22. nov., 2020

Nous sommes tous des complotistes

Lorsqu’on ne sait que dire mais qu’on veut le dire quand même, on attrape au vol des mots nouveaux, au hasard de quelque postillon infecté. On les transmet sans attendre au prochain imprudent, lequel s’y infecte sans rien comprendre. Ce sont des vocables vides mais que nous récitons en pontifiant. Ou, peut-être, sont-ils pleins comme une valise dans laquelle on a fourré n’importe quoi, des caleçons ou des chaussettes, propres ou sales.

Avant notre ère pandémique, un concept faisait florès: lorsqu’un quidam se risquait à vous déborder en matière politique soit par la gauche, soit par la droite, l’accusation de populisme suffisait à rétablir l’ordre. A droite, on en visait la version identitaire ou nationaliste. A gauche, on en raillait l’épiphanie des bons sentiments. L’amusant est que « populiste » est toujours une amabilité dont on décore les autres. Nul ne se traite soi- même de « populiste ». On peut dire de soi-même qu’on est un âne, un crétin, qu’on est de gauche, de droite ou de nulle part. On se mesure facilement soi-même à valeur nulle. On se risque même, aux heures de grande lucidité, à se vanter de n’être qu’un vieux c... Mais « populiste », seuls les autres peuvent l’être.

L’entrée en scène de Miss Covid fait proliférer comme un virus un autre concept: le «complotisme». Un pic semble avoir été atteint avec la publication, sur les réseaux sociaux vaccinés contre la censure, du documentaire « Hold-up ». Dérogeant au consensus, ce dernier se voit qualifier de « complotiste ».

Là aussi, le concept n’honore que les autres, lorsque ces autres dérogent au covidement correct. Je vois mal un inconscient proclamer urbi et orbi qu’il est un complotiste... décomplexé. Et puis, ni le substantif, ni l’adjectif ne figurent dans le Littré, ce qui constitue un faire-part indiscutable d’inexistence. Même mon ordinateur proteste quand je le saisis, soulignant le complotisme d’un trait rouge d’accusation, lorsqu’il ne me propose pas de lui substituer le mot « composite ».

Il faut donc coucher notre complotiste sur la table d’autopsie et l’éventrer un peu pour révéler ses entrailles.

Le mot fut formé à l’évidence sur le celui de « complot ». Le concept se trouve cette fois dans le Littré: Résolution concertée secrètement et pour un but le plus souvent coupable. Reste que celui qui fomente un complot est un comploteur... mais pas un complotiste.

On peut être fâché contre les comploteurs, surtout s’ils sont des terroristes. Mais de quelles infections le complotiste serait-il l’auteur? Sa faute serait d’invoquer des complots imaginaires. Il analyserait un ensemble « E » de diverses données – événements, idées, calculs statistiques – comme maillé d’un réseau de causalités – ou au moins de relations nécessaires – là où son accusateur ne voit que concomitances juxtaposées au hasard.

Dans le contexte de la pandémie, on constate d’abord une différence dans l’extension de l’ensemble « E ». L’accusé, c’est-à-dire le présumé complotiste, y intègre davantage d’éléments que l’accusateur, lequel se limite aux statistiques des « cas », des hospitalisations et des morts. A ces éléments, il ajoute des « mesures » telles que le masque, le confinement, la désinfection des mains, etc.

L’accusé, lui, complète la liste avec des éléments qui, en première analyse, ressemblent à un inventaire à la Prévert: hydroxchloroquine, 5G, Grand Reset, Transhumanisme, Orwell, Raoult, Attali, Gates et la vaccination universelle, etc. Le référentiel de la pensée accusatrice est donc plus simple que celui de l’accusé, dont l’ensemble est plus riche.

L’accusateur ne nie pas qu’il faille examiner de près tous ces éléments selon lui surajoutés. Mais ce sont pour lui d’autres questions. Il ne nie pas l'intérêt de les traiter par ailleurs: mais les vouloir penser dans le contexte de son propre ensemble « E » serait, de son point de vue, une faute... ou alors une complexité qui le dépasse.

Dès lors, l’accusation se précise: les « complotistes » formeraient un ensemble de personnes – souvent réputées de « droite » – résolues à accuser à leur tour leurs accusateurs de ne pas intégrer suffisamment d’éléments dans leur réflexion. Et cette résolution aurait un but coupable: contester les décisions prises dans le camp des accusateurs.

Il en résulte que l’accusation de « complotisme » est elle-même complotiste.

En termes de linguistique: complotisme serait un mot autologique: comme bref est bref, court est court ou mot est un mot, complotiste serait... complotiste. Et je soupçonne – encore un complotage! – qu’il en va de même pour populiste. L’adjectif est devenu si populaire qu’il suffit de l’évoquer pour être soi-même... populiste.

S’il est un point sur lequel nous sommes tous d’accord, c’est que les résolutions des autres – résolution au double sens d’intention et de méthode de solution d’un problème – poursuivent des buts coupables: masquer une volonté secrète de contrôle global pour les uns, – les accusés – et, pour les autres – les accusateurs – introduire dans la problématique des éléments susceptibles de mettre en cause leurs décisions. Bref, on est toujours le complotiste de quelqu’un d’autre.

Nous venons de vivre une campagne intense à propos des objets de votation de dimanche prochain. Une campagne honnête, souvent brutale, avec des arguments valables de part et d’autre... mais aussi un bon équilibre dans les mensonges ou les vérités masquées. Aucun parti n’a accusé l’autre de « complotisme » pour échapper au débat. On a simplement opposé des arguments, quitte à forcer parfois le trait.

Peut-être pourrait-on procéder de même lorsqu’on évoque la pandémie et la pluie de mesures censée la combattre. L’accusation perpétuelle de complotisme masque, en fait, la peur d’avoir à remettre en question certaines certitudes... de part et d’autre.

La pandémie pourrait avoir un effet collatéral intéressant: nous rabattre à tous le caquet. Rien n’est simple en ce monde... et l’on ne gagne pas grand chose à accuser les autres de quelque secret dessein. Il n’y a que des hypothèses. Les entendre toutes, en faire un débat aussi serein que possible: tel serait le complot que je fomenterais volontiers.