19. sept., 2020

Quand l'autorité engendre la résignation

Epidémie oblige – ou n’oblige pas – nous voilà devenus parfaitement obéissants. C’est amusant car, en des temps pas si lointains, nous manifestions contre le réchauffement climatique, contre le racisme, contre les discriminations, contre la cruauté des abattoirs. Plus simplement, nous aimions du pouvoir et des lois tirer les poils de moustache en roulant un peu trop vite, en traversant hors des clous ou en fumant une pipe en des lieux déclarés vierges. On ramenait de voyage quelques flacons interdits. On naviguait sur le lac de Joux sans permis. Bref, la vie était souriante. Désormais, derrière nos masques d’obéissance, on devine plutôt la grimace.

Non pas qu'obéir soit nécessairement une sottise. Il est, n’est-ce pas, des tristesses nécessaires sinon utiles. L’ob-audire latin dit tout simplement qu’on écoute (audire) celui qui parle en face (ob) de nous. Une parole est dite, qui s’incarne dans un acte. Au fond, c’est une affaire d’autorité, cette autorité dont Josef Bochenki a décrit la « logique » dans un ouvrage intitulé « Qu'est-ce que l’autorité?», une étude rigoureuse à offrir d’urgence à tous nos élus.

L’autorité, écrit-il, est une relation à trois termes: un porteur, un sujet et un domaine. Je néglige pour l’instant ce domaine, me limitant à signaler que l’autorité ne peut s’exercer dans tous les domaines et qu’il serait utile de se demander si le « confinement » des sujets n’en serait pas une extension illégitime. Contentons-nous pour l’instant de comprendre, avec Bochensky, qu’il existe deux types d’autorité: une autorité dite « épistémique » – le porteur EST une autorité dans tel domaine – et une autorité « déontique » – le porteur A une autorité dans un domaine donné.

En gros, on évoque la compétence et le pouvoir. S’agissant d’autorité épistémique, le sujet accepte comme vrai – en principe – ce que lui communique le porteur. Dans la relation « déontique », il fait – en principe – ce que lui enjoint le porteur.

Les ennuis surgissent lorsque le porteur d’une des autorités est démuni de l’autre: il y a des compétences impuissantes et des pouvoirs incompétents. C’est une des limites de la démocratie, dont il faut bien s’accommoder. Ceux qui détiennent le pouvoir, par exemple dans le domaine de la santé, ou de la défense armée, etc.. sont généralement fort ignorants de l’objet de leur pouvoir et doivent donc s’appuyer sur des « experts » supposés détenir l’autorité « épistémique ». Et il peut arriver que ces « sachants » sachent surtout chasser la chimère chez leurs confrères et qu’il faille donc que ce soit le pouvoir incompétent qui tranche. Voilà qui est certes fâcheux… mais, une fois encore, il faut bien s’en accommoder.

Revenant à l’obéissance, on admettra sans peine qu’elle n’a de sens que si la parole à laquelle on se soumet est suffisamment grasse d’intelligence et forte d’un juste pouvoir. Et lorsque l’intelligence est au pain sec et à l’eau, on se révolte ou alors, par peur de conséquences fâcheuses, on se résigne.

La peur, écrivais-je récemment en citant Montaigne, nous cloue sur place (résignation) ou nous donne des ailes (révolte). Je suggérais, observant la présente comédie humaine, que notre temps était davantage de clous que d’ailes.

Le clou de la peur serait alors la résignation. Les étymologistes suggèrent que le mot dériverait de signe et de seing, à savoir cette signature que l’on appose sur un document pour en « signaler » l’auteur. Le seing donne ensuite le sceau et « résigner » signifierait  la résiliation d’une signature. On retire sa parole. On renonce à un engagement. En termes simples: on se dégonfle. Se résigner, c’est rompre le pacte conclu avec la liberté et l’intelligence.

