Chroniques 2022

18. juin, 2022

Septante ans! Il me faudra bien dix ans pour m’en remettre. Je les ai pourtant, ces septante, même si le miroir me suggère que c’est moi qui m’en suis fait avoir. Mieux que n’en peuvent revendiquer les pires feuilletons américains, j'ai enchaîné deux-cent huitante saisons. Certaines furent traversées de grands froids: je me souviens de Fribourg grelottant sous la bise par moins vingt degrés. Aucun prophète ne se levait alors pour clamer le retour d’une ère glaciaire. D’autres saisons furent très, très chaudes. On allait jusqu’à les dire torrides, sans imaginer que la planète entière allait s’embraser.

Lorsqu’on ouvre l’album des souvenirs d’été, on s’avise que lorsqu’il faisait chaud, on nous enjoignait simplement de ne point trop nous exposer et de nous tartiner de crème solaire. Nos parents nous arrosaient au jet de jardin. Il y avait toujours dans le réfrigérateur de quoi humecter de saveurs de cassis ou de framboise nos gosiers secs. Et puis les glaces! On n’avait même pas à les négocier! Parfois, on partait en vacances, rejoignant des contrées plus chaudes encore. On avalait six cent kilomètres de bitume toutes fenêtres ouvertes, avec le courant d’air pour seule climatisation. Sinon, il y avait les rivières et les pique-niques sous les arbres de nos contrées. Même si je rêve toujours d’hivers gelés, il y a aussi de chauds étés dans les coins chauds de ma mémoire.

Un nom de catastrophe

Désormais, on désigne cela d’un nom de catastrophe: la canicule. Et l’on se demande bien ce qu’une petite chienne – c’est le sens du latin canicula – vient faire dans cette galère. C’est comme les enfants intelligents: on les qualifiait alors par...l’intelligence. Qu’on admirait. Qu’on nourrissait. Qu’on désaltérait. Qu’on enviait. Aujourd’hui, on les confie à quelque psychologue qui pose le diagnostic d’une surdouance à degrés multiples, non contagieuse mais transmissible génétiquement. Ce qui naguère était intelligent se dit aujourd’hui encombré de surefficience mentale. Bref on aime à se faire peur et à transformer la bénédiction en calamité. Comme la chaleur en canicule!

Quel est donc ce chien qui nous a mordus? La question s’examine au télescope.

Sirius est la plus visible des étoiles dans la constellation du grand chien. Au début juillet, elle se lève avec le soleil. On parle de lever héliaque, méthode que je ne saurais trop vous recommander pour échapper, précisément, à la canicule. Du coup, les Egyptiens font de Sirius une déesse nommée Sopdet. Et lorsque Hélios et Sopted sautent du lit à la même heure, c’est que le Nil va se mettre en crue, avant une période de sécheresse. On s’occupe alors de flatter la déesse Isis, laquelle régule le débit du fleuve. On lui prête même un goût modérément végane pour les chiens roux offerts en sacrifice.

Chez les Grecs, Sopdet deviendra Sothis, et se promènera volontiers avec un chien, allant même, les jours de grande fatigue, jusqu’à le chevaucher. Mais ne vous y trompez pas: Sothis n’est pas la déesse de la sottise.

Et voilà qui est tout-à-fait regrettable!

Car le mérite d’une canicule est précisément d’offrir quelque excuse à la sottise. Lorsque le cerveau approche de son point d’ébullition, normal qu’il ne produise que de la pensée à l’état gazeux. Cela se peut démontrer par quelques exemples tirés de l’actualité de ces jours bouillants.

Fontaine, je ne boirai jamais de ton eau

Un fabliau du Moyen-Âge enseigne que c’est là précisément ce qu’il ne faut jamais dire... et moins encore lorsqu’il fait chaud.

En ces jours agités, on s’affole moins pour l’eau que pour le gaz et le pétrole. Pour ce qui est de l’eau, rassurez-vous, cela viendra. C’est le journal de ce jour (La Liberté) qui l’affirme en page 3. Reste que le fabliau demeure d’actualité: il ne faut jamais dire: Poutine, je ne boirai jamais de ton pétrole ni de ton gaz. Sauf qu’on le dit haut et fort sans s’aviser qu’il faudra bien un jour revenir à la source. Et l’on fanfaronne si haut et si fort que Poutine en prend acte, sans que cela paraisse lui ôter le sommeil: Fort bien, Mesdames et Messieurs, répond-il. Alors on commence tout de suite. C’est toujours mon quotidien qui l’écrit dans son édition du jour: Poutine ferme les robinets de gaz à la Pologne, à la Bulgarie, à la Finlande et à la France et réduit le débit pour l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche. Et les Européens s’étranglent d’indignation: c’est un scandale! Nous voulions profiter de l’été pour remplir nos cuves. Personne ne semble s’aviser du grotesque de la situation. Sur une chaîne de radio en ligne (je ne me souviens pas si c’est sur Thinkerview ou chez Berkoff à Sud-Radio), l’économiste français Charles Gave pose le diagnostic: nous ne sommes plus en démocratie mais en ineptocratie!

Et la confirmation que l’ineptie gouverne est apportée par cette nouvelle entendue à la radio: l’Inde aurait multiplié au moins par cinq ses importations de pétrole russe. Pour organiser des courses de Formule Un voraces? Des tours d’Inde en véhicules de collection qui engloutissent trente litre aux cent? Pour faire fonctionner des installations de climatisation afin de se rafraîchir... et en profiter pour détériorer le climat? Que nenni! C’est simplement pour revendre l’or noir, mais raffiné... aux Européens à un prix disons intéressant pour eux, les Indiens! Tellement intéressant que ce sont les Russes qui aujourd’hui rouspèteraient auprès des Indiens, leur demandant une commission sur les bénéfices ainsi engrangés. Bref, d’une manière ou d’une autre, on finit toujours par revenir à la fontaine, fût-ce par quelque improbable et couteux détour.

