Chroniques 2020

28. déc., 2020

Etre bête, c’est l’être en l’ignorant. Etre hébété, c’est l’être aussi mais en le sachant, donc avec une certaine intelligence. Vieille lune philosophique: la sagesse commence avec la conscience de l’ignorance.

2020 fut ainsi une année philosophique où l’on mesura d’abord l’étendue de nos ignorances, notre hébétude ensuite devant les discours ruisselant d’oxymores, et enfin notre bêtise à cuire de omelettes après avoir pondu des dogmes de circonstance.

L’ignorance est totale, si totale qu’on ignore même qu’on ne sait rien de sûr. Ni l’origine du virus... naturelle ou accidentelle; ni sa manière de se transmettre; ni la part à lui attribuer réellement dans le décompte des décès.

Des oxymores, on nous en aura servi à louches pleines: d’un même élan, souvent sincère, on nous aura dit tout et le contraire de tout: de l’utile inutilité des masques à l’indispensable fermeture des écoles...pour de simples raisons pédagogiques, en passant par les alléchantes promesses d’une hydroxychloquine interdite, la mise au rancard du Remdesivir acquis à hauteur d’un ou deux milliards d’euros par l’UE et l’alléchante promesse de vaccins librement obligatoires. Sans compter les statistiques révélant qu’on meurt beaucoup en ce moment, à un âge supérieur à l’espérance de vie.

Quant aux dogmes, on songe évidemment aux vaccins, dont on ne sait pas grand chose mais qui, c’est décidé, serviront à tout.

2020 fut une année « diabolique » au sens premier du terme: le syn-bolos, c’est ce qui unit; le dia-bolos, ce qui oppose tout à tous. Bref: une année vicieuse!

En 2020, nous aurons pratiqué avec zèle ces sept vices capitaux dont, enfants, nous mémorisions la liste. L’exercice devait nous prémunir du mal: c’est peu dire que le vaccin échoua à l’éradiquer.

Heureusement, les moralistes ont associé à chacun des sept vices capitaux une vertu. On se promènera ici parmi eux, réservant au mois de janvier prochain l’approche plus souriante des vertus qui les peuvent combattre. Ne faut-il pas, avant que de s’épancher en thérapies, en passer d’abord par un diagnostic sérieux?

Allons-y donc avec les vices et leurs sévices version 2020. Ces vices, on les dit capitaux – de caput = la tête – essentiellement parce qu’ils sont à la racine de tous les autres maux, symboliquement parce qu’ils procèdent de quelques courts-circuits survenant dans notre « tête ». Vive les vices, si l’on entend persévérer dans la sottise!

En tête des vices « de tête »: l’orgueil.

En langage populaire, on dit d’un orgueilleux qu’il est « gonflé ». Il est dopé aux anabolisants du moi, dont j’ai montré dans mon dernier ouvrage (Monsieur Lamède) qu’il est à distinguer du je. Dans une bouffée délirante d’orgueil, je suggère à mon lecteur de se référer à cet ouvrage, qui doit se trouver – dûment désinfecté – dans toutes les librairies encore ouvertes.

2020 fut donc une année de pandémie du moi, et surtout du moi politique et médiatique, lesquels paraissent d’ailleurs avoir fusionné. Le Covid fut – et restera – l’occasion pour les dirigeants et leurs fidèles porte-parole, de s’ériger des statues de sauveurs. Nos démocraties moribondes sont désormais mises en quarantaine, puisque les parlements ont transféré - le plus légalement du monde – le pouvoir du peuple aux exécutifs... nous verrons plus avant que cet abandon relève du vice de paresse.

Ce fut donc un grand moment d’orgueil pour les « professions délirantes » que Paul Valéry définissait ainsi – et que j’évoquais déjà dans ma chronique du 19 septembre dernier:

« Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l’opinion que l’on a de soi-même et dont la matière première est l’opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d’un certain délire des grandeurs qu’un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d’uniques règne la loi de faire ce que nul n’a jamais fait et que nul jamais ne fera ».

Valéry se trompe hélas en sa conclusion: ce que nul n’a jamais fait, nous l’avons fait et nous en sommes si fiers que nous continuerons à le faire: confiner, tracer, masquer, ruiner l’économie, saboter les affects, mentir... et bientôt vacciner de force. L’orgueil est ce délire des grandeurs traversé de tourments, des tourments tout de tremblements...quasi eschatologiques.

Dans le même ouvrage (Monsieur Teste), Valéry nous livre le portrait prémonitoire de ces êtres que l’on dit supérieurs, ceux que leur pouvoir exalte, ceux qui s’incrustent dans les médias, forts de leurs projets « bienveillants » pour l’humanité entière:

« Ce qu’ils nomment un être supérieur est un être qui s’est trompé. Pour s’étonner de lui, il faut le voir – et pour être vu, il faut qu’il se montre. Et il me montre que la niaise manie de son nom le possède. Ainsi, chaque grand homme est taché d’une erreur. Chaque esprit qu’on trouve puissant commence par la faute qui l’a fait connaître. En échange du pourboire public, il donne le temps qu’il faut pour se rendre perceptible, l’énergie dissipée à se transmettre et à préparer la satisfaction étrangère. Il va jusque’à comparer les jeux informes de la gloire à la joie de se sentir unique – grande volupté particulière. »

On se demande en effet si l’énergie dissipée à se transmettre en déclarations et conférences de presse n’eût pas été plus intelligemment employée ailleurs. Reste que c’est une grande volupté particulière que de se considérer comme investi du droit de gérer jusqu’à la vie privée des gens.

