30. juil., 2020

Chronique d'une langue qui s'alanguit

Ce matin, la Radio Romande s’intéresse à la langue française. Pour répondre aux questions des auditeurs, on a convié une socio-linguiste. On s’en réjouit … mais on déchante, tant ses propos sont révélateurs d’une forme très ordinaire de laisser aller langagier. Dans sa bouche pourtant experte, la langue s’alanguit.

Au fond, le message entendu est banal: face aux assauts de l’usage, il convient de rendre les armes. Le français se doit parler comme il se parle, la langue est vivante, sacrebleu, laissons la vivre. Que les pédants se le tiennent pour dit: résistez à l’usage, on vous aura à l’usure!

On polémiquera en d’autres occasions à propos des sous-entendus politico-sociaux cachés sous l’argument. Il s’agit, on le sait bien, de lutter « à tous crins » contre les discriminations sociales, de s’adapter donc au parlage du commun et de bannir l’élitisme. Laissons-là ce très gauche argument de gauche selon lequel le « bien parler » et le « bien écrire » seraient des privilèges de classe.

Trois remarques peut-être.

Primo, la langue n’est pas seulement, ni même prioritairement, un moyen d’échange d’informations. Dire qu’elle est l’expression de la pensée serait plus exact mais encore insuffisant. En réalité, la langue EST la pensée-même.

Tout pédagogue un peu affûté sait bien que certains sujets pensent davantage par le truchement de représentations spatiales – des images donc – qu’au moyen des séquences temporelles propres au langage. D’autres « tactent intérieurement » – selon l’expression d’Antoine de La Garanderie – l’objet à connaître, ne le re-connaissant donc pas d’abord au moyen du langage. Reste que l’acte de connaissance initié par l’image ou par un ressenti intérieur demeure à l’état d’intuition – et surtout à la disposition du seul sujet pensant – aussi longtemps que ce dernier ne l’a pas élaboré avec des mots. Bref, parler ou écrire, c’est penser. Mal parler ou mal écrire, c’est penser « pauvre ».

Par exemple – on aurait pu en choisir d’autres – notre socio-linguiste ne parait guère froissée par l’expression « tu fais quoi aujourd’hui? », expression dont on ne voit pas pourquoi il faudrait la substituer au très classique et très simple: « que fais-tu aujourd’hui? ». La séquence sujet-verbe dit l’affirmation. La permutation signale la question. Du point de vue de l’idée, affirmer et questionner sont deux « pensées » différentes. Pourquoi se priver d’une aussi élémentaire clarté? Serait-ce précisément qu’on n’a pas la pensée claire? Ou pire encore, que l’on considère la clarté comme suspecte?

Secundo, la langue est aussi un moyen de communication et si l’on entend communiquer, mieux vaut des codes de langage à la signification précise qu’un usage labile, variant au gré du temps, des idéologies… et des paresses.

Aux temps héroïques des premiers ordinateurs personnels, on s’arrachait les cheveux dès lors qu’il s’agissait de passer de Gates à Job ou inversement. Un texte saisi sur Mac se remettait mal d’une transhumance vers les puces windowsiennes… et inversement encore. C’est qu’on ne parlait pas la même langue. On utilisait des codes certes ressemblants, mais ne coïncidant pas avec suffisamment d’exactitude pour que l’on pût aisément passer d’une machine à l’autre.

On parvient exactement aux mêmes méprises lorsqu’on se montre trop tolérant dans les usages linguistiques. A faire litière de la précision orthographique, syntaxique ou lexicale, on finit pas ne plus se comprendre, lorsque du moins il y a quelque chose à comprendre.

Oserais-je avouer que, perché sur le promontoire fragile et instable de mon grand âge, il m’arrive de ne rien comprendre à certains parlages ou écrivages qui jouent à leur guise avec les conventions…classiques de la langue. On insiste aujourd’hui assez lourdement sur les vertus « communicantes » de la langue mais, à force de railler certaines conventions, on finit par ne plus se comprendre.

Tertio, n’oublions pas la dimension culturelle de la langue. Vouloir, pour je ne sais quelle forme de paresse, simplifier la grammaire, la syntaxe ou le vocabulaire, c’est biffer de la culture tout ce qui revêt un certain caractère de complexité, autant dire radier la culture elle-même.

Les premiers gribouillis colorés de l’enfant sont tout à fait charmants: ils ne constituent pas encore des oeuvres dignes de Renoir ou d’Utrillo. Le cri primal d’un patient en souffrance revêt – selon les psychologues – une importance décisive dans le processus de guérison … mais ce n’est pas encore une fugue de Bach.

La culture, par définition, est une épiphanie de la complexité. Et cette complexité paraît aussi requise du langage. En la voulant raboter jusqu’au simplisme, on se prive, in fine, de subtilité et il n’y a pas de culture sans subtilité.

Vive donc la subtilité du discours! Vive donc les circonflexes agaçants, les traits d’union à tracer ou à ne pas tracer, la concordance des temps, si illogique parfois – l’imparfait après « si » – , les invraisemblables accords du participe passé. Qui s’est un jour frotté à un peu de culture sait que la complexité est une jouissance. Bien sûr, la langue est vivante… et elle se modifie – lentement – avec le temps. Reste qu’à vouloir la simplifier à outrance,  par quelque volonté impatiente et souvent violente, c’est la mort qui la guette. Et la mort de la culture.

Et même la mort de cette « communication » que l’on prétend première.