9. sept., 2020

Quand la sottise le dispute à la peur

(De cette chronique, on a extrait deux articles différents, l’un paru, sous le même titre dans Antipresse  250, le 13 septembre, et l’autre dans la Feuille d’Avis de la Vallée de Joux, le 17 septembre.)

Jetant un coup d’oeil sur le temps passé, nous aimons à caractériser les siècles. Le XVIIème fut le Grand Siècle et le XVIIIème celui des Lumières. Moins de lumière au XIXème, car on patauge un peu dans le ressenti romantique, à l’écoute des grands drames intérieurs, ces émotions qui sont « la puissance inventive de l’âme sur l’esprit» (P.Valéry. M Teste, Quelques pensées).


Quant au XXème – simplifions-nous l’analyse –,  il est inqualifiable.


Comment jugerons-nous le XXIème siècle? C’est un peu tôt pour le dire, mais à en observer ses vingt premières années, notre temps tremble, comme transi de peur.

Quelle peur? En ce moment: d’un virus. Bientôt: d’un autre virus. Et depuis pas mal d’années: du délitement environnemental. A moyen ou long terme, c’est la guerre que nous redoutons, ou le grand « bug » informatique, ou l’accident nucléaire, ou quelque collision cosmique. Et, dans un battement d’ailes régulier, c’est le vautour de la crise économique qui vient ronger nos PIB’s.


Aujourd’hui, c’est « la » pandémie qui fait nos sangs retournés. Le virus circule encore mais, si vous voulez mon avis, il a sa tête des mauvais jours et paraît mal en point. Il provoque peu de symptômes, déserte les hôpitaux, et ne menace réellement que les personnes souffrant déjà d’autres pathologies, dont la mienne qui est d’avoir atteint depuis longtemps l’âge d’être mon propre père. (Obaldia) L’agonisant – mais peut-être roué –virus se glisse dans les statistiques et se vante sans vergogne d’être l’exécuteur des basses oeuvres, là où ce sont ses collègues qui ont fait le sale boulot. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas le prendre au sérieux, ce virus. Le bon stratège connaît bien le risque de  mépriser l’ennemi et de baisser la garde. Ne le pas surestimer non plus nous éviterait  cette forme de panique qui nous hébète.

C’est curieux, tout de même, ce nom de virus. On songe au latin « vir » qui désignait l’homme – dans le sens de Mann et non de Mensch – et qui a formé le mot « virtus »… à savoir la « vertu » et plus spécifiquement le « courage ». Au virus, opposer la « virtus »…plutôt que d’étranges mesures prétendument sanitaires, qui ressemblent toujours davantage à des rituels de conjuration de nos peurs.

On évoquera la nécessaire prudence, laquelle pourtant n’est prudente que purgée des peurs paralysantes. Ou alors, on dira que la prudence est une forme intelligente de la peur, laissant entendre qu’il en serait de sottes. Et c’est bien de sottise qu’il faut parler pour notre temps tremblant.

La sottise, remarquait Lucien Jerphagnon, voilà vingt-huit siècles qu’on en parle. Vieille habitude, assez étrange ma foi. Etrange, car lorsque on parle de sottise, on vise celle des autres, de quoi l’on infère qu’à l’instant même où ce sont les autres qui l’évoquent, on est ipso facto inclus dans le diagnostic. Si, à cette hypothèse, on ajoute le corollaire évident que le comble de la sottise est d’accuser les autres de sottise, on obtient le théorème de l’imbécillité universelle, formulé par François Rabelais: «Amys, vous noterez que par le monde y a beaucoup plus de couillons que d’hommes, et de ce vous soubvienne! » (5ème livre, VIII).

La sottise est donc universelle. Le méconnaître serait sottise. Reste la difficulté d’en repérer les symptômes singuliers et plus encore les remèdes.


Nous sachant ainsi sots, sinon absolument du moins relativement au jugement d’autrui, nous pourrions nous réjouir de ce que l’homme soit désormais bâillonné… et contraint donc au silence. Mais, – bonne nouvelle – le sot ne serait pas sans qualité si du moins l’on en croit le Naudin des Tontons Flingueurs, campé par Lino Ventura: « Les cons, ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît. »


« Ça ose tout »! Un sot – qui campe une version « gentille » du « con » –, c’est donc courageux, voire téméraire. Ça prend des risques. Ça n’est pas assez futé pour discerner le danger… ou alors – autre point de vue – assez malin tout de même pour ne pas voir le danger partout. Cela ressemble à ce que je nommais la vertu de courage, qui donc caractériserait le sot!  Pensée étrange en un temps qui se persuade – et ce n’est pas exactement la même chose – qu’il n’est de pire sottise que de manifester du courage, par exemple devant un virus, la mort ou la maladie.