Oui, 2020 fut une année d’orgueil affiché... mais seulement l’orgueil d’une petite caste d’élus et qui craignent peut-être... pour leur pouvoir. Merci donc à ceux qui, se gonflant d’orgueil, ont dégonflé le nôtre, laminé par une servile soumission.

Deuxième vice capital: la luxure.

Le mot est délicieusement désuet... et il faut l’arracher au sens qu’en ont confisqué les moralistes, qui n’y ont vu que le « péché de la chair ».

A l’origine: l’adjectif latin luxus, qui signifie déboîté, de travers. On craint que les luxations d’épaules et de hanches, qui ne manqueront pas au palmarès des skieurs autorisés ou réfractaires, ne viennent à encombrer des hôpitaux qu’on dit surchargés...et qui le sont effectivement en cette année luxée.

Luxus fonde ensuite la luxuriance désignant une surabondance végétale. Cette fécondité s’exprime souvent en surgeons et rejets qui poussent « de travers ». Elle agace le jardinier, qui y voit une abondance malsaine. (Cf.Curiosités étymologiques, René Garrus).

La luxure serait donc ce vice de l’abondance malsaine. Sans vouloir être désagréable et moins encore complotiste, il faut bien reconnaître que nombre d’industries pharmaceutiques s’obsèdent de projets d’abondance, fût-ce au prix de la disette des autres, voire de la santé des personnes. Mais nous sommes complices: dans nos sociétés occidentales, nous sommes tous devenus luxurieux et replets dans nos complets. Il n’est qu’avouer notre désarroi à l’idée d’une surabondance bientôt reléguée aux archives des mémoires heureuses, lorsque l’orgueil législatif et réglementaire aura fini d’assécher notre économie.

2020: une année luxée, tordue, de travers. Il serait judicieux de prévoir quelques séances de rééducation.

Troisième vice capital: l’avarice.

L’avarice est le carburant qui fournit à la luxure son énergie. L’avare, ce « dévot impénitent de la tirelire et du coffre-fort » (Léon Bloy), ne pense qu’en termes de rentabilité... et donc d’économies.

L’avarice, il y a des écoles pour l’enseigner: leurs professeurs sont des managers ou des consultants. Minimiser les coûts, organiser les flux tendus, économiser sur le personnel, investir dans des machines non syndiquées, cela se pratique aussi en médecine, avec la transformation de « l’hôpital de stock en hôpital de flux », comme le relève Stéphane Vellut dans son ouvrage paru chez Gallimard: L’hôpital, une nouvelle industrie. Jacques Perrin, dans La Nation No 2164, en livre un excellent résumé qu’il intitule: L’hôpital, une histoire de malades. Chez nous, le diagnostic est confirmé par le Dr René-Marc Jolidon dans la Revue Médicale Suisse 2236 du 18 novembre 2020: « Le système actuel a insidieusement grignoté le système de santé en l’appauvrissant et le fragilisant. Il faut dire et redire que la politique du flux tendu... est une méthode trop fragile pour en user sans discernement. C’est ce que nous démontre ce petit microbe de rien du tout qui semble avoir su bloquer les rouages de ce monde fou, le laissant tout pantois. »

Au nom de la rentabilité, on a fermé des centres de soin, imposé aux personnels des rythmes... de malades, limité le temps à consacrer à chaque patient... et augmenté drastiquement celui passé devant les écrans. Et lorsque survient une pandémie, le système est débordé... mais il l’était déjà avant. En 2020, nous avons simplement payé le prix de l’avarice.

Quatrième vice capital: la colère.

Face à cet orgueil, à cette luxure, à cette avarice, oui, certains se mettent en colère. En France surtout, des médecins, des sociologues, des chercheurs tempêtent contre la doxa, seule autorisée de parole. En Suisse, on s’énerve plus volontiers autour d’une fondue assez filandreuse. Du côté officiel, on préférera nommer cette colère du nom infamant de complotisme (Cf.ma chronique du 22 novembre).

Fâchez-vous contre les statistiques fumeuses, les mesures démesurées (Cf.ma chronique Covid contre Goliath ), les vaccins obligatoirement facultatifs, et le diagnostic est vite posé: vous êtes un complotiste, un égoïste, un esprit anti-scientifique. Bref vous êtes coupable de liberté de penser.

Je vais de ce pas proposer aux moralistes de requalifier le vice de colère en vertu!

Cinquième vice capital: la paresse.

En 2020, la paresse fut essentiellement intellectuelle. Je l’évoquais plus haut: lorsque des parlementaires refilent la patate chaude au gouvernement – qui, à leur décharge, l’accepte avec joie – ils renoncent à leur mission, devenant des fainéants, c’est-à-dire des gens qui fabriquent du néant. Obéissant usque ad mortem, ils demeurent politiquement confinés, se livrant au télé-travail, lequel consiste à bâiller devant la télévision, en écoutant par exemple les interminables conférences de presse ânonnées par ceux sur qui ils se sont défaussés de leur fardeau.

Paresse intellectuelle aussi de toutes les autres instances assoupies dans le confort de la docilité – comme les Eglises, vêtues de l’albe chasuble de l’humble obéissance – plutôt que de poser les questions de fond qui initieraient ne serait-ce que le début d’une réflexion critique. Paresse enfin de chacun de nous qui se demande s’il a le « droit » d’embrasser sa mère, le « droit » de se promener en forêt, le « droit » de serrer la main de son voisin, le « droit » d’ôter son masque lorsque ses lunettes sont embuées. Et toutes les lunettes sont embuées!

