17. oct., 2020

Le virus, le chou et le biribi

Rien ne pèse tant, pour qui n’y est préparé, que d’affronter un esprit altéré. Il y faut tout le savoir d’un métier. Lorsqu’on ignore les sciences de la démence, on ne sait que dire, ni davantage traduire ce qu’on entend en une séquence de raisonnements intelligibles. C’est que la folie fait éclater le réel: la brosse à dent devient un chien qu’on promène à la laisse et l’algorithme un loup qui hurle à la mort.

Jean de Lafontaine campe deux voyageurs: « L’un deux était de ces conteurs / Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope. / Tout est géant chez eux: écoutez-les, l’Europe / Comme l’Afrique aura des monstres à foison. / Celui-ci se croyait l’hyperbole permise: / J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison.   / – Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église. »

C’est effectivement ce qui arrive lorsqu’on a n’a d’autre perspective que le microscope.

Et la fable de poursuivre: «  Le premier se moquant, l’autre reprit: tout doux, / On le fit ( le pot ) pour cuire vos choux ».

Le poète en tire la leçon que lorsque l’absurde est outré, c’est-à-dire exagéré, rien ne sert d’argumenter et mieux vaut en rajouter au ridicule: « Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile. » (Fables, IX/1)

Enchérissons donc, pour faire court.

Nous vivons un temps où l’on absout l’absurde par quelque raisonnement de microscope. Un virus sévit, – c’est indiscutable – et nous voilà confinés. Car n’est-ce pas un confinement que se tenir partout à distance, se purifier à journées faites comme si le monde était une salle d’opération,  se déguiser d’un masque, renoncer même aux fêtes de famille, ne plus sortir de chez soi après le coucher du soleil, se dénoncer soi-même à son « portable » lorsqu’on s’attable au restaurant?

Chaque jour, nous redoutons les bulletins d’information qui égrènent les mesures censées nous protéger d’un chou plus grand qu’une maison, un chou à cuire dans un pot aussi grand qu’une église.

Cela fait penser – et voilà l’enchérissement – à ces expériences de l’absurde que nous vivions, la rage au ventre, aux heures où, recrues ou militaires, il nous fallait subir les humiliantes « écoles de section »

« Dix mètres à gauche! Marche! » « Quinze pas à droite, Marche! »
« Garde-à-vous! Repos »

Et il fallait se mettre en quatre pour se regrouper – et plus vite que ça! – en colonne par huit, puis en avant! Marche! Une deux, une deux!…les géants devant, les nains derrière, expérience vécue, en tant que nain!

Quel était le sens de ces « exercices »? Précisément de ne point en avoir. Précisément d’habituer le robot soldat à obéir sans réfléchir à des ordres absurdes, puisqu’il est évident que, sur le champ de bataille, cent hommes qui « giclent » à gauche et à droite en une masse compacte feraient des cibles idéales pour l’ennemi.

Tapez « école de section » dans « Youtube »: vous y voyez, à l’occasion d’une journée des parents, des recrues lourdement harnachées bondir de gauche à droite, en avant et en arrière, aux ordres aboyés par quelque sous-officier, tout cela sous l’oeil admiratif – oui admiratif! – des parents qui pourtant n’avaient cessé d’encourager leur progéniture à agir raisonnablement, de ne jamais accepter le bonbon d’un inconnu et de ne pas croire le premier bonimenteur venu. Et là, devant ces viriles carmagnoles et ces alignements impeccables, ils exultent de fierté!

Ce qui démontre que l’absurdité d'une situation est moins absurde que l’admiration qu’elle suscite.

Ces écoles de section, nous les surnommions « biribi », du nom d’un jeu fait de septante cases numérotées et soixante-quatre boules portant aussi un chiffre. Le hasard faisant coïncider les numéros permettait – nous apprend le Littré – de gagner jusqu’à soixante-quatre fois la mise initiale. Bref, une sorte d’ancêtre complexe de nos loteries. Biribi désignait aussi des bagnes coloniaux de l’armée française où l’on rééduquait les « fortes têtes » et… les jeunes gens mineurs qui avaient eu maille à partir avec la justice. (Lire Dominique Kalifa, Biribi. Les bagnes coloniaux de l'armée française)

Bagne ou loterie, il s’agit toujours de tordre le cou à la logique – quelle serait une logique du lotto? –, de faire taire la raison critique, de s’habituer au fait que les choses sont telles qu’elles sont et que c’est là le seul réel auquel il faille rendre hommage.

Les mesures qu’on nous inflige ressemblent – en exagérant un peu, mais c’est le sens même du verbe enchérir – à ces exercices biribiesques dont Einstein aurait dit qu’ils permettent de sacrifier le cerveau à la seule moelle épinière.

Et sous l’uniforme de nos masques, nous « giclons » sur ordre, un mètre cinquante en arrière, au garde-à-vous nocturne dans nos appartements et passons à la douche désinfectante, tous ensemble et tout nus…une douche dont nous sortons propres en ordre, le pensoir en bandoulière et la volonté en écharpe.

Les mesures sanitaires comme les écoles de section, chacun les sait absurdes mais chacun y consent. Même pas sûr que les « sous-off » à la voix puissante et aux flèches pénitentiaires au carquois y croient davantage.

Mais il fallait bien faire quelque chose, fût-ce n’importe quoi, pourvu que tous s’alignassent en une commune obéissance. De ce point de vue, l’exercice est réussi.

Lafontaine encore:« Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur / De vouloir par raison, combattre son erreur. »