdes ou celui qui s’y soumet sans moufter?

Je vais de ce pas proposer à l’Académie Française d’introduire un nouveau verbe dans le lexique: covider : action consistant à vider le cerveau de sa substance. On en tirera le substantif de covidange, qu’on rattachera au champ lexical de l’hygiénisme, comme par exemple la purge.

L’hygiénisme, justement. Je quitte donc ma voiture – par la portière gauche, si j’en crois mon écran de contrôle – et pénètre seul et masqué dans ma laiterie. Je n’y vois plus très clair à cause de mes lunettes embuées, mais parviens tout de même à lire cet avertissement: Attention de ne pas consommer de lait cru. Risque de bactéries. Toujours faire bouillir le lait. La laitière me dit que c’est là une nouvelle norme, tout en reconnaissant que celui qui ne tolère pas le lait cru le sait généralement d’expérience – une bonne dysenterie suffit généralement à l’affaire – et évite d’en consommer. C’est toujours la même évidence: il faut bien dire aux imbéciles que nous sommes ce que nous savons depuis toujours. Et puis cet autre panneau affiché devant un fromage nommé le Mourtardier: Attention. La moutarde peut provoquer des allergies. Excellent! Cela vaut presque mon moteur qui tourne.

Il fut un temps où l’on avertissait: Attention à la marche, mais là uniquement où cette traîtresse, par quelque jeu d’ombre, pouvait effectivement échapper à la vigilance. Aujourd’hui, on enjoint d’emprunter l’escalier... en précisant que ce dernier pourrait – par pure méchanceté – vous menacer de quelques marches. Je connais une entreprise où le nettoyeur a l’obligation de se tenir d’une main à la rampe pendant qu’il transporte son sceau. Bref l’hygiène et la sécurité requerraient qu’on nous considérât comme des minus habens, des imbéciles, des crétins, des sots, des lobotomisés, des amputés de la synapse, des congelés du neurone, bref, pour des c...

Revenant à ma laitière... mais je pourrais dire la même chose de mon boulanger et d’à peu près toutes les personnes de bon sens rencontrées au quotidien... ma laitière donc me dit enrager de toutes ces dispositions absurdes – le masque à la moutarde ou le confinement au lait cru – mais elle est obligée de s’écraser ... ce sont ses mots... car des inspecteurs pourraient bien passer par là, incognito, et la mettre à l’amende.

Ce à quoi je lui ai répliqué, la moutarde me montant au nez, qu’on devrait, ces inspecteurs, leur coller sur le front une affiche avertissant: Attention! La sottise peut provoquer des allergies, ou alors, les jours de bonne humeur, les étrangler à mains nues, des mains que l’on aurait bien pris soin de passer préalablement au désinfectant. Quitte à massacrer les autres, faisons-le sans inutile rébellion contre l’hygiène élémentaire!

Et puisqu’on veut tuer le virus à coups de vaccins, on pourrait rêver d’en inventer contre la sottise: celle de la technique qui nous assiste comme si nous étions débiles, celle des commissions d’hygiène publique, affairées à affaiblir nos défenses immunitaires en nous protégeant de tout, et enfin la nôtre propre, à vous et à moi qui obéissons servilement, car, ainsi que l’écrit Montherlant dans La Guerre civile: on fait l’idiot pour plaire aux idiots, ensuite on devient idiot sans s’en apercevoir.