A force de paresse, 2020 fut une année épuisante.

Sixième vice capital: l’envie.

A distinguer nettement du désir. Le désir est cette flamme intérieure qui nous échauffe à conférer du sens à ce que nous entreprenons.

« Dans chaque être, il est un trésor qui ne se trouve en aucun autre. Mais ce qui est trésor en lui, il ne pourra le découvrir que s’il saisit véritablement son sentiment le plus profond, son désir principal, ce qui, en lui, émeut son être le plus intime. » (Martin Buber, Le Chemin de l’Homme).

L’envie est une autre affaire, que René Girard a étudiée dans ses travaux sur le mimétisme et le bouc émissaire. En gros: nous nous intéressons aux choses en tant qu’elles sont possédées par un autre. Cela ressemble à la jalousie, qui en est la version dépitée, lorsque nous nous avisons que l’objet envié demeure inaccessible.

Dans Monsieur Lamède, je me suis largement étendu sur la question et renvoie donc mon lecteur à son irrépressible envie de lire l’ouvrage.

En 2020, on a vu se développer une nouvelle mutation du virus de l’envie: la délation, lorsqu’on appelle la police pour signaler, par pure vertu de citoyenneté, qu’il se passe chez le voisin des choses inavouables, comme par exemple, un repas de famille.

Septième vice capital: la gourmandise.

On se demande bien comment cette année bizarre peut être qualifiée de gourmande. On la juge plutôt d’ascèse et de restrictions. Et puis, nous nous révoltons à l’idée que la gourmandise puisse être classée parmi les vices.

Comme promis, je montrerai, début 2021, comment la vertu opposée à la gourmandise est la tempérance. La gourmandise apparaît alors comme une forme d’intempérance.

Et de l’intempérance, nous en avons avalé par chaudrons entier. Les Grecs parlaient d’Hybris. Nous dirions folie des grandeurs. Parler plus haut qu’on a l’esprit, raillait Jerphagnon.

Nous sommes noyés de discours délirants, assommés de projets hallucinants, comme le Grand Reset de Claude Schwaab et de ses affidés davosiens qui veulent fusionner le numérique avec le biologique. Ou alors le transhumanisme, qui est la manière la plus explicite de haïr l’humanité concrète. Alors que nous plions l’échine devant un « petit microbe de rien du tout » (Dr Jolidon), voilà qu’on nous veut implanter des puces dans le cerveau ou nous expédier respirer l’absence d’atmosphère sur la planète Mars. Rien à voir, dira-t-on! Il est vrai que ces projets-là sont bien antérieurs à la pandémie. Pas sûr hélas – et combien j’aimerais me tromper – qu’il ne faille s’aviser d’un mouvement synchrone: le rêve d’une humanité à reconfigurer en laboratoire, et que l’on contrôlerait, et dont on disposerait des corps pour les mouvoir vers leur nouvelle destinée.

La vaccination universelle, les inéluctables passeports Covid dont rêvent les insaisissables task forces qui bricolent nos destins, la généralisation du travail à distance avec les gigantesques énergies informatiques qu’elle implique... oui tout cela pourrait apparaître comme une forme de gourmandise, dont on sait qu’elle convoite souvent des nourritures bien malsaines.

Bref, 2020 fut une année qu’il faudra se garder d’oublier. En elle se cache peut-être la clé d’un destin sans liberté, sans joie et sans espérance.

Urgence de retrouver ces clés: il y des portes à verrouiller sans tarder... mais pour en ouvrir d’autres... et tout de suite.

22. déc., 2020

Avec nos virus à deux vagues et la version so british qui les accompagne, impossible d’éviter la question de savoir comment nous allons vivre ces fêtes de Noël si spéciales. L’interrogation tourne en boucle dans nos journaux et nos médias. Chaque interviewé de décrire alors comment il s’accommodera des normes sanitaires, comment il multipliera les rencontres intimes plutôt que réunir les foules. Il skiera plutôt que d’aller danser. Il renoncera aux bises pour s’épancher sur la toile. La masse comme la messe, ce sera sur Skype ou YouTube.

Noël sera donc spécial parce que virtuel, hygiénique et distant. En un mot: désincarné. Un Noël de chair congédiée, de bonne chère diététisée et privé des prônes de chaire.

Ce qui démontre que la langue française est chose délicieusement subtile.

A propos de langue: il faut se souvenir que chère se fonde sur le mot cara qui en latin signifiait... le visage. L’affaire est donc entendue: nous vivrons un Noël sans visage et pas seulement parce que nous l’affublons d’un masque.

Une question demeure: est-ce vraiment spécial? Ne vit-on pas depuis longtemps des fêtes de Noël sans visage? Et puis cette attente: le visage nous sera-t-il un jour rendu pour de vrai... et pas sous sa livrée algorithmique de reconnaissance faciale?

