Chroniques 2020

24. sept., 2020

On pourrait se demander aujourd’hui quelles sont les couleurs du monde, s’il faut à nos douleurs ou à nos espoirs une pensée grise ou bigarrée.

Du côté de l’espoir, le vert semble à la mode. Les dernières élections fédérales en ont coloré les chambres basse et haute et l’on a chamarré de vert les défilés « pour le climat ». Ces derniers jours, on a vu verdir la place du Palais bernois, au point qu’il a fallu mobiliser du gris-vert en armes pour déloger les campeurs.

Le rose ne se porte pas mal non plus, même s’il n’est qu’un rouge délavé par l’Histoire. Côté espoir, on voit la fleur fragante qu’on aime à offrir. Côté douleur, on se blesse aux épines. C’est la gauche en rose, avec le sang rouge si l’on y va trop distraitement. La nuance « rose-layette» sied bien – comme le relevait Muray – à une pensée molle qui rêve d’un monde pur, festif et consensuel.

On réserve généralement le bleu ou le jaune aux espoirs techniques. Le bleu virginise le diesel, le jaune fait étinceler la fée électricité. Naguère, les Beatles l’avaient associé à quelque sous-marin proto-écologique: « Alors nous avons navigué vers le soleil, jusqu'à ce que l'on trouve une mer de vert, et nous vivions sous les vagues, dans notre sous-marin jaune.»

Cela permet aux consciences piètrement vertes de trouver la paix. Mais c’est une paix sans espoir.

Il se murmure que la chemise brune se porte volontiers dans certain parti politique. On sait heureusement qu’il ne s’agit là que d’une tendance marginale mais qui mériterait que l’on consacrât un peu plus de vigueur à la lessive.

Quant au violet, on le sait arboré par celles qui virent à l’écarlate lorsque nous, mâles machistes et pâles, les déprisons.

Le kaléidoscope est donc en place et la palette garnie.

Mais il semble que le blanc et noir aient quelque peine à y trouver leur place, hormis chez Soulages dont les noirs sont source de lumière.

C’est qu’on apprend par le journal une nouvelle dont on rirait si elle n’était ridicule: D’aucuns, aux USA, considéreraient qu'Uncle Ben’s fut la marque d’un riz blanc raciste… ou une marque raciste de riz très blanc. Elle va donc changer de nom… et surtout d’image. Par respect pour les Noirs, on retirera le portrait du vieil oncle noir, afin de ramener à résipiscence les gourmands auxquels, depuis des lustres, une telle turpitude ne coupe même pas l’appétit. Bref, il faut adapter à l’air du temps les United Colors of Uncle Ben.

Uncle Ben, avant d’être une marque, était un riziculteur de la région de Houston. Quant à l’image, elle est celle d’un maitre d’hôtel auquel l’inventeur du produit entendait rendre hommage pour ses compétences et son amabilité. Bref, même pas de quoi fouetter un chat noir!

C’est bizarre, cet anti-racisme qui ne supporte plus un visage noir sur un paquet de riz blanc. Cela viendrait du KKK ou de quelque autre assemblée suprémaciste, on y comprendrait quelque chose à défaut de l’approuver!  Et bizarre aussi, ce militantisme droit-de-l’hommeux qui veut ne voir du passé que les noirs desseins du trop blanc Européen. Et entend donc purifier nos mémoires des turpitudes ancestrales qu’il est commode de dénoncer pour n’avoir pas à comprendre celles du temps présent.

Car derrière l’affaire de Tonton Ben, il y a bien-sûr l’esclavage, les rizières arrosées de la sueur de milliers de « sous-hommes » harassés. On sait tout cela, et l’on veut s’en souvenir pour que cessent aussi les esclavages de notre temps.

Se souvenir et du blanc et du noir, pour nous garder des nuances grises de la pensée facile.

19. sept., 2020

Epidémie oblige – ou n’oblige pas – nous voilà devenus parfaitement obéissants. C’est amusant car, en des temps pas si lointains, nous manifestions contre le réchauffement climatique, contre le racisme, contre les discriminations, contre la cruauté des abattoirs. Plus simplement, nous aimions du pouvoir et des lois tirer les poils de moustache en roulant un peu trop vite, en traversant hors des clous ou en fumant une pipe en des lieux déclarés vierges. On ramenait de voyage quelques flacons interdits. On naviguait sur le lac de Joux sans permis. Bref, la vie était souriante. Désormais, derrière nos masques d’obéissance, on devine plutôt la grimace.

