2. sept., 2020

Chronique anthume

Puisqu’il faut mourir, mourissons! répétait Richard Flechtner, (1909-1980) maître de chapelle au Collège Saint-Michel de Fribourg. Mais avant de passer à la moulinette de la mort, Flechtner – que nous surnommions affectueusement Fleco – a transmis à des centaines d’enfants et de jeunes gens l’amour de la musique, classique et liturgique. De nombreux chanteurs de la maîtrise sont aujourd’hui des musiciens souvent amateurs… au sens le plus noble du terme.

Fleco puisait dans sa mémoire de la mort le goût de transmettre la vie, non pas au seul sens de conformité hygiénique des carcasses aux lois de la physiologie, mais la vie du sens, qui était d’art, de beauté et d’espérance.

Il n’était pas un moderne et nous sommes peut-être, nous, ses chanteurs, passés à côté d’oeuvres contemporaines dignes d’intérêt. Son répertoire privilégiait Palestrina et Lassus à Britten ou Fauré. Pas Rock pour un sou, mais grégorien jusqu’à la moelle, il nous enseignait le déchiffrage des neumes que nous lisions alors plus facilement que les basses chiffrées des grattoires électriques dont les stridences saturaient les avariétés radiophoniques. Peut-être étions nous quelque peu intégristes en matière de liturgie et de répertoire. Qu’importe: une porte s’était ouverte dans nos esprits. Et le goût du beau. Et le goût des oeuvres. Et le goût de l'effort pour grandir

Que pouvions-nous, du haut de nos douze ou quatorze ans, comprendre du rapport de la mort avec la transmission de la vie? Pas grand chose sans doute.

Jeune, on voit la mort comme une fin strictement chronométrique, un processus on-off. On meurt par court-circuit.

Avec l’âge naît l’intuition d’un écart entre fin et achèvement. La mort ne serait rien si la fin de la vie coïncidait avec son achèvement.

La vie, ça commence et ça finit. Mais c’est aussi un projet de sens où chacun « se sent prévu pour plus d’éventualités qu’il n’en peut connaître », écrit Paul Valéry dans Monsieur Teste. « Tout ce que je fais et pense » , dit-il aussi, « n’est que le Spécimen de mon possible» et s’il est une tristesse du dernier âge, c’est bien de savoir que la mort pourrait survenir – et survient souvent – avant le plein déploiement de ce possible.

Ne ramenons pas tout à la crise sanitaire…mais derrière le brouhaha qu’elle engendre, on peine à entendre le bruissement du sens.

On veut à tout prix éviter que la quantité de nos années ne vienne à diminuer au point d’inverser les statistiques de ce qu’on nomme l’espérance de vie. Mais à quoi bon empiler les années de vie jusqu’à atteindre « l’âge d’être son propre père »(Obaldia), si c’est au prix d’un étouffement de notre possible qui n’est possible qu’avec la liberté et la responsabilité? Qu’avec l’accès au beau. Qu’avec le goût des oeuvres à voir, à lire et à entendre. Qu'avec le rude travail de mûrir.

"Tout ce qui m'était facile m'était indifférent et presque ennemi. La sensation de l'effort me semblait devoir être recherchée, et je ne prisais pas les résultats heureux qui ne sont que les fruits naturels de nos vertus natives. C'est dire que les résultats,en général, – et par conséquent les oeuvres, – m'importaient beaucoup moins que l'énergie de l'ouvrier,  – la substance des choses qu'il espère. (Paul Valéry, Préface à M. Teste)

Puisqu’il faut mourir, mourrissons!  Rien d’autre que le fameux Memento Mori qu’on trouve déjà chez Ciceron, ou cette préméditation de la mort qui, d’après Montaigne est aussi une préméditation de la liberté. Mais aussi – et c’est cela l’important pour notre temps: «  Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir, nous affranchit de toute sujétion et contrainte.»

Quand on ferme les écoles, qu’on bâillonne les élèves et les professeurs, qu’on interdit les concerts et le théâtre, qu’au lien on substitue la distance, qu’on envoie les hélicoptères de  police pour amender des randonneurs, alors oui, peut-être – mais ce n’est pas certain – on va éviter quelques décès décevants pour les statistiques ou quelques contaminations non-létales mais douloureuses. Oui peut-être! Mais qu’est cette vie si on la prive de ce qu’il y a de vraiment vivant en elle… et qui est plus qu’une mécanique en bon état de marche?

Richard Flechner n’a guère vécu plus de 70 ans. Mais il a vécu… et nous a appris à vivre.