Pour qui s’avise encore du sens originel de la fête de Noël, pas de doute que, depuis longtemps, nos célébrations sentent un peu... le sapin, sinon le ridicule, avec la crèche recyclée en tiroir-caisse et l’indigente étable rénovée en table d’indigestes opulences. Ajoutez-y, pour la cuvée 2020, des bergers marchant masqués et interdits de chanter, des Santons désinfectés, l’Ange Gabriel convaincu de complotisme et les polices d’Hérode traquant les hérétiques aux dogmes sanitaires. Au jour des Mages, vous verrez que les médias compteront l’or, laissant aux vieilles bigotes la myrrhe et l’encens. La myrrhe qui honore les morts. L’encens qui s’envole vers un ailleurs espéré.

Chacun sait que Noël fait mémoire de la naissance de Jésus. Mais s’avise mal qu’il s’agit d’autre chose que de vénérer les langes d’un nouveau-né ou de s’attendrir devant un âne et un boeuf, lesquels ne figurent pas dans le récit évangélique mais furent rajoutés à la scène dès le 4ème siècle. Merveilleuse ironie que de convoquer au sourire ce verset d’Isaïe (1/3) qui, en substance, se moque du peuple qui ne comprend rien alors que le boeuf et l’âne voient parfaitement clair.

Rien de nouveau donc sous l’étoile du berger. Voilà vingt-six siècles qu’Isaïe exalte la finesse des mammifères.

Le coeur de Noël est une doctrine bien étonnante. Le théologien parle d’Incarnation. Le croyant – si du moins il est un peu informé – sait bien que le mot recèle la chair. Donc du concret. Donc de l’épaisseur. Idée que Dieu, le tout-autre, le transcendant, se risque à l’immanence. Et donc que désormais, lever les yeux vers le ciel c’est aussi affronter l’homme lourd d’humanité. Cette chair lourde et fragile qu’un seul virus prétend mettre à terre, est pourtant, aux yeux des Chrétiens, la matière même d’une résurrection à venir. Oui, je sais, il nous est difficile de croire en une telle transfiguration! Mais qu’on y croie ou non, – ou qu’à moitié ou aux trois-quarts – le fait est que Noël entend mettre du divin dans la chair humaine... en attendant que cette chair se divinise. Incarnation, qui pourrait se comprendre à minima comme une exaltation de l’humanité réelle, concrète et pleine.

Or voici que nous glissons gentiment de l’incarnation à... la virtualisation. L’homme, nous ne l’aimons plus dans son épaisseur d’humanité, puisque cette humanité, nous la destinons à une trans-humanité.

Nous avions une médecine au service des hommes... voici que ce sont les hommes qui se mettent – en masse – au service de la médecine, lui servant de laboratoire et de cobayes enjoints à ne pas trop épuiser les soignants ni encombrer les lits d’hôpital.

Nous pensions qu’une rencontre humaine était – comme le souligne l’oeuvre de Lévinas – l’émerveillement devant ce visage qui manifeste la singularité irréductible de chaque personne. Mais il n’y a plus de singularité. Du moins voudrait-on qu’elle s’effaçât et fît place à un calibre universel, discipliné et uniforme. Un homme façonné qui n’est plus homme, mais une simple case à cocher d’une ligne statistique.

Le recensement – à l’origine du voyage de Joseph et Marie – se mue en surveillance de masse. Il est vrai qu’un bon traçage eût simplifié la vie d’Hérode.

Joseph était charpentier, un métier noble, qui a chacun offrait son toit. Aux établis couverts de sciure, nous préférons la surface lisse et propre de nos écrans. Le virtuel ne salit pas les mains...c’est bon pour l’hygiène.

On pourrait multiplier les exemples mais une chose est claire: nous n’aimons jamais tant l’homme qu’en son absence, qu’en son abolition, disait C.S Lewis: humanité automatique, distante, virtuelle, se caressant de tendres gestes-barrière, connectée plus que reliée... bref, c’est l’anti-Noël en permanence, avec l’espérance transférée, via Blockchain, aux serveurs et serviteurs du tout-technique.

Allez! C’est Noël! Terminons avec une bonne nouvelle! Avez-vous connaissance de cette énorme attaque informatique infectant des centaines de sites sensibles de par le monde? Il se murmure que même Swisscom aurait de la fièvre! Encore un virus qu'on prétend sorti d’un laboratoire russe ou chinois. Bonne nouvelle disais-je, car on finira bien pas s’apercevoir que nos hochets numériques – notre espérance – sont plus fragiles encore que notre bonne vieille carcasse humaine que Dieu ne dédaigne pas d’habiter. Est-il temps, encore, – mais ce serait alors in extremis – de retrouver nos Noëls de chair, de foin et paille... avec de vrais visages humains?

3. déc., 2020

Je ne sais pas si vous êtes comme moi: cette histoire de virus, cela commence à me courir sur le haricot, expression dont on ne mesure le pouvoir évocateur qu’en s’avisant de l’antique équivalence entre « courir » et « importuner » ( ainsi n’est-il pas impossible que je sois en train de courir mes lecteurs), sachant par ailleurs que le haricot est l’argot de l’orteil. Importuner l’orteil, cela se peut obtenir en marchant dessus ou en le chatouillant. Bref, c’est très désagréable. Tout cela pour dire que le Covid19, « sans vouloir paraître grossier et moins encore vulgaire », comme le dit Naudin dans les Tontons, eh bien le Covid, « il commence à me les briser menu! ».