La fable de l’eau qu’on ne veut pas boire raconte ceci: il y avait un ivrogne. Il y a aujourd’hui nos dirigeants. L’ivrogne jure que jamais il ne boira de l’eau. Un soir, plus ivre qu’ivre, comme nos gouvernants saoulés de suffisance, il titube jusque’à tomber dans la fontaine et y boire la tasse jusqu’à la mort. Jurer de ne jamais toucher à la fontaine, c’est l’assurance de s’y noyer un jour. Voilà de quoi méditer, à l’ombre d’un saule...pleureur!

Des lanceurs d’alerte comme maîtres nageurs

Car les sanctions caniculaires pourraient bien nous noyer, si du moins nous ne nous exerçons pas à la nage. Il y quelques maîtres nageurs. Ils maîtrisent le geste et la respiration. Ils voient clair dans les manoeuvres de l’ineptocratie. Ils éventent le souffre dans le souffle. Cela suffit à la sentence: Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté. (Guy Béard).

C’est ainsi que dans la série des cerveaux en surchauffe, mon quotidien – encore dans sa livraison du jour – m’apprend que Londres décide d’extrader Julian Assange, afin qu’il purge aux USA les 175 ans de prison que lui ont mérités ses révélations fracassantes. Un clou supplémentaire dans le cercueil d’Assange, déclarent ses avocats dans Libération. Comme tous les lanceurs d’alerte, il devra boire la coupe jusqu’à la lie. Et l’on n’entend guère sonner l’hallali dans les médias, même si la peine capitale suscite quelques indignations marginales.

Nicolas Forissier est un autre lanceur d’alerte. Il est toujours vivant et libre, mais il ne s’en n’est pas fallu de beaucoup. Son récit, paru récemment chez Fayard s’intitule L’ennemi intérieur. En réalité, l’auteur affronte deux ennemis intérieurs. Le premier est une forme aigüe et rare de spondylarthrite rhumatoïde ankylosante. Le second est aussi une maladie, celle de son employeur, l’UBS. La banque too big to fail souffre elle aussi d’un mal mystérieux: la corruption endémique, dite aussi dissimulation compulsive. Forissier est engagé par la patiente pour poser le diagnostic. Très vite, on le prie de bien vouloir s’en tenir aux rhumes et aux entorses. Mais Forissier est tenace et ne lâche rien. Il braque son scanner sur les entrailles du malade. Bien des années plus tard – presque vingt ans – le Tribunal rédige l’ordonnance: un milliard et huit-cent millions d’euros d’amende. Forissier est réaliste: il n’est pas sûr que la potion suffise à la guérison. Il faut lire ce récit: outre qu’il s’agit d’un beau témoignage humain, on tient en main un véritable roman policier, avec tout ce qu’il faut d’agents secrets, d’écoutes téléphoniques et de gardes du corps. Sauf que s’il s’agissait d’un roman, on douterait qu’il fût plausible. De pareilles histoires sont pratiquement impossibles à inventer.

Encore une fierté en parade

Poursuivons l’inventaire du journal de ce jour. La canicule a encore frappé... ou mordu. Après les fiertés boulevardières des genres agités, voici la Mad Pride. Même logique que celle des LGBT etc.: On s’estime victime de discriminations parce qu’on est L sans lui et G sans elle, ou ni l’un ni l’autre, bien au contraire. En l’occurence, ni L ni G mais F comme fou. Et l’on revendique le mot, pourtant banni du langage courant. Qui oserait parler encore d’asile de fous? On préfère – et c’est bien normal – évoquer l’hôpital psychiatrique. Mais là, on se libère: fous et fiers de l’être!

Certes, il faut faire la part de l’humour revendiqué comme de l’autodérision. Reste que la fierté n’a de sens qu’assortie d’un mérite. On peut être fier d’avoir gagné un match de tennis, d’avoir décroché un diplôme ou une promotion professionnelle. Mais il est difficile de comprendre en quoi une détermination de la nature, une maladie ou un handicap pourraient faire l’objet d’une fierté. On peut entendre qu’il faille lutter contre l’exclusion. Reste que se réjouir d’une maladie paraît pour le moins contre-productif. Et pour tout dire: pathétique! On voit mal Forissier organiser une Pride spondylarthritique subventionnée par l’UBS. Et je ne m’imagine pas davantage défiler en une Papy Pride, avec tintébin, prothèse auditive et loupe de lecture en guise de fanion identitaire.

Et, pendant ce temps, la chanteuse Adèle est conspuée pour avoir dit sa fierté d’être une femme (cf. Chronique du 11 février 2022).

On n’ose à peine l’écrire: le bon sens, liquide depuis pas mal de temps, est en train de passer à l’état gazeux.

La presse estivale fait du remplissage

On sait que la presse estivale est souvent à court de sujets. En ce 18 juin, ce n’est pas encore l’été mais cela y ressemble. Canicule déjà. Canicule encore. Dès lors, mon quotidien préféré – et qui l’est parce que je n’en lis point d’autre – conclut son édition du jour par une interview accordée par votre serviteur à Angélique Eggenschwiler, une magnifique plume romande dont je dirai quelques mots dans une prochaine chronique. Sous le chapeau du Lecteur en Liberté (c’est le titre de la rubrique), me voilà immortalisé par l’image, avec mes yeux de merlan frit et ma pipe en main... mais aussi par le texte, coupable de quelques pensements estivaux et caniculaires.