Non pas qu'obéir soit nécessairement une sottise. Il est, n’est-ce pas, des tristesses nécessaires sinon utiles. L’ob-audire latin dit tout simplement qu’on écoute (audire) celui qui parle en face (ob) de nous. Une parole est dite, qui s’incarne dans un acte. Au fond, c’est une affaire d’autorité, cette autorité dont Josef Bochenki a décrit la « logique » dans un ouvrage intitulé « Qu'est-ce que l’autorité?», une étude rigoureuse à offrir d’urgence à tous nos élus.

L’autorité, écrit-il, est une relation à trois termes: un porteur, un sujet et un domaine. Je néglige pour l’instant ce domaine, me limitant à signaler que l’autorité ne peut s’exercer dans tous les domaines et qu’il serait utile de se demander si le « confinement » des sujets n’en serait pas une extension illégitime. Contentons-nous pour l’instant de comprendre, avec Bochensky, qu’il existe deux types d’autorité: une autorité dite « épistémique » – le porteur EST une autorité dans tel domaine – et une autorité « déontique » – le porteur A une autorité dans un domaine donné.

En gros, on évoque la compétence et le pouvoir. S’agissant d’autorité épistémique, le sujet accepte comme vrai – en principe – ce que lui communique le porteur. Dans la relation « déontique », il fait – en principe – ce que lui enjoint le porteur.

Les ennuis surgissent lorsque le porteur d’une des autorités est démuni de l’autre: il y a des compétences impuissantes et des pouvoirs incompétents. C’est une des limites de la démocratie, dont il faut bien s’accommoder. Ceux qui détiennent le pouvoir, par exemple dans le domaine de la santé, ou de la défense armée, etc.. sont généralement fort ignorants de l’objet de leur pouvoir et doivent donc s’appuyer sur des « experts » supposés détenir l’autorité « épistémique ». Et il peut arriver que ces « sachants » sachent surtout chasser la chimère chez leurs confrères et qu’il faille donc que ce soit le pouvoir incompétent qui tranche. Voilà qui est certes fâcheux… mais, une fois encore, il faut bien s’en accommoder.

Revenant à l’obéissance, on admettra sans peine qu’elle n’a de sens que si la parole à laquelle on se soumet est suffisamment grasse d’intelligence et forte d’un juste pouvoir. Et lorsque l’intelligence est au pain sec et à l’eau, on se révolte ou alors, par peur de conséquences fâcheuses, on se résigne.

La peur, écrivais-je récemment en citant Montaigne, nous cloue sur place (résignation) ou nous donne des ailes (révolte). Je suggérais, observant la présente comédie humaine, que notre temps était davantage de clous que d’ailes.

Le clou de la peur serait alors la résignation. Les étymologistes suggèrent que le mot dériverait de signe et de seing, à savoir cette signature que l’on appose sur un document pour en « signaler » l’auteur. Le seing donne ensuite le sceau et « résigner » signifierait  la résiliation d’une signature. On retire sa parole. On renonce à un engagement. En termes simples: on se dégonfle. Se résigner, c’est rompre le pacte conclu avec la liberté et l’intelligence.

Ce qui nous manque en ce moment, c’est l’autorité de compétence. On se résigne à l’absurde. Arborer un bâillon pendant les dix secondes qui séparent l’entrée du restaurant de la table et puis l’ôter, puisqu’il faut bien manger; se masquer dans une échoppe de quartier où l’on a pris l’habitude de la distance et des utiles rituels de désinfection. Ne se saluer que par l’évocation de l’interdiction de se serrer la main, cette main que l’on tend par réflexe et que l’on retire aussitôt en disant « on n’a pas le droit ».

Mais qui dit le droit, ce droit d’exception devenu règle et qui nous fait renoncer au bon sens, à l’intelligence et à la volonté? Qui est donc ce porteur d’une autorité qui a cessé d’être épistémique pour n’être plus qu’épidémique?

Nos chefs, bien-sûr…  « chef » signifiant, le croirait-on, la « tête ». Ces « chefs », nous les  avons élus; nous leur avons fait confiance pour le bien commun, qui est le bien de chacun. Nos parlementaires, à qui nous avons conféré le pouvoir parce que nous les supposions compétents, sont ceux-là même qui viennent de confier une forme – certes bien helvétique et donc modérée – de pleins pouvoirs au Conseil Fédéral dans le « domaine » de la gestion de la crise sanitaire.