Ce qui me court le plus, c’est de creuser mon reliquat de méninges sans en tirer la moindre idée claire. Plus je m’informe aux sources souvent invérifiables des milliers d’interviews en ligne, plus je parcours les articles, tous plus scientifiques les uns que les autres et se contredisant joyeusement, plus je me dis que le Covid, ça touche d’abord le cerveau, ça brouille les aiguillages synaptiques, ça court-circuite les neurones. Bref, la pandémie est comme ces brouillards épais qui s’accrochent au Lac de Joux en automne. Bienvenue dans les ténèbres de l’inconnaissance!

N’y comprenant rien, je vais tout vous expliquer... réflexe pavlovien de vieux professeur.

Il était une fois un tout petit virus dont on dit qu’il serait né les yeux bridés dans la Chine profonde. Il aurait été transmis par une de ces bestioles exotiques dont les Gault&Millau made in China vantent les promesses gustatives. Comme le rappelle Michel Onfray en préface de son ouvrage La vengeance du Pangolin: « Les Chinois mangent tout ce qui a quatre pattes, sauf une table, tout ce qui vole, sauf un avion, tout ce qui se trouve dans l’eau, sauf un bateau.» Le dicton est illustré par quelques recettes tout-à-fait appétissantes qu’Onfray désigne comme responsables de multiples zoonoses, dont celle qui nous occupe.

D’autres sources – assez nombreuses sur la toile – estiment que le certificat de naissance du virus aurait été signé par un Institut Pasteur en France, d’où il aurait été expédié à Whuan. Une éprouvette cassée, ou simplement égarée, et voilà le monde ravagé. Encore une hypothèse, invérifiable pour le moment. On en saura plus – peut-être – dans cinquante ou cent ans.

Ce virus, certains disent le pouvoir éloigner grâce à l’hydroxchloroquine – associée à une autre molécule – pour autant qu’on s’y prenne assez tôt. Ce ne serait pas la panacée, mais mieux que rien. Pour d’autres, mieux vaut rien que ce mieux qui serait inefficace et surtout, ne coûte presque rien.

Comme l’alcool dans le Ginger Ale, Corona ressemble à la grippe... mais ce n’est pas de la grippe. Les jours de mauvaise humeur, il vous fait monter la fièvre, vous ôte le goût et l’odorat, vous fait tousser et s’il y met vraiment du sien, il vous envoie à l’hôpital, au pire avec quelques tuyaux dans la bouche et un coma artificiel.

Bizarrement, il vous torture plus qu’il ne vous tue: un vicieux, je vous le dis! La létalité du Covid serait très faible... de l’ordre de 0.5%. Mais là aussi, on lit tous les chiffres. On dirait des sondages d’opinion. Particularité du virus: il réveille des maladies que vous traînez parfois depuis longtemps et que les médecins étaient parvenus à maintenir à peu près silencieuses. On meurt parfois du Covid... mais le plus souvent avec le Covid, associé à d’autres pathologies. Ainsi apprend-on que Giscard d’Estaing est « mort du Covid19 », mais qu’il avait été hospitalisé quelques semaines auparavant pour des troubles cardiaques et respiratoires, ce qui, à 94 ans, était son droit le plus strict.

De nature très sociable, le virus se transmet facilement: rien de plus simple que de le partager avec vos amis. La plupart du temps, vous ne vous rendez compte de rien, ni que vous êtes infecté, ni que vous avez infecté les autres. En cela, rien de nouveau par rapport aux grippes qui circulent en hiver.

Donc, si j’ai bien compris, la mortalité du Covid 19 n’est pas trop affolante. Ses effets secondaires sont très embêtants, mais, la plupart du temps, ils se résorbent en quelques semaines. Parfois, c’est vrai, ils s’incrustent.

Le vrai problème serait d’abord que cette maladie nous expédierait plus vite que d’autres à l’hôpital... et que nous devrions y séjourner plus longtemps, d’où la crainte, partout exprimée, de voir les services d’urgence ou de soins intensifs débordés.

En faisant du mauvais esprit, – et quand on a pas d’esprit, il devient généralement mauvais – on pourrait estimer que cela tombe vraiment mal au moment où à peu près tous les pays du monde ne pensent qu’à diminuer les coûts de la santé, et pour cela à fermer des hôpitaux, regrouper les soins dans des unités gigantesques, qui – soit dit en passant – font de parfaits foyers d’infection, et pas seulement pour le Covid. Si l’on ajoute que l’on rémunère chichement les personnels soignants, qu’on en limite drastiquement le nombre, qu’on les fait travailler comme bêtes de somme, qu’en Suisse on choisit – par souci d’économie? – d’importer des médecins étrangers plutôt que de les former nous-mêmes, qu’en France, – encore une rumeur? – les médecins généralistes sont priés de ne pas se mêler de l’affaire et que pendant que leurs collègues hospitaliers croulent sous le travail, ils n’ont pas d’autre choix que de ronger leur frein, on se demande pourquoi l’on s’attaque au minuscule virus avec des bombes nucléaires plutôt que de réfléchir aux politiques sanitaires... et redéfinir les priorités budgétaires.

Confinement, partiel ou entier, masques lorsqu’on ne peut respecter les distances, mais masques tout de même si on les respecte, fermeture des commerces ou de bouts de commerces, entassements tolérés dans les transports publics mais prohibés pour les tire-fesses, écoles masquées dès 8, 10 ou 12 ans ou fermées, c’est selon, par simple mesure pédagogique, (Ah! La pédagogie des mesures anti-pédagogiques!), tout cela dans un désordre qui, à l’esprit retors, pourrait apparaître comme de l’affolement, oui, on vise la mouche avec une grosse Bertha, ou alors on cherche, pour l’attirer, des hectolitres de vinaigre, en espérant qu’elle s’y noie. Quelle mouche - la même ou une autre? – a donc piqué tous ces guérisseurs qui font la mouche du coche en mitonnant des remèdes pires que la maladie?

