5. oct., 2020

Chronique des t-shirts trop larges et des idées trop étroites

Bonne nouvelle: la presse se ressaisit et porte le regard au-delà de l’horizon de Madame la Covide, puisque l’animal, semble-t-il ou semble-t-elle, serait académiquement féminin.

Discutons alors du féminin, et d’un féminin genevois car, même en matière de féminin, les Genevois font toujours les choses autrement que les autres. Quelques jeunes filles  arborent en classe des tenues contraires au règlement. La sanction? Porter un ample t-shirt portant la mention « je m’habille convenablement ». Directeur d’école pendant des lustres, j’ai toujours peiné à convertir la « convenance » en centimètres et plus encore  à débusquer l’indécence au moyen d’une mesure qu’on pourrait consigner en un code. Cela démontre qu’un problème simple peut être fort complexe à résoudre et que les proviseurs sont eux-aussi bien à plaindre, lorsqu’ils sont promus au poste d’arpenteurs des terres désirables.

Je ne jetterai donc la pierre à personne, puisque j’ai été confronté à ce genre d’interrogation à peu près tous les jours de beau temps, mettons à partir de vingt degrés. Peu enclin à de telles incandescences, j’ai toujours regimbé devant ces problèmes d’aires vestimentaires, dont la solution ne peut qu’appartenir à l’ensemble des nombres imaginaires – dits aussi complexes – dont on rappelle que le carré est un nombre réel négatif ou nul.

Mais voilà: un directeur, ça doit diriger, ça doit décider. C’est même pour cela qu’on le paie et quoi qu’il fasse, on l’accable d’une pluie de remarques: on n’a pas à se mêler de la tenue des élèves; et en quoi cela regarde-t-il la direction d’établissement; et pourquoi prétend-on que cela gène les camarades et les professeurs; et pourquoi stigmatiser; et pourquoi discriminer; et l’égalité dans tout cela; le tissu en-dessous ou en-dessous du genou?

Au fond, pourquoi vouloir réglementer le top? Comment trouver un équilibre entre l’uniforme de marin et la mise de plage à la St-Trop.?

Pas difficile de s’aviser que telle apparence physique correspond à telle situation. On ne se présente pas également vêtu, maquillé, cravaté ou dénudé à un mariage, à un enterrement, à la piscine ou à la déchèterie. C’est tellement évident qu’on a honte de l’écrire. Il y a des codes sociaux, parfois embêtants, mais ils relèvent de ces conventions qui permettent de vivre ensemble. Peut-être a-t-on été, par le passé, un peu trop tatillon sur des affaires de tenue. Nous aurons désormais une attitude disons …davantage plurielle. Reste qu’il faut bien qu’à l’école comme dans tous les lieux de travail,  – et je me suis laissé dire que l’école était parfois un lieu de travail – on se mette à peu près d’accord sur une manière de se « présenter ». Il y a donc des règles, forcément imparfaites, mais auxquelles on se tient. Fin de l’histoire!

Et pourtant, on en fait des histoires! Les tenues de substitution sont qualifiées de « t-shirts de la honte ». On connaissait le mur de la honte… et l’on pense aux barbelés, aux camps de concentration, aux exterminations de masse. Bref, on se « la joue » tragique, sans la moindre intention de céder à la tentation de l’humour, qui permet la distance et la relativisation des choses.

Voilà qui précisément caractérise les combats – justifiés – en faveur des droits humains, comme l’égalité, les respect des femmes, l’antiracisme, etc… Ce sont là des affaires sérieuses mais en renonçant à la réflexion, à l’intelligence des causes et des effets, à l’équilibre des proportionnalités au profit d’indignations excitées par une forme de susceptibilité, on ne fait plus rien progresser du tout.

Je ne dispose pas d’une mémoire infaillible… mais je n’ai pas le souvenir, au cours de quelques quarante ans passés à l’école, que les questions liées à la tenue des élèves – et des maîtres! – aient tourné à la tragédie. Un peu d’humour, quelques minutes de dialogue décrispé… et l’affaire est réglée.

Il s’agit donc d’une question simple. C’est une raison suffisante pour la compliquer un peu. On gagnerait à titiller un peu l’anthropologie que révèle toute cette affaire. Entendons les arguments de « fond »: une tenue trop légère, trop moulante, trop « explicite » aurait sur les garçons des effets d’attirance qui les distrairaient de leur habituelle application aux études. Et cela pourrait distraire jusqu’aux professeurs… ce qui serait alors beaucoup plus inquiétant.

Pour que l’argument fut crédible, il faudrait bien-sûr lui appliquer la règle de symétrie: ce que l’on dit des garçons regardant ces demoiselles devrait être dit également de l’effet produit par ces messieurs sur ces dames. Je crois qu’il y a là, en effet, une rigoureuse équivalence, dont on oublie de s’aviser la plupart du temps.

Mais il est surtout une évidence dont on s’avise mal: l’habillement ressortit au langage. En se vêtant de telle ou telle manière, on veut « se faire voir », on a quelque chose à dire, on quête quelque surplus d’existence dans le regard de l’autre. Réduire l’habillement au fait de se « sentir à l’aise », imaginer que le choix du vêtement fut une simple affaire de confort personnel, constitue une naïveté promptement ridiculisée par les réactions courroucées qu’engendre toute velléité de légiférer en la matière.

Bref, réglementer une tenue – à l’école, à l’armée, en prison, à la banque, à l’hôpital – est  davantage que veiller au confort de celui qui l’arbore. La mode vit des regards qu’elle suscite. Et c’est là que le discours des « libéraux » devient étrange. A vouloir réglementer, disent-ils, on sombrait dans le péché de « sexualisation » de toute chose. Pour ceux que toute limite agace, Eros ne serait en rien concerné par les questions d’habillement. On a même entendu de la bouche d’une ancienne Conseillère Fédérale que si les garçons avaient des problèmes d’hormones à cause de la tenue des filles, alors tant pis, « c’est leur problème. »

On est donc en train de nous dire que l’attirance réciproque des garçons et des filles serait une sorte de perversion du regard… et nous voici rendus au moralisme le plus étroit.

Car je prétends qu’à vouloir lestement absoudre qui en sa tenue imagine n’avoir aucune visée séductrice est en réalité une forme de moralisme qui voue la séduction aux gémonies. La séduction, certes, peut être agressive et parfois violente. Il faut alors tout faire pour l’éviter. Mais elle peut être aussi à l’origine d’une très naturelle attirance dont nos libéraux – pas si libérés que cela –  jugent n’avoir pas lieu d’être.

Qu’un ou une élève soit troublé par l’exposition explicite du corps de l’autre est parfaitement normal. Cette attirance est belle et bonne mais doit évidemment s’éduquer au respect de l’autre.

Ce qui étonne, c’est donc qu’on veuille concéder aux élèves le droit de s’habiller à leur guise, pour condamner ensuite leurs coupables attraits… alors que c’est justement parce que ces attraits ne sont pas coupables qu’il faudrait « modérer » un peu les tenues qui les éveillent. Car enfin, on n’enseigne pas les nombres complexes – auxquels je faisais allusion – à des élèves qui ne maîtrisent pas l’ensemble des réels. Le respect comme le savoir est affaire de croissance et à vouloir soumettre les enfants et les adolescents à des problèmes trop difficiles, on obtient ni le respect ni le savoir… mais le découragement.

Le règlement, l’indignation, l’incantation au droit et à l’égalité, sont ici ridicules. Ce dont il faudrait que tous se revêtissent, adultes comme enfants, est ce gros bon sens, qui est une intelligence qui vient même aux plus imbéciles.