Ces gens-là pratiquent ce que Paul Valéry appelle des « professions délirantes ».

« Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l’opinion que l’on a de soi-même, et dont la matière première est l’opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d’un certain délire des grandeurs qu’un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d’uniques, règne la loi de faire ce que nul n’a jamais fait, et que nul jamais ne fera. » (Monsieur Teste, Lettre d’un ami)

Ne nous gaussons pas trop vite de nos élus: leur profession est aussi délirante qu’impossible. Comment être élu sans plaire? Etre réélu si l’on a déçu, alors qu’on est « voué à une éternelle candidature »? Et puisque, bizarrement, nous autres, électeurs, considérons que « tant qu’on a la santé », tout le reste peut bien attendre, l’élu, l’édile, le ministre doit « satisfaire à la demande », au risque de la gesticulation sinon de l’esbrouffe.

On ne sait encore qui du virus ou de nos carcasses sortira vainqueur du combat. Si c’est le virus qui nous met au tapis, on se targuera, en haut lieu, d’avoir au moins limité les dégâts. Si au contraire, c’est la maladie qui disparaît sans laisser d’adresse, l’autorité pourra s’attribuer les mérites de la victoire.

Je crois que nul ne s’illusionne quant à l’efficacité des mesures proposées, pas même ceux qui les proposent et les imposent. Je ne saurais même en critiquer les fauteurs, mus par les paniques communes, augmentées du souci de plaire ou, au moins, de ne pas décevoir. Sur ce point, pas sûr qu’elles y parviennent car on commence à entendre ça et là quelques murmures de révolte.

Au fond, nos élus paraissent ne rien redouter autant que l’infection des sondages d’opinion et pour se donner la bonne image d’avoir fait quelque chose, ils manient la menace et brandissent les amendes devant un peuple qui se résigne et se bâillonne, moins par peur du virus que du châtiment.

Respecter nos édiles est un devoir démocratique, car c’est nous qui leur avons délégué notre autorité de « peuple ». Un devoir social aussi, car ne pas infecter son voisin est la moindre des politesses. Mais je suggérerais que, face à nos autorités si déontiques et toujours moins épistémiques, nous fussions non comme l’âne résigné, mais comme le renard que campe La Fontaine:

« Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre;


Leur apparence impose au public idolâtre.


L’âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit:


Le renard, au contraire, à fond les examine,


Les tourne en tout sens; et quand il s’aperçoit


Que leur fait n’est que bonne mine,


Il leur applique un mot qu’un buste de héros


Lui fit dire fort à propos.


C’était un buste creux et plus grand que nature.


Le renard, en louant l’effort de la sculpture:


« Belle tête, dit-il; mais de cervelle point. »


Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point. »

 

Nemesis, la « contractuelle des dieux » (Jerphagnon) châtiait l’hybris des hommes. On sait qu’elle exerça ses talents sur Narcisse. N’est-il pas étrange que la Nemesis de notre temps devienne elle-même Narcisse?

9. sept., 2020

(De cette chronique, on a extrait deux articles différents, l’un paru, sous le même titre dans Antipresse  250, le 13 septembre, et l’autre dans la Feuille d’Avis de la Vallée de Joux, le 17 septembre.)

Jetant un coup d’oeil sur le temps passé, nous aimons à caractériser les siècles. Le XVIIème fut le Grand Siècle et le XVIIIème celui des Lumières. Moins de lumière au XIXème, car on patauge un peu dans le ressenti romantique, à l’écoute des grands drames intérieurs, ces émotions qui sont « la puissance inventive de l’âme sur l’esprit» (P.Valéry. M Teste, Quelques pensées).


Quant au XXème – simplifions-nous l’analyse –,  il est inqualifiable.


Comment jugerons-nous le XXIème siècle? C’est un peu tôt pour le dire, mais à en observer ses vingt premières années, notre temps tremble, comme transi de peur.

Quelle peur? En ce moment: d’un virus. Bientôt: d’un autre virus. Et depuis pas mal d’années: du délitement environnemental. A moyen ou long terme, c’est la guerre que nous redoutons, ou le grand « bug » informatique, ou l’accident nucléaire, ou quelque collision cosmique. Et, dans un battement d’ailes régulier, c’est le vautour de la crise économique qui vient ronger nos PIB’s.