On dirait un combat entre Covid et Goliath, un Goliath autoritaire au front bas et à la sottise native, qui n’a pour lui que l’autorité de muscles dopés aux anabolisants. Face à l’ennemi, les Philistins brandissent menace sur menace et opposent au petit Covid, muni de sa fronde, de cinq cailloux et d’un bâton, un body-buildeur « casqué de bronze et revêtu d’une cuirasse à écaille »... le faisant ressembler à un Pangolin!

Le premier livre de Samuel (Ch.17) montre que l’arme était inappropriée. En opposant au roué David - alias Covid – un Goliath boursouflé et suffisant, c’est le petit malin qui l’emporte. Je le sais bien, la comparaison n’est pas très flatteuse pour le David biblique...qui mériterait plus de considération. Mais la leçon qu’on en peut tirer est l’inadéquation des « énormes » mesures que l’on prend face à un adversaire qui, si l’on y prend garde, pourrait bien devenir roi.

Reste que la néo-bible de nos experts va ajouter un chapitre à notre histoire: un deuxième Goliath va surgir: la vaccination universelle.

Là aussi, c’est un joyeux bazar: les uns entonnent les hymnes de la victoire, pendant que d’autres détonnent dans le concert des espérances. Jamais, disent ceux-ci, on avait produit de vaccin aussi rapidement. Progrès de la science, répliquent ceux-là...où ceux dont la bourse frétille déjà dans l’attente de pluies d'or. Et puis, sur les trois vaccins proposés – le plus classique étant produit au pays du Pangolin – l’un n’est pas un vaccin, relevant plutôt d’une inédite thérapie génique, dont nous autres - les aînés dits à risques et auxquels il n’y aurait pas beaucoup de risques à faire prendre des risques – constituerions un échantillon expérimental tout-à-fait fascinant.

Il va de soi que la vaccination demeurerait librement obligatoire. On ne nous piquera pas de force... mais gare à qui refusera d’affronter le Goliath de l’injection: il se murmure – encore des rumeurs – que l’insolidaire qui s’aviserait à résister pourrait se voir interdire de prendre l’avion, et pourquoi pas le train, et pourquoi pas le ticket d’entrée au concert ou au théâtre. Allez savoir s’il n’aura pas à subir aussi une augmentation de ses primes d’assurance maladie, comme bientôt les obèses, les fumeurs, les objecteurs de conscience au jogging et je ne sais quels autres déviants parmi lesquels, peut-être, les lecteurs de mon blog, statistiquement dérisoires puisque nombreux d’un petit demi millier de lecteurs par semaine.

Bref, on agite là aussi un monstrueux Goliath, dont on ne sait si réellement il menace ou s’il n’est qu’un Golem surgi de quelque imaginaire craintif.

Tout cela pour dire une fois de plus qu’on ne sait pas grand-chose! En une époque où tout n’est que « communication », où chacun peut avoir accès à plus d’informations qu’il n’en peut digérer, voilà que tout se brouille. La seule luciole qui paraît surgir du « petchi » des convictions contradictoires, c’est une fois de plus que l’autorité factice d’un Goliath ne peut rien face au rusé Covid. Ou, pour céder à la facilité de citer des dictons populaires, les mouches, ça s’attrape avec du miel, pas avec du vinaigre. On cherche vainement le miel.

Je crois qu’il faudra bien apprendre à vivre avec ce que les stratèges nommeraient de « nouvelles menaces ». Car petit Covid deviendra grand et fera des petits. Inévitable, comme je le soulignais dans une précédente chronique consacrée à notre manie de vivre « en masse ».

Apprendre, positivement, à gérer les maladies nouvelles par des mesures simples de prudence et un système médical performant et dégagé des obsessions mercantiles.

Apprendre, négativement, à ne plus détruire les équilibres naturels, à limiter les activités des docteurs Folamour qui, dans leurs laboratoires, tripatouillent le vivant jusqu’à lui faire engendrer la mort, bref apprendre à reconnaître nos limites.

Toute cette affaire de virus et de vaccin, au fond, est une sanction de notre « Hybris ». Un avertissement en tous les cas... et qui commence à nous fatiguer!

26. nov., 2020

« Qu’est-ce donc qui nous arrive? », me demande un excellent ami. Sans doute marchons-nous l’un et l’autre dans le noir. Mais l’amitié recèle aussi cette candeur qui attend de l’autre quelque étincelle.

Il a raison, mon ami: on peine comprendre notre monde. L’avantage de l’ignorance est de libérer un peu l’imagination. On peut échafauder des théories. On vérifiera ensuite si elles collent au réel.

Ce que j’ai l’impression de voir, c’est un monde « à la masse ». Pardon pour l’argotisme... mais l’expression permet de tracer d’un épais trait de noir les contours de la folie lourde qu’il nous faut affronter.

Je ne connais rien à l’électricité... mais je me souviens qu’être à la masse correspond à la « mise à terre ». Laissant là les considérations de physique pour passer au plan symbolique, nous buttons sur un paradoxe: Si nous sommes « à la masse », c’est peut- être parce que nous avons cessé de nous relier à la terre, une terre dont nous suçons le sang et épuisons les ressources. Qui ne verrait que cet épuisement de la terre vient aussi de ce que nous la foulons en foule, la laminons en une masse lourde de trop de milliards d’humains? Pas sûr que ce « trop » soit sans rapport avec notre pandémie.

