5. juil., 2020

Chronique masquée des moutons de Panurge

Or donc, dès demain, nous voyagerons masqués, nous achèterons masqués et ce sont des loufiats masqués qui serviront nos mets sous des cloches à plat hygiéniquement astiquées. Les yeux seuls – et je ne sais quel frémissement d’oreille – trahiront nos sourires ou nos grimaces. Plus que jamais, nous aurons demain les deux mains pures pour ânonner une langue de signes puisque, masque sur les lèvres et masque sur le nez, nous entrerons dans ce « silence intarissable » d’un nouveau motus vivendi. (Finkielkraut).

En pleine pandémie, on le disait inutile, ce masque. Aujourd’hui, où la vigueur du virus vient à mollir, il devient obligatoire sinon juridiquement, du moins moralement. A ne point l’arborer, nous serons expulsés du train, conspués à la Migros. Démasqués, nous serons dénoncés.

Enfant déjà, j’abhorrais les masques et les déguisements. Le jour du Carnaval, – et plus encore à l’occasion de la Bénichon où sévissaient les rababous – je me terrais dans ma chambre pour m’épargner de croiser un corps dépourvu de visage ou affublé d’une face en carton pâte. On était un jour parvenu – au terme d’une âpre négociation – à me faire porter une coiffe d’indien… mais de grimage, il ne pouvait être question. A l’armée, je fis plus tard la pénible expérience du masque à gaz, dont on me libéra heureusement après quelques minutes pour la raison qu’arborant une barbe trop longue, l’effet protecteur de cet instrument de supplice ne me protégeait en rien.

La barbe est aujourd’hui encore le seul masque que je porte sans angoisse.

Il m’a fallu des années pour comprendre que ma défiance, alors pur réflexe de défense, avait quelques raisons d’être, et de bonnes raisons puisque c’étaient les miennes.

Le visage est l’épiphanie de notre personne. Il dit notre singularité. L’homme sans visage n’est qu’individu, pauvre parcelle de nature, soumis à la seule nature, à ses réflexes, à sa violence, à ses passions. Le masque masque bien davantage que la chair. Il dissimule le sujet, et donc la liberté et la responsabilité. Il est, au sens étymologique du terme, une aliénation, une tentation d’être autre que soi. Oh je sais bien: on m’accusera de chercher la petite bête ou le petit virus alors que les choses sont beaucoup plus simples: parlant et respirant, nous postillonnons et nos postillons pourraient être « chargés »… Alors masquons-nous, frères non immunisés, meurtriers en puissance, minables contaminateurs contaminables! Cessons de déambuler à poil de moustache et de barbe et protégeons-nous les uns les autres, comme Berset nous protège.

Reste que je ne crois guère à l’innocence symbolique des appendices qu’on veut nous faire porter.


Il faudra donc se déguiser d’un masque… mais quel masque? On sait bien qu’il en est de plus filtrants que d’autres. Certains seraient même chargés de champignons. Et comment le porter, ce masque? Il se murmure qu’il en faut changer toutes les trois heures. Et ne pas le toucher. Et le mettre en place de façon strictement ajustée, ce qui n’est pas simple lorsque qu’on porte le nez gros. Affublé de lunettes et d’un appareil acoustique, où vais-je donc placer sur mes petites oreilles l’élastique censé maintenir en place le bâillon? Le bâillon, précisément, puisque si je me risque à parler, l’élastique frottant contre le récepteur produit un chuintement des plus agaçants.

Un bâillon, disais-je. Forçant un peu le trait, difficile de ne pas voir l’obligation de porter le masque comme une injonction à « la fermer ». On ne discute pas de l’avis des experts… même si leurs avis divergent. On obéit à l’autorité, même si elle paraît avoir perdu toute autorité. On plie le genou devant tous ceux qui, pour notre bien, nous susurrent que n’être pas malade est le premier – et bientôt le seul – droit humain. Que la liberté, ma fois, on la peut mettre entre parenthèses quelque temps, et probablement pour longtemps. Et si, comme le suggérait le dessinateur de presse Alex, on peut aussi se masquer d’un smartphone, lequel aura préalablement été désinfecté au Swisscovid, alors nous serons devenus non seulement muets mais parfaitement dociles, citoyens et propres sur nous.

L’effrayant de l’affaire, ce ne sont pas les quelques inconvénients que l’on peut ressentir à s’accoutrer de ce nouveau prêt à porter, mais bien cette sidération docile qui nous faits moutons de Panurge.

Panurge – naviguant avec Pantagruel en quête de l’oracle de la Dive Bouteille – se prend de bec (masqué) avec Dindenault qui se moque… de son accoutrement. Le dit Dindenault consent à céder des moutons à Panurge, lequel en précipite un premier dans la mer. Les autres suivent le premier… comme Dindenault qui s’accroche au troupeau.

Rabelais a vu juste: à trop obéir, on se noie.