Aujourd’hui, c’est « la » pandémie qui fait nos sangs retournés. Le virus circule encore mais, si vous voulez mon avis, il a sa tête des mauvais jours et paraît mal en point. Il provoque peu de symptômes, déserte les hôpitaux, et ne menace réellement que les personnes souffrant déjà d’autres pathologies, dont la mienne qui est d’avoir atteint depuis longtemps l’âge d’être mon propre père. (Obaldia) L’agonisant – mais peut-être roué –virus se glisse dans les statistiques et se vante sans vergogne d’être l’exécuteur des basses oeuvres, là où ce sont ses collègues qui ont fait le sale boulot. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas le prendre au sérieux, ce virus. Le bon stratège connaît bien le risque de  mépriser l’ennemi et de baisser la garde. Ne le pas surestimer non plus nous éviterait  cette forme de panique qui nous hébète.

C’est curieux, tout de même, ce nom de virus. On songe au latin « vir » qui désignait l’homme – dans le sens de Mann et non de Mensch – et qui a formé le mot « virtus »… à savoir la « vertu » et plus spécifiquement le « courage ». Au virus, opposer la « virtus »…plutôt que d’étranges mesures prétendument sanitaires, qui ressemblent toujours davantage à des rituels de conjuration de nos peurs.

On évoquera la nécessaire prudence, laquelle pourtant n’est prudente que purgée des peurs paralysantes. Ou alors, on dira que la prudence est une forme intelligente de la peur, laissant entendre qu’il en serait de sottes. Et c’est bien de sottise qu’il faut parler pour notre temps tremblant.

La sottise, remarquait Lucien Jerphagnon, voilà vingt-huit siècles qu’on en parle. Vieille habitude, assez étrange ma foi. Etrange, car lorsque on parle de sottise, on vise celle des autres, de quoi l’on infère qu’à l’instant même où ce sont les autres qui l’évoquent, on est ipso facto inclus dans le diagnostic. Si, à cette hypothèse, on ajoute le corollaire évident que le comble de la sottise est d’accuser les autres de sottise, on obtient le théorème de l’imbécillité universelle, formulé par François Rabelais: «Amys, vous noterez que par le monde y a beaucoup plus de couillons que d’hommes, et de ce vous soubvienne! » (5ème livre, VIII).

La sottise est donc universelle. Le méconnaître serait sottise. Reste la difficulté d’en repérer les symptômes singuliers et plus encore les remèdes.


Nous sachant ainsi sots, sinon absolument du moins relativement au jugement d’autrui, nous pourrions nous réjouir de ce que l’homme soit désormais bâillonné… et contraint donc au silence. Mais, – bonne nouvelle – le sot ne serait pas sans qualité si du moins l’on en croit le Naudin des Tontons Flingueurs, campé par Lino Ventura: « Les cons, ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît. »


« Ça ose tout »! Un sot – qui campe une version « gentille » du « con » –, c’est donc courageux, voire téméraire. Ça prend des risques. Ça n’est pas assez futé pour discerner le danger… ou alors – autre point de vue – assez malin tout de même pour ne pas voir le danger partout. Cela ressemble à ce que je nommais la vertu de courage, qui donc caractériserait le sot!  Pensée étrange en un temps qui se persuade – et ce n’est pas exactement la même chose – qu’il n’est de pire sottise que de manifester du courage, par exemple devant un virus, la mort ou la maladie.

Dans ses Essais, Montaigne note que la couardise est pire que la mort. Pour être précis, il la dit plus importune que la mort. Importune? En langage courant: plus embêtante, plus casse-pieds, et Montaigne de relever aussi que « la peur redoute même ce qui pourrait lui porter secours »… ce qui est le comble de la sottise. A méditer pour notre temps!  L’auteur des Essais illustre son propos par l’exemple d’une bataille de Caius Julius Caesar – dit Germanicus –  au cours de laquelle « deux grosses troupes prirent d’effroi deux routes opposites, l’une fuyait d’où l’autre partait. » On imagine la scène: du haut comique! Les uns fuient à gauche, les autres à droite… et tous se retrouvent au même point: un point d’interrogation.

