6. août, 2020

Chronique d'un p'tit rien mais qui fait plaisir

Si l’homme a des raisons momentanées pour être heureux lui-même, écrit Nietzche, il n'en accumule pas moins les malheurs du prochain, comme un capital dans sa mémoire, pour le faire valoir dès que sur lui aussi le malheur se met à fondre : c'est là également une façon d’éprouver une « Schadenfreude ».

Joie vilaine que cette façon de se réjouir du malheur d’autrui, mais, comme le chantait Jean-Villard Gilles, c’est « un p’tit rien mais qui fait plaisir. »

L'homme est bon, l'homme est charitable / Un rien l'émeut, un rien le prend / Pas besoin de trucs formidables / Pour exalter ses sentiments / Il n'est pas, quoi que l'on en dise, /Tellement blasé, nom d'un chien. / Il a des émotions exquises. / Il suffit d'un rien, d'un p'tit rien / Pour qu'il sente son coeur bondir / Un p'tit rien mais qui fait plaisir
Votre ami Victor se marie /Avec une femme vraiment très bien / On le félicite, on l’envie / Il est beau gosse, elle a du chien / Six mois après, six mois de rêve / Six mois d'un grand bonheur vécu / Un bruit circule, un bruit s’élève  /Chhht… Motus. Victor est... - Non ? - Si, si… / Le pauvre ami, c' qu'il doit souffrir ! / C’est un rien mais qui fait plaisir.
Ce vieillard presque centenaire / Voyait son ami Tartempion / Qui n'était que nonagénaire / Tous les jours lui damer le pion / Il lui disait "Mon vieil Emile, /J’irai à ton enterrement » / C’est lui qui est mort d'un excès d' bile / Le vieux murmure "Il était temps. / Tous ces jeunes, j' les ai vus partir / C’est un rien mais qui fait plaisir. »

Et lorsque, en deux semaines, ce sont deux petits « rien » qui déboulent aux informations… je ne boude pas mon plaisir.

L’affaire « Garmin » d’abord.

L’entreprise vient d’être paralysée par un sabotage informatique – « hacking » pour les initiés – qui a bloqué tout le système. On précisera à l’intention des sédentaires qu’un engin fabriqué chez Garmin est supposé empêcher le randonneur de s’égarer dans le bois du Risoud… et ailleurs probablement. Ce randonneur, le voilà donc contraint de se servir d’une bonne vieille carte géographique, dont il ne sait plus vraiment dans quel sens la tourner. Sans sa prothèse électronique, il perd le nord et s’égare. Il ère, affolé comme tous ceux qui sont un instant privés de leurs hochets numériques.

Voilà qui nous rappelle – mais nous l’oublierons rapidement – que le formidable pouvoir de ces outils indispensables s’accompagne d’une tout aussi formidable fragilité, qu’on se refuse à entrevoir, comme on avait si commodément choisi de négliger… de possibles pandémies.

Tout le fatras des ainsi nommées « technologies »  – fascinantes autant que décérébrantes – est d’une fragilité affolante. Les puces sont aux outils ce que les hormones sont au corps humain: une variation quelques milligrammes met tout le système par terre. Alors, le jour où un avertissement sans frais nous est adressé, oui, c’est un « p’tit rien mais qui fait plaisir ».

Les cafouillages de l’OFSP ensuite.

L’office fédéral de la santé publique vient de confesser s’être copieusement pris les pieds dans ses statistiques. Dans 42% des cas, les nouvelles infections sont contractées dans les boîtes de nuit… le lendemain, ce ne sont plus que… 2% et 27% dans les familles (sans préciser que les noctambules ont aussi une famille.) Et tout le monde est en colère car, les chiffres, n’est-ce pas, c’est le nerf de la guerre, ou plutôt la guerre des nerfs. Pour décider des mesures à prendre, « chez ces gens là, Monsieur, on ne pense plus, on compte »!

Dénonçant depuis longtemps la dictature des statistiques, je souris – c’est mal – mais c’est un « petit rien qui fait plaisir ».

Et si l’on éprouve du plaisir, c’est parce qu’on se souvient de la seule sagesse qui vaille: savoir qu’on ne sait rien.

Et, ne sachant rien, s’en tenir au simple.