J’ai hélas omis d’inviter mon chien à paraître sur la photo. Il m’aurait conféré un je ne sais quoi de ressemblance avec Sirius...et suggéré que mes propos faisaient un cri du nul.

15. juin, 2022

Vingt-sept degrés Celsius – et donc plus de huitante Fahrenheit – m’accueillent en ma nouvelle décennie. C’est la huitième, ce qui démontre en toute modestie que ma vie est d’une remarquable constance. Huitième dizaine que j’atteins par le fait d’en avoir changé scrupuleusement sept fois, par l’effet d’une rigueur horlogère qui jamais ne se dérègle. Une discipline à laquelle je ne déroge pas.

D’aucuns s’affolent à l’arithmétique et c’est bien vrai qu’elle réserve des surprises. Quand on s’attaque à sa huitième décennie, c’est qu’on a septante ans. A dix ans, c’est déjà la deuxième. On naît en sa première décennie. Et la dixième se célébrera à nonante. Les Français disent soixante-dix pour la huitième. C’est probablement parce que le huit fait un parfait axe de symétrie entre le six et le dix. Et dix ans plus tard, les voilà à quatre-vingt. Encore un petit effort, et ce sera quatre-vingt dix, à la condition bien-sûr qu’ils sachent encore effectuer la multiplication de vingt par quatre et l’addition de dix au produit, ce qui, à nonante ans, est un exercice difficile.

Du coup, je ne sais plus si je suis aujourd’hui septuagénaire ou septantenaire. Ou alors soixante-dizenaire mais là, ce serait bizarre car la mesure suggérerait que je me fus contenté de soixante dizaines. Cela m’arrangerait mais à mon âge, foin de coquetterie! Bref, c’est bien troublant de ne pas savoir ce que l’on est.

C’est dans le Littré que je trouverai mon salut.

La définition que propose du mot septante le célèbre Dictionnaire de la langue française de Paul-Emile Littré est... soixante-dix. Mais le terme a vieilli, précise la Bible des linguistes. Il n’est guère usité que par des personnes appartenant au midi de la France.(!) Que les Belges et les Suisses aillent donc faire peser leur âge à Marseille! Et puisque nous évoquons la Bible, Littré nous rappelle que les Septante désignent les soixante-dix interprètes qui traduisirent d’hébreu en grec les livres de l’Ancien Testament. Reste que de guerre lasse, même le Littré agite le drapeau blanc: il serait à désirer que (septante) revînt dans l’usage et chassât soixante-dix.

Alors? Septuagénaire ou septantenaire?
Septante est un terme vieilli. C’est tout ce que je retiens de l’affaire.

1. juin, 2022

Nous parlerons aujourd’hui des mots. Cela tombe bien, puisqu’il faudra des mots pour en parler. Les mots sont partout, distincts ou tapis. On peut jouer avec eux ou s’en faire un salaire lorsqu’on se paye de mots. Et quand on les veut déprécier, on dit que ce ne sont que des mots... ce qu’il faut dire avec des mots. Sans les mots pourtant, point de pensée claire. Ils font d’étranges bestioles qu’il faut conjointement chérir et redouter.

Il y des mots morts qu’on n’ose guère ressusciter. Et des mots si vifs qu’on n'entend plus qu’eux au point qu’ils paraissent se soumettre à la mode des mots. Guy Mettan les appelle mots tabous et mots totems. D’autres mots se moquent des modes de langage. Ce sont ceux de la poésie que Jean-Philippe Chenaux fait chanter par la voix d’Edmond Jaloux, un écrivain provençal injustement oublié.

Des mots justes...mais sans s’appesantir

Faut-il, comme l’ami de Monsieur Teste, se méfier de tous les mots?

Je me méfie de tous les mots, car la moindre méditation rend absurde que l’on s’y fie. J’en suis venu, hélas, à comparer ces paroles par lesquelles on traverse si lestement l’espace d’une pensée à des planches légères jetées sur un abîme qui souffrent le passage et point la station. L’homme en vif mouvement les emprunte et se sauve; mais s’il insiste le moins du monde, ce peu de temps les rompt et tout s’en va dans les profondeurs. Qui se hâte a compris; il ne faut point s’appesantir: on trouverait bientôt que les plus clairs discours sont tissus de termes obscurs (Paul Valéry, Monsieur Teste, Lettre d’un ami).

Voilà donc les mots: des planches fragiles en équilibre sur un abîme. Il faut les emprunter lestement pour que tout ne s’en aille pas dans les profondeurs. Pour la musique, c’est pareil: les notes font des mots, harmonieux ou dissonants. Interprétant une composition de Bach par exemple, vous rencontrez des harmonies paisibles et un contrepoint subtil. Mais aussi de sublimes dissonances qui elles aussi souffrent le passage et non la station. Si vous vous y attardez ou y insistez le moins du monde, le son est insupportable. Cela grince et coince. Seul les sublime le vif mouvement de qui les emprunte.

