29. mars, 2020

Chronique du temps qu'il fait et de celui qu'il ne fait pas

On voudrait bien savoir le temps qu’il fait et comprendre celui que l’on vit.

Météorologiquement, il ne fait aucun temps: le printemps se confine et le jour même où l’on a décrété l’heure d’été, la neige qui nous avait oubliés en hiver revient blanchir nos champs au son et au souffle vif d’une bise noire et glaciale. Lorsque je confesse aimer cela, certains s’éloignent, craignant la contagion.

Existentiellement, les temps sont mauvais. L’homme s’enferme chez lui et il s’ennuie. Il se risque parfois à sortir, attendant son tour pour entrer dans un magasin aux étals clairsemés. Il entre et il sort, se lave les mains plus souvent qu’il ne respire car il vaut mieux, n’est-ce pas, ne pas trop respirer un air pourtant devenu plus pur depuis la mise en échec de la bougeotte compulsive. Pour oublier son malheur, il invente l’apéritif virtuel où il s’alcoolise par écran interposé. Malgré la bise, il n’hésite pas à faire les cent pas sur son balcon ou le trottoir pour fumer force cigarettes et ne plus entendre les cris de ses enfants assignés à résidence studieuse.

Quand s’endort enfin sa progéniture, il zappe sur les réseaux, écoute les conférences de presse et les émission d’information. Il apprend ainsi qu’en Suisse, le coronavirus ne survit pas sur les objets inanimés alors qu’en France, on le soupçonne de frétiller avec toute sa vigueur dans l’air ambiant. Il se persuade, comme on le lui raconte sur ses étranges lucarnes, que la solution serait dans la dispersion de désinfectant par hélicoptère. A la fin, il ne sait plus que penser. Cela tombe bien, car il y a longtemps qu’il ne pense plus et on lui enjoint aujourd’hui, plus encore que par le passé, de ne plus penser. La seule vérité certaine: se déconfiner ferait sa déconfiture.

Et tout au long de la prochaine semaine, on annonce des gelées au sol, une atmosphère glaciale entre dirigeants européens et une pénurie de semences pour les potagers.

Bref le temps est étrange. Il faudrait le réinventer…

Réinventer le climat. Réinventer la vie.

Ma crainte? Une fois l’étrange rangé aux archives, on ne réinventera rien du tout. On voudra rattraper le temps perdu en se fichant pas mal du temps chauffé à blanc par nos usines et nos voitures. Les avions feront la queue au décollage comme nous l’avions faite devant la Migros. On s’agglutinera dans les stades. On se serrera dans les autobus et dans les trains. On fêtera la vraie vie, qui se vit en tas.

Et l’homme fera comme il a toujours fait, évitant de s’encombrer l’esprit de l’évidence que la vie est fragile et qu’au détour de son chemin se tapissent mille avanies qu’il lui faudra bien affronter, puis oublier et ainsi de suite, jusqu’au temps où, enfin, il sera contraint à la sagesse… posthume.