Citant Virgile, Montaigne écrit également: « Je demeurai frappé de stupeur, mes cheveux se dressèrent et ma voix s’arrêta dans ma gorge». Nous voilà déjà démasqués – si je puis ainsi m’exprimer. Tantôt la peur, écrit encore Montaigne, « nous donne des ailes au talon… tantôt elle nous cloue les pieds et nous entrave.»

Reconnaissons qu’aujourd’hui elle nous entrave  et voilà qu’il faudrait inverser l’aphorisme de Naudin, alias Ventura: « Les cons, ça n’ose rien, c’est même à cela qu’on les reconnaît. »

Ça n’ose rien… et même pas nommer la peur. D’où ces « rituels de conjuration » évoqués plus haut.

Ces rituels, qu’ils soient de masque, de statistiques, de « tracage »…, nous les pratiquons servilement, dans le seul but de nous bricoler quelque artifice d’espoir. Or, note Paul Valéry, l’espoir est « une méfiance réflexe à l’égard de nos prévisions. Heureuse méfiance, l’espoir est un scepticisme. C’est douter du malheur instant. »

Puisque nous ne pouvons rien prévoir, l’espoir « exploite les moindres défauts de la connaissance que nous avons ».

Autrement dit, ne sachant de ce qui nous menace à peu près rien de plus que rien, nous préférons « douter du malheur instant » et nous rassurer par des rites où le symbole à la part belle.

Et cela vaut pour d’autres menaces qui nous effraient: Puisque il se pourrait que demain  notre petit bout de ciel soit infecté d’ennemis – ces virus d’acier et de feu capables de traverser notre pays en moins de dix minutes – , il faudra bien brandir contre eux les masques de quelques chasseurs supersoniques. Personne ne sait d’où cet ennemi pourrait venir… de la Russie? De la Chine? Des USA, pourquoi pas? De la Macronie? De la Merckelie? Et guidé par quel dessein?

Bref, on ignore tout, donc il faut tout prévoir. Le principe de précaution, voilà l’idole!


Principe de précaution encore: si l’on s’avise de prononcer ce mot maudit de « souveraineté » – qui n’est qu’une manière de dire qu’on est responsable de son propre coin de terre et de ceux qui y habitent – alors on déclenche de nouvelles avalanches de peur. Devenir souverain chez soi pourrait activer les clauses dites « guillotines », ruiner l’économie, torpiller la recherche scientifique, bref, l’apocalypse.

En réalité, nous n’en savons rien, pas plus que ne nous connaissons ce dont le bâillon nous protège, ni comment d’improbables vaccins nous sauveront, pas plus que nous ne pouvons prévoir comment quelques milliards de francs investis en tôles d’acier empêcheront les méchants de nous assaillir. Et rien de prévisible non plus avec le réchauffement climatique, l’immigration – qui ne fait que commencer – ou la manière dont il faut procéder pour faire du loup un agneau.


On sait peu de ce qui nous menace et ce peu même nous angoisse.

Reste alors l’espoir qu’éveille l’imagination de quelques solutions et l’on se rassure d’un peu de science et de beaucoup de machines et d’argent.


Encore une illustration? On doit voter à propos de ce qui ressemble à une forme de protection des familles. Se basant sur les mêmes données « scientifiques », mitonnées en statistiques irréfutables, les uns, à gauche, affirment que les mesures envisagées ne protégeront qu’une minorité déjà « nantie » et les autres à droite que, tout au contraire, une majorité profitera largement d’une manne inespérée. Chacun est sûr de son fait, alors que le seul sûr est que rien n’est sûr. Croyance plus que science!

Ce qui est sûr, c’est que l’avenir continuera à faire son métier d’avenir… qui est d’être imprévisible. Soit on se laisse effrayer… et l’on se bricole d’artificiels espoirs, soit on « entre en soi-même armé jusqu’au dents » (P. Valéry) et l’on devient fort de cette force intérieure que confèrent les biens que ne menace nulle menace.

Ces biens? La culture, l’art, la mémoire de la mort, l’intensité des relations humaines – et pas leur quantité – bref, l’intelligence qui, à défaut d’espoirs illusoires, pourrait bien nous conférer un petit rien de paix et de sérénité.

Ne pas fuir nos peurs mais les regarder droit dans les yeux… pour leur faire peur.

