24. sept., 2020

Quand un riz raciste en voit de toutes les couleurs

On pourrait se demander aujourd’hui quelles sont les couleurs du monde, s’il faut à nos douleurs ou à nos espoirs une pensée grise ou bigarrée.

Du côté de l’espoir, le vert semble à la mode. Les dernières élections fédérales en ont coloré les chambres basse et haute et l’on a chamarré de vert les défilés « pour le climat ». Ces derniers jours, on a vu verdir la place du Palais bernois, au point qu’il a fallu mobiliser du gris-vert en armes pour déloger les campeurs.

Le rose ne se porte pas mal non plus, même s’il n’est qu’un rouge délavé par l’Histoire. Côté espoir, on voit la fleur fragante qu’on aime à offrir. Côté douleur, on se blesse aux épines. C’est la gauche en rose, avec le sang rouge si l’on y va trop distraitement. La nuance « rose-layette» sied bien – comme le relevait Muray – à une pensée molle qui rêve d’un monde pur, festif et consensuel.

On réserve généralement le bleu ou le jaune aux espoirs techniques. Le bleu virginise le diesel, le jaune fait étinceler la fée électricité. Naguère, les Beatles l’avaient associé à quelque sous-marin proto-écologique: « Alors nous avons navigué vers le soleil, jusqu'à ce que l'on trouve une mer de vert, et nous vivions sous les vagues, dans notre sous-marin jaune.»

Cela permet aux consciences piètrement vertes de trouver la paix. Mais c’est une paix sans espoir.

Il se murmure que la chemise brune se porte volontiers dans certain parti politique. On sait heureusement qu’il ne s’agit là que d’une tendance marginale mais qui mériterait que l’on consacrât un peu plus de vigueur à la lessive.

Quant au violet, on le sait arboré par celles qui virent à l’écarlate lorsque nous, mâles machistes et pâles, les déprisons.

Le kaléidoscope est donc en place et la palette garnie.

Mais il semble que le blanc et noir aient quelque peine à y trouver leur place, hormis chez Soulages dont les noirs sont source de lumière.

C’est qu’on apprend par le journal une nouvelle dont on rirait si elle n’était ridicule: D’aucuns, aux USA, considéreraient qu'Uncle Ben’s fut la marque d’un riz blanc raciste… ou une marque raciste de riz très blanc. Elle va donc changer de nom… et surtout d’image. Par respect pour les Noirs, on retirera le portrait du vieil oncle noir, afin de ramener à résipiscence les gourmands auxquels, depuis des lustres, une telle turpitude ne coupe même pas l’appétit. Bref, il faut adapter à l’air du temps les United Colors of Uncle Ben.

Uncle Ben, avant d’être une marque, était un riziculteur de la région de Houston. Quant à l’image, elle est celle d’un maitre d’hôtel auquel l’inventeur du produit entendait rendre hommage pour ses compétences et son amabilité. Bref, même pas de quoi fouetter un chat noir!

C’est bizarre, cet anti-racisme qui ne supporte plus un visage noir sur un paquet de riz blanc. Cela viendrait du KKK ou de quelque autre assemblée suprémaciste, on y comprendrait quelque chose à défaut de l’approuver!  Et bizarre aussi, ce militantisme droit-de-l’hommeux qui veut ne voir du passé que les noirs desseins du trop blanc Européen. Et entend donc purifier nos mémoires des turpitudes ancestrales qu’il est commode de dénoncer pour n’avoir pas à comprendre celles du temps présent.

Car derrière l’affaire de Tonton Ben, il y a bien-sûr l’esclavage, les rizières arrosées de la sueur de milliers de « sous-hommes » harassés. On sait tout cela, et l’on veut s’en souvenir pour que cessent aussi les esclavages de notre temps.

Se souvenir et du blanc et du noir, pour nous garder des nuances grises de la pensée facile.