Fragilité du mot. Il le faut choisir à bon escient, mais ne point trop s’y arrêter hors du mouvement qui lui confère sa lumière et sa musique. Il réclame la définition et donc la limite. Mais, confiné dans son dictionnaire il étouffe. Les mots limitent l’être en prétendant le définir...laissons-les là où ils sont: dans les dictionnaires (Elie Wiesel, Le temps des déracinés, P. 240). Ce n’est pas très gentil pour les mots ni pour les dictionnaires mais on comprend bien ce que Wiesel veut dire: les mots se mettent à vivre lorsqu’on les arrache au dictionnaire. Encore faut-il qu’ils y aient séjourné assez longtemps pour y planter leurs racines. Et pour nous, ces racines sont latines, grecques ou hébraïques. Anglaises par accident, de plus en plus fréquemment. Il n’est pas d’écrivain sérieux qui ne partage sa couche avec un Littré ou un dictionnaire étymologique. Pour un dictionnaire plus contemporain, on veillera à ce qu’il ne se prostitue pas trop à la mode des mots mièvres...

Le poète n’échappe pas à l’exigence de savoir de quoi il parle, même si la plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague-même de leur idée est pour eux une définition de la poésie (Paul Valéry, Tel Quel, Littérature).

Le poète n’est pas l’écrivain du vague. En effet, pour être pleinement poète, il faut être aussi scrupuleusement précis qu’un notaire. Il ne faut rien ajouter à ce que l’on voit. Il s’agit de trouver tout seul les mots qui diront sans déborder ce que les yeux ont vu. Ecrire, c’est prendre les mots un par un et les laver de l’usage abusif qui en a été fait. Il faut que les mots soient propres pour pouvoir être utilisés, écrit Christian Bobin (La Lumière du monde, p.97).

Le mot est exigence, une exigence de précision. Le mot est fragile et délicat. Lorsque l’écrivain ou le poète s’en avise, le mot devient un abri apaisant. Je voudrais parfois me réfugier avec tout ce qui vit en moi dans quelques mots, trouver pour tout un gîte dans quelques mots, écrit Etty Hillesum, dans son ouvrage Une vie bouleversée.

Et voici donc deux écrivains, Mettan et Chenaux, qui lavent les mots puis les font chanter. Et nous construisent un gîte où il fait bon demeurer.

Mots Totem et mots Tabou

Guy Mettan est journaliste. Diplômé en sciences politiques, il a oeuvré – entre autres – au Temps stratégique, à Bilan, au Nouveau Quotidien avant de devenir directeur du Journal de Genève. Il a fondé le Club de la Presse. Député au Grand Conseil, il est aussi le fondateur et le coordinateur du Festival francophone de philosophie à St-Maurice et l’auteur de nombreux ouvrages.

Guy Mettan aime la Russie. Et donc on ne l’aime pas beaucoup. La presse – celle que Slobodan Despot qualifie de média de grand chemin – ne supporte pas qu’il ait acquis la nationalité russe. Vu la source de la critique, disons que le reproche vaut compliment.

Guy Mettan nous offre un Dictionnaire de la pensée (in)correcte intitulé La Tyrannie du Bien. Un dictionnaire donc, que l’on sait gré à l’auteur de ne l’avoir point nommé dictionnaire amoureux, selon une habitude largement répandue.

La Tyrannie du bien...l’expression est empruntée à Philippe Muray. L’emprunt suffit à sentir la tonalité de l’ouvrage. Il s’agit de laver les mots à l’eau de Javel, dénoncer les manies langagières et redonner vie aux concepts tombés en désuétude.

On ne lit pas un dictionnaire. On le consulte plutôt au fur et à mesure des besoins. Voilà ce que je vous conseille: acquérir le livre de Mettan, en lire attentivement l’introduction et la conclusion, et le garder ensuite sous la main, afin d’y pouvoir recourir chaque fois que vous lirez ou entendrez un mot relevant de la novlangue, c’est-à-dire, d’après mes observations, à peu près toutes les cinq minutes. Un indice: la novlangue raffole des anglicismes. Quelques exemples: vous entendez Facility manager, sautez sur votre Mettan. Vous apprendrez qu’il s’agit d’un concierge. Si l’on vous enjoint à accepter l’autre dans sa différence – ce qui, je le reconnais, est un peu ma marotte – Mettan vous met en garde: faire semblant d’aimer un étranger à condition qu’il n’habite pas dans le même immeuble. Et de montrer que cet amour de la différence ne saurait toutefois s’étendre aux opinions vraiment divergentes. Sous l’entrée Facebook, vous lirez quelques chiffres croustillants. Mais pas besoin d’être noyé de chiffres pour comprendre que les géants du numérique sont en train de supplanter les autres secteurs de l’économie, imposant ses standards, ses modes de penser, ses partis pris et sa vision totalitaire du monde depuis qu’elle a généralisé la censure sur les réseaux sociaux. Autre vertu prêchée par l’Empire du Bien, l’exemplarité: L’honnêteté, la sincérité, la fidélité, la loyauté sont des qualités palpables et mesurables. Chacun peut les juger sur pièce. Tendis que l’exemplarité relève du marketing de la vertu plus que de la vertu elle-même.

Voilà pour les mots Totem. Nommons-les mots-lierre, tant ils poussent de manière sauvage et s’accrochent partout sans qu’on les puisse arracher. En ce qui concerne ceux qui sont Tabou, vous trouverez – pour ne prendre que l’exemple des mots en M – les termes Mal, Mâle, Mariage, Mort et Mystère. Cachez ce mot que je ne saurais entendre!

Je le vous suggérais: lisez l’introduction (P. 7, sous le chapeau Protégez-nous du bien) et la conclusion (P.221, sous le titre Echapper à la tyrannie du Bien).