2. sept., 2020

Puisqu’il faut mourir, mourissons! répétait Richard Flechtner, (1909-1980) maître de chapelle au Collège Saint-Michel de Fribourg. Mais avant de passer à la moulinette de la mort, Flechtner – que nous surnommions affectueusement Fleco – a transmis à des centaines d’enfants et de jeunes gens l’amour de la musique, classique et liturgique. De nombreux chanteurs de la maîtrise sont aujourd’hui des musiciens souvent amateurs… au sens le plus noble du terme.

Fleco puisait dans sa mémoire de la mort le goût de transmettre la vie, non pas au seul sens de conformité hygiénique des carcasses aux lois de la physiologie, mais la vie du sens, qui était d’art, de beauté et d’espérance.

Il n’était pas un moderne et nous sommes peut-être, nous, ses chanteurs, passés à côté d’oeuvres contemporaines dignes d’intérêt. Son répertoire privilégiait Palestrina et Lassus à Britten ou Fauré. Pas Rock pour un sou, mais grégorien jusqu’à la moelle, il nous enseignait le déchiffrage des neumes que nous lisions alors plus facilement que les basses chiffrées des grattoires électriques dont les stridences saturaient les avariétés radiophoniques. Peut-être étions nous quelque peu intégristes en matière de liturgie et de répertoire. Qu’importe: une porte s’était ouverte dans nos esprits. Et le goût du beau. Et le goût des oeuvres. Et le goût de l'effort pour grandir

Que pouvions-nous, du haut de nos douze ou quatorze ans, comprendre du rapport de la mort avec la transmission de la vie? Pas grand chose sans doute.

Jeune, on voit la mort comme une fin strictement chronométrique, un processus on-off. On meurt par court-circuit.

Avec l’âge naît l’intuition d’un écart entre fin et achèvement. La mort ne serait rien si la fin de la vie coïncidait avec son achèvement.

La vie, ça commence et ça finit. Mais c’est aussi un projet de sens où chacun « se sent prévu pour plus d’éventualités qu’il n’en peut connaître », écrit Paul Valéry dans Monsieur Teste. « Tout ce que je fais et pense » , dit-il aussi, « n’est que le Spécimen de mon possible» et s’il est une tristesse du dernier âge, c’est bien de savoir que la mort pourrait survenir – et survient souvent – avant le plein déploiement de ce possible.

Ne ramenons pas tout à la crise sanitaire…mais derrière le brouhaha qu’elle engendre, on peine à entendre le bruissement du sens.

On veut à tout prix éviter que la quantité de nos années ne vienne à diminuer au point d’inverser les statistiques de ce qu’on nomme l’espérance de vie. Mais à quoi bon empiler les années de vie jusqu’à atteindre « l’âge d’être son propre père »(Obaldia), si c’est au prix d’un étouffement de notre possible qui n’est possible qu’avec la liberté et la responsabilité? Qu’avec l’accès au beau. Qu’avec le goût des oeuvres à voir, à lire et à entendre. Qu'avec le rude travail de mûrir.

"Tout ce qui m'était facile m'était indifférent et presque ennemi. La sensation de l'effort me semblait devoir être recherchée, et je ne prisais pas les résultats heureux qui ne sont que les fruits naturels de nos vertus natives. C'est dire que les résultats,en général, – et par conséquent les oeuvres, – m'importaient beaucoup moins que l'énergie de l'ouvrier,  – la substance des choses qu'il espère. (Paul Valéry, Préface à M. Teste)

Puisqu’il faut mourir, mourrissons!  Rien d’autre que le fameux Memento Mori qu’on trouve déjà chez Ciceron, ou cette préméditation de la mort qui, d’après Montaigne est aussi une préméditation de la liberté. Mais aussi – et c’est cela l’important pour notre temps: «  Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir, nous affranchit de toute sujétion et contrainte.»

Quand on ferme les écoles, qu’on bâillonne les élèves et les professeurs, qu’on interdit les concerts et le théâtre, qu’au lien on substitue la distance, qu’on envoie les hélicoptères de  police pour amender des randonneurs, alors oui, peut-être – mais ce n’est pas certain – on va éviter quelques décès décevants pour les statistiques ou quelques contaminations non-létales mais douloureuses. Oui peut-être! Mais qu’est cette vie si on la prive de ce qu’il y a de vraiment vivant en elle… et qui est plus qu’une mécanique en bon état de marche?