Je m’égare sans doute...mais tant qu’à broder sur le thème proposé par mon ami, je me servirais volontiers, comme fil conducteur, de la polysémie de la masse.

Je l’ai dit, la « masse » peut désigner la terre à laquelle se relier. Elle est aussi ce maillet grâce auquel nous enfonçons les piquets d’une clôture ou défonçons une tête, les jours de mauvaise humeur. La « masse », c’est aussi la quantité et il faudrait réfléchir à ce qu’on pourrait nommer notre « goût de la masse ».

C’est que nous goûtons la masse: le commandement biblique nous enjoignait de croître (en qualité) et de multiplier (en quantité). Nous avons fidèlement exécuté nos multiplications... jusque dans les années 1970, où l’on calculait un doublement de population tous les 35 ans. Il semblerait que depuis, nos ardeurs se fussent apaisées... mais il faudra tout de même compter, d’ici une quarantaine d’années, avec huit à dix milliards d’âmes, ce qui ne serait pas un problème si ces âmes n’étaient encombrées de corps à nourrir et à abreuver.

Le démographe mesure les masses. « Serons-nous submergés? », se demande Hervé le Bras dans un tout récent ouvrage sous titré: « Epidémies, migrations, remplacements ». Le grand défi, note l’auteur, sera de nourrir tous ces gens, ce qui ne sera pas simple lorsqu’on sait que plus de la moitié des céréales produites dans le monde sont destinées aux animaux...dont on se nourrit. Et la preuve qu’en la matière nous sommes « à la masse », c’est qu’il faut dix calories de céréales consommées par une vache pour en récupérer une seule sous forme de lait ou de viande. Cette calorie-là, il suffit donc de la vendre à dix fois son prix pour retrouver l’équilibre, ce qui démontre que l’arithmétique peut aboutir à des conclusions étonnantes.

Le goût de la masse – des masses plutôt – : il caractérise aussi nos petites existences quotidiennes. Nous avons pris l’habitude de vivre ... en masse. C’est qu’il faut cesser de vivre « local » et s’ouvrir au « global ». La planète est un village où tout doit circuler: les capitaux, les marchandises et les hommes. Voler vers la Chine ou l’Afrique du sud, c’est rendre visite à un voisin. Nous voilà masse humaine grouillante, suintant de désirs synchrones, menée bientôt pas ceux-là mêmes qui s’exaltent du nombre et rêvent à lisser les courbes où l’on lirait encore une altérité. Aucun doute que les pandémies raffolent de ce monde arasé.

Revenons sur le plancher des vaches confinées: que signifient les mesures de « distanciation sanitaire »? Simplement qu’à nous entasser dans les transports publics, au concert, dans les stades et les boîtes de nuit où nous adorons nous frotter les uns aux autres, nous partageons – au-delà du plaisir dont certains peuvent jouir à « être ensemble » – une quantité de petites choses fort déplaisantes. Pour être plus concret encore: les mesures de « confinement », qui frustrent nos envies d’être en masse, traduisent deux aspects de la folie: celle, d’abord, de ceux qui enferment, sans aucune preuve convaincante que cela serve à quelque chose, celle ensuite des prisonniers, dont on a l’impression qu’ils ont subi les pires tortures à devoir se passer, le temps de cinq ou six semaines, de quelques joies communautaires. Précisons – pour ne froisser personne – que j’évoque ici la privation de quelques loisirs... et non les interdictions de travailler, – y compris dans le domaine des loisirs – qui sont une tout autre affaire.

Etre ensemble: évidemment un idéal; évidemment une composante nécessaire au sens de la vie. Nous nous avisons pourtant qu’à trop nous agglutiner, c’est l’avenir même de la vie qui est remis en question, tant au plan démographique que sociétal ou personnel? Voilà que la vie ne supporte pas l’entassement. Le vivant « en masse » est condamné à mort. C’est une leçon dont il faudrait tirer les conséquences pour toutes les formes de vie et la nôtre en particulier.

Blaise Pascal, dans ses Pensées (126), nous propose le vaccin le plus efficace contre les virus de la massification.

Quand je me suis mis quelques fois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines...j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

Qu’est-ce qui donc nous arrive? Nous sommes « à la masse » parce que nous ne savons que vivre en masse, nous angoissant d’avoir à demeurer en repos dans une chambre.

En repos, avec un bon livre, cultivant un peu plus nos terres spirituelles et intérieures.

22. nov., 2020

Lorsqu’on ne sait que dire mais qu’on veut le dire quand même, on attrape au vol des mots nouveaux, au hasard de quelque postillon infecté. On les transmet sans attendre au prochain imprudent, lequel s’y infecte sans rien comprendre. Ce sont des vocables vides mais que nous récitons en pontifiant. Ou, peut-être, sont-ils pleins comme une valise dans laquelle on a fourré n’importe quoi, des caleçons ou des chaussettes, propres ou sales.