Dans son introduction, Mettan se réfère par exemple à Czeslaw Milosz et à son ouvrage La pensée captive, car rien n’emprisonne davantage la pensée que le vague des mots employés. Les rouages (de la pensée captive) malaxent et laminent un faux qui n’est jamais tout à fait faux et un vrai qui n’est pas tout à fait vrai, dans une dialectique infernale. Car, dans ce système, ce n’est jamais la lutte entre le Vrai et le Faux qui est en jeu, mais le combat perdu d’avance entre l’Archi-Faux et le Demi-Vrai, et dont la synthèse débouche presque toujours sur une Contre-Vérité encore pire que le faux des origines (P.12).

Dans sa conclusion, l’auteur suggère quelques attitudes possibles pour échapper à la Tyrannie du Bien: la fuite, la rébellion, l’érémitisme, le retrait stoïcien ou... les catacombes, cette dernière option étant jugée la plus efficace. C’est un chemin difficile, exigeant une foi inébranlable dans le Vérité, avec un grand « V », ainsi qu’une volonté peu commune.

Mais avant de recourir à cette forme de survie spirituelle, il n’est pas interdit de profiter des interstices que la tyrannie du Bien n’a pas encore comblés et de tirer parti des possibilités encore ouvertes (Cf. P.224-225).

Et parmi ces possibilités, rien n’empêche par exemple de se réapproprier la langue. Encore les mots. Toujours les mots.

Un immortel chez les Vaudois

C’est au printemps 1944 que se déroulent les premières manifestations publiques de la Société de Poésie. Edmond Jaloux en est l’inspirateur et le maître d’oeuvre. Il s’agit pour lui de soutenir et d’encourager la production poétique en Suisse Romande sous toutes ces formes. La Société de poésie est au coeur d’un récent ouvrage de Jean-Philippe Chenaux.

Avant même que de nous présenter Jaloux, Chenaux dresse le portrait de quelques personnalités qui ont participé à l’aventure. C’est le deuxième chapitre du livre, joliment intitulé Portrait de Groupe avec Académicien.

On y rencontre d’abord Emil Heubi, peintre et musicien. Il possède et dirige le pensionnat lausannois de Brillantmont fondé par son père Paul Heubi. Emil Heubi et Edmond Jaloux font de cette école un haut lieu de la culture, où l’on voit défiler Stravinski, Ramuz et Ansermet. C’était le temps où école et culture faisaient un pléonasme. Aujourd’hui, elles font plutôt un oxymore.

Henri Gonthier fait partie du groupe. Disons en simplifiant, et pour parler comme le Général de Gaulle, qu’il veille à ce que l’intendance suive. Amoureux des arts et autodidacte, il est de ces hommes qui rendent possibles les rêves. De ces hommes qu’on a remplacés aujourd’hui par des chasseurs de subventions.

Henri Jaccard est journaliste, poète et musicien. En 1944, il est président de la Société de Poésie. Il crée L’heure des musiciens suisses, avec pour objectif de décharger l’artiste de préoccupations commerciales par une organisation bénévole... et de faire connaître ceux dont le talent est injustement ignoré. Culture et bénévolat devraient faire un pléonasme.

Daniel Simond est écrivain. S’aviser qu’il est un grand connaisseur de l’oeuvre de Paul Valéry suffit à sa louange. Gustave Roud écrit de lui qu’il est un terrien absolu et borné, ce qui aurait aussi suffit à sa louange. Et Roud de relever ce don essentiel de choisir, de rassembler qui fait de Daniel Simond un animateur de haute efficace.

Myrian Weber-Perret est professeur d’histoire et de lettres à l’Ecole Internationale de Genève. C’est un disciple de Jaloux. Il déploie une immense activité littéraire que Chenaux relate avec précision. On n’en retiendra ici qu’un seul aspect: il organise avec Jaloux des conférences où interviennent des personnalités aussi différentes que Gonzague de Reynold, Sartre, Beauvoir et Mauriac. On ne s’enferme pas alors dans un esprit de coterie ni dans l’entre-soi idéologique. Pas de censure à la sauce Cancel culture, cette culture de l’effacement, cette culture à la gomme. La tolérance et l’écoute de l’autre sont encore des valeurs sacrées. On arrose pas la pensée par des salves de moraline.

Edmond-Henri Crisinel est un des grand poètes romands. Il est originaire de Denezy... et l’on pense immédiatement au soldat de Ramuz: Entre Denges et Denezy, un soldat rentre chez lui. Et voilà que le diable s’en mêle et que le soldat ne retrouve jamais son chez-lui ni sa mère, ni sa fiancée. Crisinel connaît le destin tragique du soldat. Il ne trouve pas sa place dans le monde. Gravement dépressif, il est maintes fois hospitalisé et finira par s'ôter la vie. Jean-Philippe Chenaux note qu’il est entré en poésie pour conjurer ses démons.

Gustave Roud est un homme discret. Professeur de lettres, il entre en littérature à l’âge de trente ans et Edmond Jaloux est un de ceux qui s’avisent immédiatement de son talent. C’est presqu’une entrée en religion tant sa poésie est mystique. Il est par ailleurs un traducteur de Rilke, Hölderlin et Novalis.

Voilà donc pour le portrait de groupe que brosse à notre intention Jean.Philippe Chenaux, qui consacre le chapitre suivant au Mentor Edmond Jaloux.

