26. nov., 2020

Chronique des masses

« Qu’est-ce donc qui nous arrive? », me demande un excellent ami. Sans doute marchons-nous l’un et l’autre dans le noir. Mais l’amitié recèle aussi cette candeur qui attend de l’autre quelque étincelle.

Il a raison, mon ami: on peine comprendre notre monde. L’avantage de l’ignorance est de libérer un peu l’imagination. On peut échafauder des théories. On vérifiera ensuite si elles collent au réel.

Ce que j’ai l’impression de voir, c’est un monde « à la masse ». Pardon pour l’argotisme... mais l’expression permet de tracer d’un épais trait de noir les contours de la folie lourde qu’il nous faut affronter.

Je ne connais rien à l’électricité... mais je me souviens qu’être à la masse correspond à la « mise à terre ». Laissant là les considérations de physique pour passer au plan symbolique, nous buttons sur un paradoxe: Si nous sommes « à la masse », c’est peut- être parce que nous avons cessé de nous relier à la terre, une terre dont nous suçons le sang et épuisons les ressources. Qui ne verrait que cet épuisement de la terre vient aussi de ce que nous la foulons en foule, la laminons en une masse lourde de trop de milliards d’humains? Pas sûr que ce « trop » soit sans rapport avec notre pandémie.

Je m’égare sans doute...mais tant qu’à broder sur le thème proposé par mon ami, je me servirais volontiers, comme fil conducteur, de la polysémie de la masse.

Je l’ai dit, la « masse » peut désigner la terre à laquelle se relier. Elle est aussi ce maillet grâce auquel nous enfonçons les piquets d’une clôture ou défonçons une tête, les jours de mauvaise humeur. La « masse », c’est aussi la quantité et il faudrait réfléchir à ce qu’on pourrait nommer notre « goût de la masse ».

C’est que nous goûtons la masse: le commandement biblique nous enjoignait de croître (en qualité) et de multiplier (en quantité). Nous avons fidèlement exécuté nos multiplications... jusque dans les années 1970, où l’on calculait un doublement de population tous les 35 ans. Il semblerait que depuis, nos ardeurs se fussent apaisées... mais il faudra tout de même compter, d’ici une quarantaine d’années, avec huit à dix milliards d’âmes, ce qui ne serait pas un problème si ces âmes n’étaient encombrées de corps à nourrir et à abreuver.

Le démographe mesure les masses. « Serons-nous submergés? », se demande Hervé le Bras dans un tout récent ouvrage sous titré: « Epidémies, migrations, remplacements ». Le grand défi, note l’auteur, sera de nourrir tous ces gens, ce qui ne sera pas simple lorsqu’on sait que plus de la moitié des céréales produites dans le monde sont destinées aux animaux...dont on se nourrit. Et la preuve qu’en la matière nous sommes « à la masse », c’est qu’il faut dix calories de céréales consommées par une vache pour en récupérer une seule sous forme de lait ou de viande. Cette calorie-là, il suffit donc de la vendre à dix fois son prix pour retrouver l’équilibre, ce qui démontre que l’arithmétique peut aboutir à des conclusions étonnantes.

Le goût de la masse – des masses plutôt – : il caractérise aussi nos petites existences quotidiennes. Nous avons pris l’habitude de vivre ... en masse. C’est qu’il faut cesser de vivre « local » et s’ouvrir au « global ». La planète est un village où tout doit circuler: les capitaux, les marchandises et les hommes. Voler vers la Chine ou l’Afrique du sud, c’est rendre visite à un voisin. Nous voilà masse humaine grouillante, suintant de désirs synchrones, menée bientôt pas ceux-là mêmes qui s’exaltent du nombre et rêvent à lisser les courbes où l’on lirait encore une altérité. Aucun doute que les pandémies raffolent de ce monde arasé.

Revenons sur le plancher des vaches confinées: que signifient les mesures de « distanciation sanitaire »? Simplement qu’à nous entasser dans les transports publics, au concert, dans les stades et les boîtes de nuit où nous adorons nous frotter les uns aux autres, nous partageons – au-delà du plaisir dont certains peuvent jouir à « être ensemble » – une quantité de petites choses fort déplaisantes. Pour être plus concret encore: les mesures de « confinement », qui frustrent nos envies d’être en masse, traduisent deux aspects de la folie: celle, d’abord, de ceux qui enferment, sans aucune preuve convaincante que cela serve à quelque chose, celle ensuite des prisonniers, dont on a l’impression qu’ils ont subi les pires tortures à devoir se passer, le temps de cinq ou six semaines, de quelques joies communautaires. Précisons – pour ne froisser personne – que j’évoque ici la privation de quelques loisirs... et non les interdictions de travailler, – y compris dans le domaine des loisirs – qui sont une tout autre affaire.

Etre ensemble: évidemment un idéal; évidemment une composante nécessaire au sens de la vie. Nous nous avisons pourtant qu’à trop nous agglutiner, c’est l’avenir même de la vie qui est remis en question, tant au plan démographique que sociétal ou personnel? Voilà que la vie ne supporte pas l’entassement. Le vivant « en masse » est condamné à mort. C’est une leçon dont il faudrait tirer les conséquences pour toutes les formes de vie et la nôtre en particulier.

Blaise Pascal, dans ses Pensées (126), nous propose le vaccin le plus efficace contre les virus de la massification.

Quand je me suis mis quelques fois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines...j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

Qu’est-ce qui donc nous arrive? Nous sommes « à la masse » parce que nous ne savons que vivre en masse, nous angoissant d’avoir à demeurer en repos dans une chambre.

En repos, avec un bon livre, cultivant un peu plus nos terres spirituelles et intérieures.