Avant notre ère pandémique, un concept faisait florès: lorsqu’un quidam se risquait à vous déborder en matière politique soit par la gauche, soit par la droite, l’accusation de populisme suffisait à rétablir l’ordre. A droite, on en visait la version identitaire ou nationaliste. A gauche, on en raillait l’épiphanie des bons sentiments. L’amusant est que « populiste » est toujours une amabilité dont on décore les autres. Nul ne se traite soi- même de « populiste ». On peut dire de soi-même qu’on est un âne, un crétin, qu’on est de gauche, de droite ou de nulle part. On se mesure facilement soi-même à valeur nulle. On se risque même, aux heures de grande lucidité, à se vanter de n’être qu’un vieux c... Mais « populiste », seuls les autres peuvent l’être.

L’entrée en scène de Miss Covid fait proliférer comme un virus un autre concept: le «complotisme». Un pic semble avoir été atteint avec la publication, sur les réseaux sociaux vaccinés contre la censure, du documentaire « Hold-up ». Dérogeant au consensus, ce dernier se voit qualifier de « complotiste ».

Là aussi, le concept n’honore que les autres, lorsque ces autres dérogent au covidement correct. Je vois mal un inconscient proclamer urbi et orbi qu’il est un complotiste... décomplexé. Et puis, ni le substantif, ni l’adjectif ne figurent dans le Littré, ce qui constitue un faire-part indiscutable d’inexistence. Même mon ordinateur proteste quand je le saisis, soulignant le complotisme d’un trait rouge d’accusation, lorsqu’il ne me propose pas de lui substituer le mot « composite ».

Il faut donc coucher notre complotiste sur la table d’autopsie et l’éventrer un peu pour révéler ses entrailles.

Le mot fut formé à l’évidence sur le celui de « complot ». Le concept se trouve cette fois dans le Littré: Résolution concertée secrètement et pour un but le plus souvent coupable. Reste que celui qui fomente un complot est un comploteur... mais pas un complotiste.

On peut être fâché contre les comploteurs, surtout s’ils sont des terroristes. Mais de quelles infections le complotiste serait-il l’auteur? Sa faute serait d’invoquer des complots imaginaires. Il analyserait un ensemble « E » de diverses données – événements, idées, calculs statistiques – comme maillé d’un réseau de causalités – ou au moins de relations nécessaires – là où son accusateur ne voit que concomitances juxtaposées au hasard.

Dans le contexte de la pandémie, on constate d’abord une différence dans l’extension de l’ensemble « E ». L’accusé, c’est-à-dire le présumé complotiste, y intègre davantage d’éléments que l’accusateur, lequel se limite aux statistiques des « cas », des hospitalisations et des morts. A ces éléments, il ajoute des « mesures » telles que le masque, le confinement, la désinfection des mains, etc.

L’accusé, lui, complète la liste avec des éléments qui, en première analyse, ressemblent à un inventaire à la Prévert: hydroxchloroquine, 5G, Grand Reset, Transhumanisme, Orwell, Raoult, Attali, Gates et la vaccination universelle, etc. Le référentiel de la pensée accusatrice est donc plus simple que celui de l’accusé, dont l’ensemble est plus riche.

L’accusateur ne nie pas qu’il faille examiner de près tous ces éléments selon lui surajoutés. Mais ce sont pour lui d’autres questions. Il ne nie pas l'intérêt de les traiter par ailleurs: mais les vouloir penser dans le contexte de son propre ensemble « E » serait, de son point de vue, une faute... ou alors une complexité qui le dépasse.

Dès lors, l’accusation se précise: les « complotistes » formeraient un ensemble de personnes – souvent réputées de « droite » – résolues à accuser à leur tour leurs accusateurs de ne pas intégrer suffisamment d’éléments dans leur réflexion. Et cette résolution aurait un but coupable: contester les décisions prises dans le camp des accusateurs.

Il en résulte que l’accusation de « complotisme » est elle-même complotiste.

En termes de linguistique: complotisme serait un mot autologique: comme bref est bref, court est court ou mot est un mot, complotiste serait... complotiste. Et je soupçonne – encore un complotage! – qu’il en va de même pour populiste. L’adjectif est devenu si populaire qu’il suffit de l’évoquer pour être soi-même... populiste.

S’il est un point sur lequel nous sommes tous d’accord, c’est que les résolutions des autres – résolution au double sens d’intention et de méthode de solution d’un problème – poursuivent des buts coupables: masquer une volonté secrète de contrôle global pour les uns, – les accusés – et, pour les autres – les accusateurs – introduire dans la problématique des éléments susceptibles de mettre en cause leurs décisions. Bref, on est toujours le complotiste de quelqu’un d’autre.

Nous venons de vivre une campagne intense à propos des objets de votation de dimanche prochain. Une campagne honnête, souvent brutale, avec des arguments valables de part et d’autre... mais aussi un bon équilibre dans les mensonges ou les vérités masquées. Aucun parti n’a accusé l’autre de « complotisme » pour échapper au débat. On a simplement opposé des arguments, quitte à forcer parfois le trait.

Peut-être pourrait-on procéder de même lorsqu’on évoque la pandémie et la pluie de mesures censée la combattre. L’accusation perpétuelle de complotisme masque, en fait, la peur d’avoir à remettre en question certaines certitudes... de part et d’autre.

La pandémie pourrait avoir un effet collatéral intéressant: nous rabattre à tous le caquet. Rien n’est simple en ce monde... et l’on ne gagne pas grand chose à accuser les autres de quelque secret dessein. Il n’y a que des hypothèses. Les entendre toutes, en faire un débat aussi serein que possible: tel serait le complot que je fomenterais volontiers.