Dans ses Essais, Montaigne note que la couardise est pire que la mort. Pour être précis, il la dit plus importune que la mort. Importune? En langage courant: plus embêtante, plus casse-pieds, et Montaigne de relever aussi que « la peur redoute même ce qui pourrait lui porter secours »… ce qui est le comble de la sottise. A méditer pour notre temps!  L’auteur des Essais illustre son propos par l’exemple d’une bataille de Caius Julius Caesar – dit Germanicus –  au cours de laquelle « deux grosses troupes prirent d’effroi deux routes opposites, l’une fuyait d’où l’autre partait. » On imagine la scène: du haut comique! Les uns fuient à gauche, les autres à droite… et tous se retrouvent au même point: un point d’interrogation.

Citant Virgile, Montaigne écrit également: « Je demeurai frappé de stupeur, mes cheveux se dressèrent et ma voix s’arrêta dans ma gorge». Nous voilà déjà démasqués – si je puis ainsi m’exprimer. Tantôt la peur, écrit encore Montaigne, « nous donne des ailes au talon… tantôt elle nous cloue les pieds et nous entrave.»

Reconnaissons qu’aujourd’hui elle nous entrave  et voilà qu’il faudrait inverser l’aphorisme de Naudin, alias Ventura: « Les cons, ça n’ose rien, c’est même à cela qu’on les reconnaît. »

Ça n’ose rien… et même pas nommer la peur. D’où ces « rituels de conjuration » évoqués plus haut.

Ces rituels, qu’ils soient de masque, de statistiques, de « tracage »…, nous les pratiquons servilement, dans le seul but de nous bricoler quelque artifice d’espoir. Or, note Paul Valéry, l’espoir est « une méfiance réflexe à l’égard de nos prévisions. Heureuse méfiance, l’espoir est un scepticisme. C’est douter du malheur instant. »

Puisque nous ne pouvons rien prévoir, l’espoir « exploite les moindres défauts de la connaissance que nous avons ».

Autrement dit, ne sachant de ce qui nous menace à peu près rien de plus que rien, nous préférons « douter du malheur instant » et nous rassurer par des rites où le symbole à la part belle.

Et cela vaut pour d’autres menaces qui nous effraient: Puisque il se pourrait que demain  notre petit bout de ciel soit infecté d’ennemis – ces virus d’acier et de feu capables de traverser notre pays en moins de dix minutes – , il faudra bien brandir contre eux les masques de quelques chasseurs supersoniques. Personne ne sait d’où cet ennemi pourrait venir… de la Russie? De la Chine? Des USA, pourquoi pas? De la Macronie? De la Merckelie? Et guidé par quel dessein?

Bref, on ignore tout, donc il faut tout prévoir. Le principe de précaution, voilà l’idole!


Principe de précaution encore: si l’on s’avise de prononcer ce mot maudit de « souveraineté » – qui n’est qu’une manière de dire qu’on est responsable de son propre coin de terre et de ceux qui y habitent – alors on déclenche de nouvelles avalanches de peur. Devenir souverain chez soi pourrait activer les clauses dites « guillotines », ruiner l’économie, torpiller la recherche scientifique, bref, l’apocalypse.

En réalité, nous n’en savons rien, pas plus que ne nous connaissons ce dont le bâillon nous protège, ni comment d’improbables vaccins nous sauveront, pas plus que nous ne pouvons prévoir comment quelques milliards de francs investis en tôles d’acier empêcheront les méchants de nous assaillir. Et rien de prévisible non plus avec le réchauffement climatique, l’immigration – qui ne fait que commencer – ou la manière dont il faut procéder pour faire du loup un agneau.


On sait peu de ce qui nous menace et ce peu même nous angoisse.

Reste alors l’espoir qu’éveille l’imagination de quelques solutions et l’on se rassure d’un peu de science et de beaucoup de machines et d’argent.


Encore une illustration? On doit voter à propos de ce qui ressemble à une forme de protection des familles. Se basant sur les mêmes données « scientifiques », mitonnées en statistiques irréfutables, les uns, à gauche, affirment que les mesures envisagées ne protégeront qu’une minorité déjà « nantie » et les autres à droite que, tout au contraire, une majorité profitera largement d’une manne inespérée. Chacun est sûr de son fait, alors que le seul sûr est que rien n’est sûr. Croyance plus que science!

Ce qui est sûr, c’est que l’avenir continuera à faire son métier d’avenir… qui est d’être imprévisible. Soit on se laisse effrayer… et l’on se bricole d’artificiels espoirs, soit on « entre en soi-même armé jusqu’au dents » (P. Valéry) et l’on devient fort de cette force intérieure que confèrent les biens que ne menace nulle menace.

Ces biens? La culture, l’art, la mémoire de la mort, l’intensité des relations humaines – et pas leur quantité – bref, l’intelligence qui, à défaut d’espoirs illusoires, pourrait bien nous conférer un petit rien de paix et de sérénité.

Ne pas fuir nos peurs mais les regarder droit dans les yeux… pour leur faire peur.