L’ouvrage porte le titre: Un académicien chez les Vaudois, Edmond Jaloux. Jaloux est provençal. Il naît en 1878 Il tombe amoureux du Pays de Vaud où il s’installe – à Lutry – jusqu’à sa mort en 1949. Devenu académiquement immortel en 1937 (il avait été nominé l’année précédente), il occupe le siège de Voltaire, ce que démontre que le siège ne fait pas l’esprit. Car, à ma connaissance – mais il faudrait interroger ici les spécialistes – l’esprit de Jaloux n’est guère voltairien. Jaloux lui-même confesse une attitude un peu secrète vis-à-vis d’autrui, l’amour de l’ancien, du crépuscule, de l’automne, le respect du rêve, du silence. (Cf. P.82). L’accueillant à l’Académie, Georges Lecomte dit de lui: Vous êtes impassible, renfermé, peu prodigue de mots. On penserait en vous voyant, plutôt qu’à un ardent provençal, à quelque Hindou, sereinement méditatif ou encore à quelque bouddha doré (P.126). On voit assez mal Voltaire en bouddha doré! Cette discrétion, cette douceur de caractère iront même jusqu’à irriter les singes – c’est ainsi qu’on nomme les habitants de Lutry qui, en 1950, refuseront de baptiser une rue à son nom car, demandent-ils, ce penseur préoccupé de problèmes littéraires vivait-il dans un monde supérieur qui le rendait insensible au monde présent? (P.235).

Voilà donc que la littérature rendrait insensible au monde présent. Il fallait oser l’écrire, alors que c’est précisément la littérature qui rend sensible au monde, simplement parce qu’elle permet d’y comprendre quelque chose.

On évoquait ci-dessus les événements culturels suscités en 1944 par Jaloux et son groupe. Ces manifestions suscitent l’enthousiasme de nombreux observateurs avisés. Jean-Philippe Chenaux cite l’article paru dans l’Illustré le 18 mai 1944 sous la signature d’Hélène Breuleux: N’est-il pas réconfortant, en ce siècle de fer et de feu, de combats sanglants, de luttes féroces et de prosaïsme implacable, de se dire que la parole n’a pas perdu ses droits? Que bien au contraire, elle est plus florissante que jamais en ce XXème siècle? (P.166)

Voilà très exactement ce qui vient à l’esprit lorsqu’on tient en main le Jaloux de Chenaux. Et plus encore lorsqu’on le déguste. Car le fer et le feu, les combats sanglants, et les luttes féroces, ce serait peu dire que nous en avons fidèlement perpétué la tradition. Et le dictionnaire de Guy Mettan est-il autre chose qu’un combat des mots contre le prosaïsme implacable? C’est en cela que l’étude de Jean-Philippe Chenaux est réconfortante. Pleinement engagé dans notre siècle bien mal emmodé – comme disent les Vaudois – l’auteur nous raconte l’histoire d’hommes qui au coeur de l’horreur se battent avec leurs mots pour les mots, avec leur esprit pour l’esprit. C’est pour eux le plus utile des combats de résistance puisque, in fine, c’est toujours la bêtise qu’il faut affronter.

Rien ne change aujourd’hui. Les pandémies, les guerres, les crises économiques et environnementales encombrent nos rayonnages de mille ouvrages utiles mais assommants. C’est qu’il faut bien essayer de comprendre de quoi le monde est (dé)fait. On les lit, on a parfois l’illusion de quelque éclairage, mais on n’en est guère stimulé à croire en l’homme. L’ouvrage consacré à Edmond Jaloux insuffle une bouffée d’oxygène dans la lourde bibliothèque.

Il faut dire un mot de l’auteur. Jean-Philippe Chenaux cumule les talents du journaliste et de l’historien. Il est aussi un amoureux de sa terre, puisqu’il publie son étude aux Cahiers de la Renaissance Vaudoise. Il n’en est pas à son coup d’essai. Sa plume a dessiné de traits minutieux un nombre impressionnant d’études sur les sujets les plus variés, qui vont de la doctrine sociale de l’Eglise aux transplantations d’organes, en passant par le fléau de la drogue, les méthodes d’apprentissage de la lecture et la liberté d’enseignement. Il excelle aussi à redonner vie à quelques grands hommes, lesquels, selon Paul Valéry, meurent deux fois: une fois comme hommes et une fois comme grands (Tel Quel, Cahier B). Contre la première mort, Chenaux ne peut rien. C’est la seconde qui, sous sa plume, rend les armes et roule la pierre. Fernand Feyler, Robert Moulin, Johann Jakob Meyer, le Bon Docteur Messerli et, aujourd’hui, Edmond Jaloux sont ainsi arrachés au tombeau d’un injuste oubli.

Chenaux est une horloge de précision helvétique, faite entièrement à la main. Un modèle unique. Vous verrez que dans cent ans, chacune de ses pages sera rigoureusement à l’heure. Ses ouvrages fonctionnent à la perfection et si l’on se prend au jeu de démonter la fine mécanique des innombrables références et documents, pas de doute qu’on doive consacrer des mois ou des années de lecture à se nourrir l’esprit. On se demande d’ailleurs comment Chenaux s’y prend pour accumuler autant de connaissances sur des sujets peu défrichés avant lui.

Et l’on se met dès lors à l’espérance malgré tout. La beauté sauvera le monde... mais aussi les mots pour la dire.

22. mai, 2022

Ces chroniques s’étant spécialisées dans le mélange de tout et de n’importe quoi, parlons de réchauffement climatique, de vitesse, de logique mathématique et de sagesse.

