9. nov., 2020

Enfin une bonne nouvelle

 

Le « 19-30 », journal télévisé de la Suisse romande, nous apporte, pour une fois, une nouvelle réjouissante.

Vous imaginez spontanément que je pense à la victoire – encore à confirmer devant les tribunaux – de Monsieur Biden sur Monsieur Trump. Erreur! La victoire de « Sleepy Joe » n’est pas une bonne nouvelle, pas davantage que la situation inverse: Biden eût-il fait un « bide » face à un Trump maintenu aux manettes, c’eût été un autre mauvais roman. Le choix entre la peste et le choléra ne suscite guère de bonheur à choisir. Lorsqu’aux électeurs on propose le classique dilemme entre la « bourse et la vie » ou « la valise ou le cercueil », ou alors, en version actualisée, « le virus ou la prison », c’est que la liberté et la démocratie sont déjà sous perfusion, sinon plongées dans un coma artificiel.

Non! La bonne nouvelle dont je me réjouis consiste en ceci que nous autres, Suisses, d’habitude si placides et fiers, nativement convaincus « qu’il n’y en a point comme nous », commençons à déprimer à cause de la deuxième vague. La première ne nous avait guère interrogés. La seconde nous réveille. Comme les Américains, nous sommes, avec bien d’autres Européens, enchâssés entre la peste d’un virus et le choléra d’une prison, avec cet art bien helvétique de ne pas nommer les choses par leur nom. Certes, on irait un peu loin en parlant de révolte – ce n’est pas le genre de la maison –, mais peut-être des premiers frémissements d’une grogne qui s’amplifiera lorsqu’il faudra payer la facture finale, financière, affective et psychologique.

Au-delà de la crainte d’attraper le virus, de perdre notre emploi, au-delà de l’agacement d’être seul, d’avoir à nous méfier des autres qui se méfient de nous, de la surveillance jusque dans l’espace privé, c’est peut être une interrogation plus fondamentale qui commence à se poser: où donc va le monde? Pourquoi notre civilisation paraît-elle se déliter? Et que nous commencions à  nous interroger est en soi une bonne nouvelle.

Il n’y a pas que le virus qui nous inquiète. Dans son excellente livraison du dimanche 8 novembre, l’hebdomadaire Antipresse.net ouvre ses pages au philosophe Eric Werner, lequel nous parle de « concomitance ».

C’est au moment même où le monde tremble devant un virus que le terrorisme se remet à sévir, notamment en France et en Autriche. Pour Werner, il y a là une « concomitance » d’événements. Rien à voir avec un complot qui imaginerait des liens de causalité. Non! Simplement d’étranges coïncidences apparaissant plutôt comme le symptôme d’une forme de lent délitement de notre civilisation, qui paraît étouffer sans accès aux soins intensifs ni palliatifs. « Le Covid-19 nous confronte à la faillite du mode de vie actuel, rien d’autre. Depuis un bout de temps déjà il donnait des signes de faiblesse. Maintenant il est a l’agonie », note Werner.

Ce sont les fondements mêmes de notre « modus vivendi » qui paraissent menacés ou – vision plus optimiste – qui pourraient être amenés à se renouveler en profondeur.

C’est que l’Occident vit hors-sol. Il n’a plus de racines ou plutôt ses racines commencent-elles à pourrir.

Si j’osais compléter l’analyse de Werner, je remarquerais ceci: L’Occident s’enracine, grosso modo, dans un terreau complexe de judaïsme, de christianisme et d’hellénisme, de morale, de spiritualité, de mystique, d’art et de pensée. Qu’on le veuille ou non, l’Eglise fut longtemps le jardinier de ce jardin-là. Les fruits récoltés dans ce jardin n’ont pas toujours été comestibles… et il en est de nombreux qui ont pourri et séché. Mais enfin, symboliquement, l’Eglise fut longtemps la gardienne d’une certaine vision du monde, laquelle – faut-il le préciser? – n’est pas la seule possible.

Or, cette Eglise semble avoir pris goût… au suicide: les affaires sexuelles se multiplient. En pleine pandémie paraît un livre assassin sur Marthe Robin, réputée mystique à l’origine de nombreuses « communautés nouvelles » et dont le père spirituel, dont nul ne doutait de la sainteté, est désormais inscrit dans la liste interminable des ecclésiastiques en déshérence avec leurs hormones. Et puis il y a notre brave Pape, tout miel tout coeur, et qui aime tous les hommes… pourvu qu’il ne fussent pas occidentaux. Pourvu aussi, oserait-on dire, qu’ils ne fussent pas catholiques, tant notre bon Pape paraît s’intéresser davantage aux « autres » qu’aux siens dont il a la charge.

Une fois encore: une concomitance et pas une causalité. C’est un peu comme une vieille maison pas tout-à-fait étanche. L’eau des pluies et des tempêtes s’infiltre on ne sait où, ruisselle dans les murs en méandres incompréhensibles et finit par détruire lentement  tout l’édifice. On ne sait pas trop où est la faille mais l’eau est là où l’on ne l’attend pas.

Notre angoisse, pour douloureuse qu’elle soit, pourrait donc être une bonne nouvelle si elle nous incitait à plus de discernement sur la confiance naïve que nous accordons à tout ce qui était réputé capable de nous procurer le salut: nous avions, par exemple, accordé notre pleine confiance à la médecine et voilà que nous nous avisons avoir misé d’avantage sur ce qu’elle sait – ou croyons qu’elle sait – que sur ce qu’elle peut. On sait comment manipuler le génome humain… mais, au printemps dernier, on manquait bêtement de masques et de respirateurs. Aujourd’hui, on manque de lits et de personnel. On ne peut plus faire ce qu’en théorie on devrait savoir faire. Parce que – autre concomitance – c’est au moment même où nous constatons que la médecine n’a pas les « moyens de ses savoirs » que nous devons nous battre pour réduire les coûts de la santé, qui pèsent d’un poids insupportable sur nos ménages.

Autre exemple – sur lequel j’ai déjà perdu beaucoup de temps à écrire – : notre foi en la technique, dont je continue à penser qu’elle engendre une forme d’abolition de l’homme, et si elle ne l’abolit pas, du moins lui fait-elle miroiter des espérances qui ne sont  souvent que des illusions. C’est là que notre angoisse devrait se muer en lucidité.

Antoine de La Garanderie parlait de la fécondité de l’angoisse: l’angoisse, disait-il en substance, permet l’accès à la connaissance. Ce dont il se faut défier, c’est la peur de l’angoisse.

C’est en cela que les sondages mettant nos inquiétudes en lumière ne sont pas forcément une mauvaise nouvelle: le début, peut-être, d’une prise de conscience que « tout fout le camp » et que pour continuer à vivre, il nous faut – même si cela pourrait paraître contradictoire – s’aviser à la fois du passé et de l’avenir: le passé d’un terreau de culture et de « valeurs » où enraciner nos existences et un avenir libéré des faux dieux à l’égard desquels il serait bon de pratiquer un athéisme radical.