22. déc., 2020

Un Noël sans visage

Avec nos virus à deux vagues et la version so british qui les accompagne, impossible d’éviter la question de savoir comment nous allons vivre ces fêtes de Noël si spéciales. L’interrogation tourne en boucle dans nos journaux et nos médias. Chaque interviewé de décrire alors comment il s’accommodera des normes sanitaires, comment il multipliera les rencontres intimes plutôt que réunir les foules. Il skiera plutôt que d’aller danser. Il renoncera aux bises pour s’épancher sur la toile. La masse comme la messe, ce sera sur Skype ou YouTube.

Noël sera donc spécial parce que virtuel, hygiénique et distant. En un mot: désincarné. Un Noël de chair congédiée, de bonne chère diététisée et privé des prônes de chaire.

Ce qui démontre que la langue française est chose délicieusement subtile.

A propos de langue: il faut se souvenir que chère se fonde sur le mot cara qui en latin signifiait... le visage. L’affaire est donc entendue: nous vivrons un Noël sans visage et pas seulement parce que nous l’affublons d’un masque.

Une question demeure: est-ce vraiment spécial? Ne vit-on pas depuis longtemps des fêtes de Noël sans visage? Et puis cette attente: le visage nous sera-t-il un jour rendu pour de vrai... et pas sous sa livrée algorithmique de reconnaissance faciale?

Pour qui s’avise encore du sens originel de la fête de Noël, pas de doute que, depuis longtemps, nos célébrations sentent un peu... le sapin, sinon le ridicule, avec la crèche recyclée en tiroir-caisse et l’indigente étable rénovée en table d’indigestes opulences. Ajoutez-y, pour la cuvée 2020, des bergers marchant masqués et interdits de chanter, des Santons désinfectés, l’Ange Gabriel convaincu de complotisme et les polices d’Hérode traquant les hérétiques aux dogmes sanitaires. Au jour des Mages, vous verrez que les médias compteront l’or, laissant aux vieilles bigotes la myrrhe et l’encens. La myrrhe qui honore les morts. L’encens qui s’envole vers un ailleurs espéré.

Chacun sait que Noël fait mémoire de la naissance de Jésus. Mais s’avise mal qu’il s’agit d’autre chose que de vénérer les langes d’un nouveau-né ou de s’attendrir devant un âne et un boeuf, lesquels ne figurent pas dans le récit évangélique mais furent rajoutés à la scène dès le 4ème siècle. Merveilleuse ironie que de convoquer au sourire ce verset d’Isaïe (1/3) qui, en substance, se moque du peuple qui ne comprend rien alors que le boeuf et l’âne voient parfaitement clair.

Rien de nouveau donc sous l’étoile du berger. Voilà vingt-six siècles qu’Isaïe exalte la finesse des mammifères.

Le coeur de Noël est une doctrine bien étonnante. Le théologien parle d’Incarnation. Le croyant – si du moins il est un peu informé – sait bien que le mot recèle la chair. Donc du concret. Donc de l’épaisseur. Idée que Dieu, le tout-autre, le transcendant, se risque à l’immanence. Et donc que désormais, lever les yeux vers le ciel c’est aussi affronter l’homme lourd d’humanité. Cette chair lourde et fragile qu’un seul virus prétend mettre à terre, est pourtant, aux yeux des Chrétiens, la matière même d’une résurrection à venir. Oui, je sais, il nous est difficile de croire en une telle transfiguration! Mais qu’on y croie ou non, – ou qu’à moitié ou aux trois-quarts – le fait est que Noël entend mettre du divin dans la chair humaine... en attendant que cette chair se divinise. Incarnation, qui pourrait se comprendre à minima comme une exaltation de l’humanité réelle, concrète et pleine.

Or voici que nous glissons gentiment de l’incarnation à... la virtualisation. L’homme, nous ne l’aimons plus dans son épaisseur d’humanité, puisque cette humanité, nous la destinons à une trans-humanité.

Nous avions une médecine au service des hommes... voici que ce sont les hommes qui se mettent – en masse – au service de la médecine, lui servant de laboratoire et de cobayes enjoints à ne pas trop épuiser les soignants ni encombrer les lits d’hôpital.

Nous pensions qu’une rencontre humaine était – comme le souligne l’oeuvre de Lévinas – l’émerveillement devant ce visage qui manifeste la singularité irréductible de chaque personne. Mais il n’y a plus de singularité. Du moins voudrait-on qu’elle s’effaçât et fît place à un calibre universel, discipliné et uniforme. Un homme façonné qui n’est plus homme, mais une simple case à cocher d’une ligne statistique.

Le recensement – à l’origine du voyage de Joseph et Marie – se mue en surveillance de masse. Il est vrai qu’un bon traçage eût simplifié la vie d’Hérode.

Joseph était charpentier, un métier noble, qui a chacun offrait son toit. Aux établis couverts de sciure, nous préférons la surface lisse et propre de nos écrans. Le virtuel ne salit pas les mains...c’est bon pour l’hygiène.

On pourrait multiplier les exemples mais une chose est claire: nous n’aimons jamais tant l’homme qu’en son absence, qu’en son abolition, disait C.S Lewis: humanité automatique, distante, virtuelle, se caressant de tendres gestes-barrière, connectée plus que reliée... bref, c’est l’anti-Noël en permanence, avec l’espérance transférée, via Blockchain, aux serveurs et serviteurs du tout-technique.

Allez! C’est Noël! Terminons avec une bonne nouvelle! Avez-vous connaissance de cette énorme attaque informatique infectant des centaines de sites sensibles de par le monde? Il se murmure que même Swisscom aurait de la fièvre! Encore un virus qu'on prétend sorti d’un laboratoire russe ou chinois. Bonne nouvelle disais-je, car on finira bien pas s’apercevoir que nos hochets numériques – notre espérance – sont plus fragiles encore que notre bonne vieille carcasse humaine que Dieu ne dédaigne pas d’habiter. Est-il temps, encore, – mais ce serait alors in extremis – de retrouver nos Noëls de chair, de foin et paille... avec de vrais visages humains?