Quand le climat se trompe de saison

Trente et un degrés! Il faisait trente et un à Domdidier hier à quinze heures! L’air était d’autant plus irrespirable qu’herbes et pollens dansaient leur danse de Saint Guy jusqu’au plus profond de nos bronches. Ces jours-ci, beaucoup trop tôt, nos paysans font les foins ou parfois du silage. C’est que le climat se trompe de calendrier. Il se croît en juin pour la végétation, en août pour la canicule. Le voilà lui aussi victime de fake news. Le climat devrait arrêter de lire les journaux et les rapports du GIEC.

Heureusement les écolos...

Heureusement, les écologistes sont parmi nous! Ils possèdent en leur besace toutes les solutions. Ils sont même capables de commander au climat. Quelques sanctions devraient suffire à l’affaire car il s’agit d’abord interdire. Peu importe quoi. L’essentiel est d’interdire. Voilà le bien, voilà le juste! Pour contenir la fièvre, on prescrit au citoyen d’avaler la taxe. Et puis de ralentir. Les verts docteurs Knock viennent de réclamer au Conseil Fédéral une réduction de la vitesse sur l’autoroute. Cent à l’heure, susurrent les plus timides. Huitante, tonnent les plus verts des verts... qui suggèrent aussi de brider les puissances des voitures. Il est vrai que lorsqu’elles sont vertueusement électriques, il leur arrive de forcer sur les stéroïdes. Elles bandent leurs muscles en exhibant des puissances jamais mesurées sur les moteurs thermiques. C’est que la voiture propre doit trimballer des tombereaux de batteries. Or, nous dit la physique, il faut beaucoup de puissance pour accélérer beaucoup de masse. Et puisque la masse est propre et innocente, qu’elle est même à la source de la propreté et de l’innocence, il suffit à la verte vertu de moins l’accélérer. Simple logique!

Bochenski et la logique de la vitesse

La logique et la vitesse, justement, étaient les domaines d’excellence de Joseph-Maria Bochenski. Il était prêtre, de l’espèce dominicaine tout d’albe vêtue. En matière de philosophie analytique et de logique mathématique, il faisait une sommité mondiale. Tout ce qui possédait un cerveau de plus de mille chevaux figurait dans son carnet d’adresses.

Il pilotait une Mini Cooper, au volant de laquelle il respectait les limitations au sens étymologique du terme: il les tenait en respect, c’est-à-dire à distance. Il avait obtenu un brevet de pilote d’avion à un âge où le commun des mortels envisage de rendre son permis de conduire. Il connaissait une douzaine de langues. En 1982, on fit appel à lui pour négocier avec les terroristes occupant l’ambassade polonaise à Berne. Bref, c’était un personnage impressionnant, d’une intelligence stratosphérique. A l’Université de Fribourg, on l’aimait, on l’admirait mais on le craignait aussi. Il fut aussi le héros de quantité de fiorettis, des histoires peut-être vraies, peut-être arrangées ou simplement inventées, mais qui en disent davantage qu’une froide biographie. Il aurait ainsi embarqué d’urgence dans sa Cooper un de ses étudiants pour lui faire passer un examen. Cent à l’heure entre Fribourg et Berne, sur la route cantonale! L’étudiant lui aussi était vert... mais de peur. Violent coup de frein à Flamatt: Examen réussi, fait Bochenski, sortez! Et l’étudiant de revenir à Fribourg en auto stop! Se non è vero, è ben trovato.

A une bonne soeur arrivée en retard à l’un de ses cours, le maître aurait lancé: Ma soeur, l’Université a aussi ses règles! L’histoire ne dit pas si la bonne soeur a répondu: Me too!

Lors de sa dernière leçon universitaire, il aurait tenu un discours très complexe devant un parterre de grosses pointures neuronales, le gratin de son répertoire d’adresses. S’interrompant au milieu d’une phrase, il aurait asséné: je sens bien que vous ne comprenez rien. Revenons donc à des notions plus concrètes. Parlons des anges!

Quand la sagesse égratigne la morale.

Le nom de Bochenski est familier au lecteur de ces chroniques: on l’a maintes fois cité à propos de son étude de la logique de l’autorité, un ouvrage à côté d’une soixantaine d’autres qui sont de grosses masses à accélérer. Leurs quatrièmes de couverture suffisent à provoquer la migraine. Dans toute cette foison de pensée, une perle, accessible cette fois: son Manuel de Sagesse du Monde Ordinaire. C’est un excellent ami qui vient de m’en signaler l’existence.

Cela prouve que le premier symptôme de l’amitié profonde est de savoir de quelle lecture l’autre pourrait se réjouir.

Le livre fut écrit en polonais. Bochenski avait alors 90 ans. Enorme succès en Pologne. Une traduction en Français demeure inachevée à la mort de l’auteur, survenue à Fribourg en 1995. Ses anciens disciples se sont débrouillés pour la compléter et l’éditer en version française en 2002.

De l’aveu même de l’auteur, l’ouvrage est assez provocateur: il veut tordre le cou à la confusion de la sagesse avec la morale et l’éthique. Selon lui, la sagesse humaine a fait l’objet de nombreux exposés classiques, insatisfaisants pourtant car trop prolixes et peu systématiques. L’ouvrage sera donc systématique et court – 130 pages.

Tout est vanité, enseigne le sage. L’homme n’est qu’un tout petit et impuissant fragment de l’univers, n’existant que pendant une fraction de seconde cosmique. Mais cette fraction est tout ce dont il dispose. Les commandements de la sagesse nous enseignent comment agir pour ne pas la gaspiller. Il n’y a donc pas de contradiction entre la doctrine de la vanité et le précepte de la jouissance (P.21).

Les commandements de la sagesse ne sont pas des commandements moraux. Cette distinction – sur laquelle on reviendra – est d’une importance vitale dans les temps que nous vivons.

