26. juil., 2020

Chroniques des investissements immobiliers de Dieu

Franchement, si j’étais un dieu, j’hésiterais entre le rire et la colère.

Voyez la Turquie: par la voie la plus légale que l’on puisse imaginer dans ce pays, à savoir la volonté du Rais, Erdogan a obtenu que la Basilique Sainte Sophie fut arrachée au patrimoine mondial de l’humanité et affectée au seul culte musulman. Ce joyau fut naguère une mosquée, laquelle fut jadis une église byzantine, bâtie sans doute sur un squelette de temple païen.

Si j’étais un dieu, j’ironiserais sur cette manie des hommes à changer sans cesse les locataires des lieux sacrés. Un coup, c’est un collectif de divinités qui squatte l’édifice, un autre coup c’est Allah, un autre encore le Christ et lorsqu’on se lasse, on finit par louer le tout à des musées, des salles de spectacle ou de gymnastique (comme à Porrentruy par exemple). Et cela ne s’arrête pas aux murs et aux toitures: même le mobilier y passe.

La Réforme, par exemple, a gardé les murs mais décapité les statues et esquinté les fresques, imitant en cela les vandales iconoclastes des 8ème et 9ème siècles byzantins. Le même sort vient d’être réservé par un inconnu, le 23 juin dernier, à une statue de la Vierge de la localité de Sumène, dans le Gard. Les Talibans, eux, ont employé leur puissance de feu contre les Bouddhas de Bâmyiân en Afghanistan. C’était en 2001…mais cela s’est fait en plein air, pas dans un temple, et en direct à la télévision.

A Istanbul, les fresques byzantines sont pour l’instant préservées mais masquées – c’est décidément une manie – derrière d’épais rideaux noirs. Les dirigeants turcs s’étaient déjà fait la main sur la Sainte-Sophie de Nicée et celle de Trébizonde, en 2011 et 2013. On s’attend au même processus pour l’ex-mosquée ex-église de l’actuel musée du Saint-Sauveur de Chora, avec sa célèbre fresque de la résurrection.

En Occident, on s’étrangle d’indignation…même si Erdogan pourrait rétorquer primo que la Turquie est aux Turcs, lesquels sont souverains sur leur territoire; secundo qu’un lieu de culte n’a pas à servir de sanctuaire aux dieux du tourisme et de l’argent; et, tertio, que les Européens feraient bien de mieux veiller à leurs propres églises, lesquelles flambent volontiers (au moins vingt incendies en France depuis deux ans), parfois sous les coups de quelque malveillance et toujours en raison d’un défaut d’entretien, qui est une forme de malveillance.

Bref, si j’étais un dieu, j’hésiterais à investir dans l’immobilier. Les contrats y sont de durée limitée et les affectations à définition variable. Et ces incessantes mutations font un peu désordre dans l’esprit des hommes, qui se demandent bien pourquoi nous les dieux, sommes sans cesse en train de nous chamailler sur des questions de registre foncier.

Le meilleur des nôtres remarquait avec sagesse que « l’heure vient où ceux qui se prosternent en vérité se prosternerons devant le Père dans l’esprit et le vérité.» Ni sur telle montagne, ni à Jérusalem, ni en Samarie et, ajouterait-il aujourd’hui, ni à Rome, ni à Istanbul.