Richard Flechner n’a guère vécu plus de 70 ans. Mais il a vécu… et nous a appris à vivre.

6. août, 2020

Si l’homme a des raisons momentanées pour être heureux lui-même, écrit Nietzche, il n'en accumule pas moins les malheurs du prochain, comme un capital dans sa mémoire, pour le faire valoir dès que sur lui aussi le malheur se met à fondre : c'est là également une façon d’éprouver une « Schadenfreude ».

Joie vilaine que cette façon de se réjouir du malheur d’autrui, mais, comme le chantait Jean-Villard Gilles, c’est « un p’tit rien mais qui fait plaisir. »

L'homme est bon, l'homme est charitable / Un rien l'émeut, un rien le prend / Pas besoin de trucs formidables / Pour exalter ses sentiments / Il n'est pas, quoi que l'on en dise, /Tellement blasé, nom d'un chien. / Il a des émotions exquises. / Il suffit d'un rien, d'un p'tit rien / Pour qu'il sente son coeur bondir / Un p'tit rien mais qui fait plaisir
Votre ami Victor se marie /Avec une femme vraiment très bien / On le félicite, on l’envie / Il est beau gosse, elle a du chien / Six mois après, six mois de rêve / Six mois d'un grand bonheur vécu / Un bruit circule, un bruit s’élève  /Chhht… Motus. Victor est... - Non ? - Si, si… / Le pauvre ami, c' qu'il doit souffrir ! / C’est un rien mais qui fait plaisir.
Ce vieillard presque centenaire / Voyait son ami Tartempion / Qui n'était que nonagénaire / Tous les jours lui damer le pion / Il lui disait "Mon vieil Emile, /J’irai à ton enterrement » / C’est lui qui est mort d'un excès d' bile / Le vieux murmure "Il était temps. / Tous ces jeunes, j' les ai vus partir / C’est un rien mais qui fait plaisir. »

Et lorsque, en deux semaines, ce sont deux petits « rien » qui déboulent aux informations… je ne boude pas mon plaisir.

L’affaire « Garmin » d’abord.

L’entreprise vient d’être paralysée par un sabotage informatique – « hacking » pour les initiés – qui a bloqué tout le système. On précisera à l’intention des sédentaires qu’un engin fabriqué chez Garmin est supposé empêcher le randonneur de s’égarer dans le bois du Risoud… et ailleurs probablement. Ce randonneur, le voilà donc contraint de se servir d’une bonne vieille carte géographique, dont il ne sait plus vraiment dans quel sens la tourner. Sans sa prothèse électronique, il perd le nord et s’égare. Il ère, affolé comme tous ceux qui sont un instant privés de leurs hochets numériques.

Voilà qui nous rappelle – mais nous l’oublierons rapidement – que le formidable pouvoir de ces outils indispensables s’accompagne d’une tout aussi formidable fragilité, qu’on se refuse à entrevoir, comme on avait si commodément choisi de négliger… de possibles pandémies.

Tout le fatras des ainsi nommées « technologies »  – fascinantes autant que décérébrantes – est d’une fragilité affolante. Les puces sont aux outils ce que les hormones sont au corps humain: une variation quelques milligrammes met tout le système par terre. Alors, le jour où un avertissement sans frais nous est adressé, oui, c’est un « p’tit rien mais qui fait plaisir ».

Les cafouillages de l’OFSP ensuite.

L’office fédéral de la santé publique vient de confesser s’être copieusement pris les pieds dans ses statistiques. Dans 42% des cas, les nouvelles infections sont contractées dans les boîtes de nuit… le lendemain, ce ne sont plus que… 2% et 27% dans les familles (sans préciser que les noctambules ont aussi une famille.) Et tout le monde est en colère car, les chiffres, n’est-ce pas, c’est le nerf de la guerre, ou plutôt la guerre des nerfs. Pour décider des mesures à prendre, « chez ces gens là, Monsieur, on ne pense plus, on compte »!

Dénonçant depuis longtemps la dictature des statistiques, je souris – c’est mal – mais c’est un « petit rien qui fait plaisir ».

Et si l’on éprouve du plaisir, c’est parce qu’on se souvient de la seule sagesse qui vaille: savoir qu’on ne sait rien.

Et, ne sachant rien, s’en tenir au simple.