2. nov., 2020

De l'unanimité des médias

Comme un seul homme! Les médias parlent, pensent, se répètent, – se récapépètent depuis le bédut, disait un humoriste – alignés couverts, parlent d’une même voix, écrivent la plume synchrone.

Tenez! Pas plus tard qu’hier à la télévision romande: le « forum de médias » invite quatre journalistes à s’exprimer sur la politique sanitaire. Même face tombante, même regard de merlan frit, même tragédie en bandoulière et même amertume dans les propos, les quatre invités ne divergent que sur la question de savoir si les « mesures » ont été prises à temps, trop tôt ou trop tard: s’il les faut maintenir ou renforcer. Et l’on sent bien qu’ils salivent à l’idée de les renforcer. Mais pas une voix critique, pas une interrogation… et un mépris affiché à l’égard de ceux qui – toujours plus nombreux dans la population – osent suggérer que le remède pourrait être plus dévastateur que la maladie.

Je ne minimise rien: ce virus est une menace qu’il faut bien combattre. De cette bataille  on connaît les armes: hygiène, distance, masque à défaut de distance et basta. Tout le reste est théâtre de boulevard. Le plus effrayant dans l’affaire est la tétanisation des esprits et la discipline frileuse des journalistes dont le métier serait plutôt de nous échauffer les neurones, d’opposer des arguments et d’offrir une tribune aux voix discordantes.

Même unanimité dans l’affaire de la « RTS »: le journal « Le Temps » – que je lis fidèlement chaque jour ne serait-ce que pour savoir ce qu’il convient de ne pas penser – se fait l’écho de pratiques pour le moins discourtoises et blâmables de quelque vedette du petit écran. Affaire de harcèlement sexuel, qui aurait porté indifféremment sur des confrères et des consoeurs.

Tout cela est peut-être vrai. Peut-être pas. Peut-être à moitié vrai. Et avant toute enquête un peu approfondie, avant surtout que l’accusé n’ait la moindre chance de se défendre, l’opprobre médiatique tombe unanimement sur celui que, voici quelques semaines encore, on encensait tout aussi unanimement et sans réserve. Il semblerait qu’en ces temps troublés, on eût besoin de désigner une victime expiatoire à la détestation de tous.

Comme pour la pandémie, on n’entend guère les médias assumer leur vocation critique: il suffit que « Le Temps » affiche un scandale à la une et la messe est dite. Tous, à l’unisson, entonnent les cantiques de la consternation et de l’anathème.

Le virus est une affaire sérieuse. Le harcèlement sexuel aussi. Raison de plus pour prendre une distance critique et d’y aller voir de plus près.

Et pour conclure, un petit accès de nostalgie: il fut un temps où les journaux osaient la confrontation: untel était de droite, l’autre de gauche. Untel fricotait volontiers avec la tradition, l’autre avec l’opposition. Ce qui pour l’un était blanc apparaissait noir aux yeux de l’autre et c’était au lecteur de se frayer un chemin entre ces fécondes contradictions.

Aujourd’hui les médias s’investissent de la mission d’éduquer le bon peuple. De pratiquer, comme à l’école, une pédagogie harmonisée. Il ne nous reste à nous autres, élèves, qu’à bien étudier nos leçons et à les restituer, à la virgule près, aux experts auto-proclamés de l’hygiène sociale et mentale.

L’unanimité et le consensus sont, dit-on, des vertus typiquement suisses. Prenons garde: la vertu peut virer en vice. Le virus est un mutant et pourrait avoir pour symptôme premier l’infantilisation de tous. Avec nos grands médias pour régents.