Ce qui nous manque en ce moment, c’est l’autorité de compétence. On se résigne à l’absurde. Arborer un bâillon pendant les dix secondes qui séparent l’entrée du restaurant de la table et puis l’ôter, puisqu’il faut bien manger; se masquer dans une échoppe de quartier où l’on a pris l’habitude de la distance et des utiles rituels de désinfection. Ne se saluer que par l’évocation de l’interdiction de se serrer la main, cette main que l’on tend par réflexe et que l’on retire aussitôt en disant « on n’a pas le droit ».

Mais qui dit le droit, ce droit d’exception devenu règle et qui nous fait renoncer au bon sens, à l’intelligence et à la volonté? Qui est donc ce porteur d’une autorité qui a cessé d’être épistémique pour n’être plus qu’épidémique?

Nos chefs, bien-sûr…  « chef » signifiant, le croirait-on, la « tête ». Ces « chefs », nous les  avons élus; nous leur avons fait confiance pour le bien commun, qui est le bien de chacun. Nos parlementaires, à qui nous avons conféré le pouvoir parce que nous les supposions compétents, sont ceux-là même qui viennent de confier une forme – certes bien helvétique et donc modérée – de pleins pouvoirs au Conseil Fédéral dans le « domaine » de la gestion de la crise sanitaire.

Ces gens-là pratiquent ce que Paul Valéry appelle des « professions délirantes ».

« Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l’opinion que l’on a de soi-même, et dont la matière première est l’opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d’un certain délire des grandeurs qu’un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d’uniques, règne la loi de faire ce que nul n’a jamais fait, et que nul jamais ne fera. » (Monsieur Teste, Lettre d’un ami)

Ne nous gaussons pas trop vite de nos élus: leur profession est aussi délirante qu’impossible. Comment être élu sans plaire? Etre réélu si l’on a déçu, alors qu’on est « voué à une éternelle candidature »? Et puisque, bizarrement, nous autres, électeurs, considérons que « tant qu’on a la santé », tout le reste peut bien attendre, l’élu, l’édile, le ministre doit « satisfaire à la demande », au risque de la gesticulation sinon de l’esbrouffe.

On ne sait encore qui du virus ou de nos carcasses sortira vainqueur du combat. Si c’est le virus qui nous met au tapis, on se targuera, en haut lieu, d’avoir au moins limité les dégâts. Si au contraire, c’est la maladie qui disparaît sans laisser d’adresse, l’autorité pourra s’attribuer les mérites de la victoire.

Je crois que nul ne s’illusionne quant à l’efficacité des mesures proposées, pas même ceux qui les proposent et les imposent. Je ne saurais même en critiquer les fauteurs, mus par les paniques communes, augmentées du souci de plaire ou, au moins, de ne pas décevoir. Sur ce point, pas sûr qu’elles y parviennent car on commence à entendre ça et là quelques murmures de révolte.

Au fond, nos élus paraissent ne rien redouter autant que l’infection des sondages d’opinion et pour se donner la bonne image d’avoir fait quelque chose, ils manient la menace et brandissent les amendes devant un peuple qui se résigne et se bâillonne, moins par peur du virus que du châtiment.

Respecter nos édiles est un devoir démocratique, car c’est nous qui leur avons délégué notre autorité de « peuple ». Un devoir social aussi, car ne pas infecter son voisin est la moindre des politesses. Mais je suggérerais que, face à nos autorités si déontiques et toujours moins épistémiques, nous fussions non comme l’âne résigné, mais comme le renard que campe La Fontaine:

« Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre;


Leur apparence impose au public idolâtre.


L’âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit:


Le renard, au contraire, à fond les examine,


Les tourne en tout sens; et quand il s’aperçoit


Que leur fait n’est que bonne mine,


Il leur applique un mot qu’un buste de héros


Lui fit dire fort à propos.


C’était un buste creux et plus grand que nature.


Le renard, en louant l’effort de la sculpture:


« Belle tête, dit-il; mais de cervelle point. »


Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point. »

 

Nemesis, la « contractuelle des dieux » (Jerphagnon) châtiait l’hybris des hommes. On sait qu’elle exerça ses talents sur Narcisse. N’est-il pas étrange que la Nemesis de notre temps devienne elle-même Narcisse?