22. juil., 2020

Chronique d'une démocrature annoncée

Nous autres, Helvètes, aimons la démocratie. Il s’en faudrait de peu pour que nous prétendions l’avoir inventée. Notre démocratie, nous la disons la meilleure du monde ou du moins la considérons comme la pire à l’exception de toutes les autres, pour paraphraser Churchill. Il n’y a en point comme nous et les urnes sont des bénitiers où nous trempons la main avant de nous signer d’une croix blanche sur fond rouge.

Nous l’aimons tant, notre démocratie, que nous lui pardonnons tout, y compris ses dérives, ses compromissions ou ses soumissions. L’amour ne favorise guère la lucidité et l’on sait depuis longtemps que la démocratie se peut muer sournoisement en « démocrature », un oxymore que l’on doit au sociologue français Gérard Mermet. D’autres évoquent la « dictocratie », mais c’est en gros la même chose.

Au fond, tout se passe comme avec le « Bien ». Nous l’aimons bien, le Bien. Nous le voulons faire, pour nous, pour nos proches, pour nos voisins et nos compatriotes. Bref,  pour le monde entier. Aujourd’hui les critères du Bien sont universels et – voici ce qui fâche – obligatoires. Le Bien, c’est l’anti-sexisme, l’anti-racisme, l’anti anti-sémitisme, l’anti-islamophobisme, l’anti-homophobisme et l’anti-climatosepticisme. Le Bien, c’est la gauche pas trop à gauche, c’est le bio, le végétarien et le végan. Le Bien, c’est l’automatique, le virtuel, le technologique, le statistique et le français épicène… et c’est pour cela que Philippe Muray fusillait de sa plume la « tyrannie du Bien ». A son époque  – cela fait une bonne vingtaine d’années – le Bien souffrait déjà d’une fâcheuse tendance à l’impératif universel et indiscutable.

On peut en dire autant de la démocratie. Nous ne faisons pas que voter des lois, ou alors confirmer ou infirmer celles que concoctent nos officines parlementaires. Nous procédons aussi aux élections qui, si les mots ont encore un sens, visent à déléguer une part de l’autorité du peuple à des personnes promues à « l’élite ». Cela fonctionne partout, au plan fédéral comme au plan cantonal, cela redescend jusqu’à la commune, le village et la fanfare municipale. Au sein de nos associations de joueurs de Chibre ou de Jass, on élit même les scrutateurs, qui comptent les mains levées. Et cela ne marche pas si mal… mais avec une tare originelle: on ne peut élire que celle ou celui qui se « sent » capable de régner, sans que l’on sache très bien si ce fumet d’élite est véritablement délectable.

Pour le dire plus simplement, il y a, dans le menu des noms proposés à nos suffrages, à boire et à manger… parfois même à vomir.

Le candidat doit séduire une majorité d’électeurs. Les séduire plus que de leur donner à penser. Leur promettre la Lune quand on peine à voir le soleil qui la fera briller. Et il arrive, n’est-ce pas, que l’élu scintille davantage par son ambition que par l’éclat de ses neurones ou de sa culture.

C’est un des risques de la démocratie: consteller les sphères du pouvoir de « petits chefs » pour qui gouverner signifie « enquiquiner » les distraits qui les ont élus.

Ah! Quelle jouissance de faire marcher le petit peuple « au pas de la loi », Muray dixit. Et cela vaut pour tous les niveaux de décision: imposer le masque après en avoir, des semaines durant, dénié toute efficacité; faire la moue devant telle couleur choisie pour une façade; isoler les aînés dans leur EMS; « pinailler » pour cinq centimètres de clôture; convoquer une commission pour invalider l’abattage d’un arbre qui s’écroulera de toutes façons; et surtout, faire rédiger des rapports, des formulaires et des statistiques auxquelles personne ne comprendra rien, même ceux qui s’y embrouillent en de fumeux calculs.

La démocratie, c’est comme la vie: il faut en accepter les limites. Il y a des dirigeants remarquables, et d’autres dont Coluche dirait qu’il ne sont pas tout à fait terminés, surtout vers le haut, là où « il y a encore de la place ». La mort fait partie de la vie, comme la sottise de la démocratie.

Le problème est que la sottise – mâtinée de quelque méchanceté – est souvent avide de régner.

On se souvient de « l’apologue de Yotam », dans le livre des Juges: voici que les arbres se cherchent un roi – littéralement un « messie ». L’olivier, le figuier et la vigne refusent  d’aller « se balancer au-dessus des autres arbres ». Pourquoi renonceraient-ils qui à son huile, qui à sa douceur, qui à son vin? Un seul candidat accepte la charge: le buisson d’épines.

C’est ainsi que la démocratie peut se muer en dictature, une dictature certes discrète, avec son apparence bon-enfant, mais qui pourrit nos chemins de chicanes « légalomanes » et d’embûches administratives.

Alors tant pis pour nous: c’est nous qui, après tout, les avons élus, nos petits-chefs buissons d’épines qui se balancent au-dessus de nos têtes vides.

Ne renonçons pas à la démocratie: elle fait nos jours meilleurs et nourrit de belles espérances. Mais n’entretenons aucune illusion: il y a toujours en elle un peu de masochisme.