Et voici l’un des 22 métathéorèmes proposés en fin d’ouvrage. Métathéorème C.12: La sagesse est la technologie de la vie longue et heureuse. De ce principe fondamental découle le premier commandement de la sagesse: Agis de sorte que tu puisses vivre heureux longtemps. Voilà qui est universel. Je ne les ai pas encore interrogés à ce sujet mais je suis persuadé que mes chiens, boucs, moutons, chats, poneys et oiseaux acquiesceraient avec enthousiasme.

De ces prémisses, l’auteur déduit – de manière rigoureusement logique – les autres commandements de la sagesse ordinaire dont certains, mais pas tous, sont de nature à défriser plus d’un moraliste: il y a seize propositions de sagesse, avec, pour plusieurs d’entre-elles, des corollaires. La troisième proposition suggère de jouir de la vie. Son corollaire en déduit qu’il vaut mieux que la vie ait un sens et le corollaire du corollaire que

l’on veille à toujours se fixer un but à atteindre. Rien d’étonnant jusque là. Il faut en outre se bien connaître soi-même (5.15) et ne pas avoir peur de la mort (7.11). Logique car la peur de la mort empêche la vie heureuse, tout comme l’insensé.

Cette logique conduit à des commandements plus surprenants: 2. Ne soit pas imbécile; ne te fais pas tuer. En découle le corollaire 2.1: quand la vie te semble être certainement et irrémédiablement insupportable, suicide-toi!

On en est là au tout début du livre et il faut déjà suggérer au lecteur d’ouvrir grand la fenêtre et d’effectuer quelques exercices de respiration profonde. S’il est tenté par l’autodafé, c’est qu’il n’a pas bien lu l’introduction de l’ouvrage, avertissant qu’il s’agit ici de la sagesse de ce monde, philosophique, sur laquelle Saint-Paul a écrit (1.Cor.1/20): Dieu n’a-t-il pas rendu folle la sagesse du monde? Même une morale qui se voudrait purement laïque peut imposer une obligation d’un genre spécifique (Second Métathéorème C.2).

Il y a une sagesse du monde; une sagesse qui est une science alors que la morale n’en n’est pas une; une sagesse qui, par son caractère logique et rigoureux, peut aider même celui qui adhère à une morale, laïque ou religieuse. Le métathéorème C.15 l’établit clairement: Il y a souvent contradiction entre un commandement de la morale et un précepte de la sagesse. Il en résulte que la vie humaine est le plus souvent un compromis entre la morale et la sagesse (C.16). Et pour que ce compromis soit fécond, il importe de bien penser – outre la morale – la logique rigoureuse de la sagesse.

Le lecteur peut dès lors fermer la fenêtre et poursuivre l’inventaire des commandements de la sagesse, en ce souvenant qu’elle est une technique susceptible de heurter les âmes sensibles mais qui a l’avantage de proposer des résultats universels. C’est ainsi que le seizième commandement prescrit de n’être que modérément solidaire des groupes auxquels on appartient. L’esprit moutonnier ne permet pas la vie heureuse. Corollaire de ce précepte: Obéis modérément aux commandements de la morale (16.1). Logique une fois encore, puisque beaucoup sont devenus malheureux par l’obéissance aveugle aux commandements de la morale et de la police (P.83). Le sentence est à mémoriser en vue de la prochaine pandémie! Les commandements de la morale ne sont pas nuisibles en soi. Leur faiblesse? Ils ne sont jamais partagés par tous. Ils peuvent l’être en théorie ou comme idéal. Ils ne le sont jamais en pratique.

Pour vivre heureux, il faut gagner la sympathie des autres et accessoirement, ajoute Bochenski, leur estime (p.73). C’est le quatorzième commandement. Et il y a là matière à corollaires, sous-corollaires et sous-corollaires de sous-corollaires...c’est ainsi que raisonne un logicien! Laissons au lecteur le soin de découvrir cela par lui-même.

Lorsqu’il est sage, parfois, de flagorner

Un dernier exemple pour la bonne bouche: Flatte ton partenaire! (14.232). Ou alors: Sois particulièrement aimable à l’égard des hommes riches et puissants. (14.211). C’est logiquement une manière de gagner leur sympathie et d’éviter au moins qu’ils procèdent à un écrabouillement universel qui n’irait pas dans le sens d’une vie heureuse...et de sa durée. Voilà la sagesse, même si la morale – mais quelle morale? – pourrait trouver de quoi rouspéter un peu.

Qu’est-ce que cela donne dans la vie concrète?

Les conseils de la police sont formels: si l’on vous agresse dans la rue pour vous dépouiller ou simplement pour vous punir de la tête que vous exhibez, ne jouez pas les héros. La sagesse est ici de vous écraser vous-mêmes. Vous pourrez ensuite déposer plainte pour remettre un peu de morale et de justice dans l’affaire.

Cela vaut aussi à l’échelle de la géostratégie. Poutine est manifestement riche et puissant. Il se murmure même que la Russie d’enrichirait des sanctions supposées l’appauvrir et que sa puissance serait infiniment supérieure à celle qu’on lui prête ordinairement.

On peut tenter de résoudre l’affaire par la morale. C’est d’ailleurs ce que l’on fait. Il y a le bon et le méchant, le vertueux et le vicieux. Et puisque que les partenaires au conflit ont des conceptions morales diamétralement opposées, la situation est inextricable. Elle le serait moins si l’on revenait à une pure et rigoureuse sagesse qui consisterait à ne pas attiser systématiquement la rage d’un adversaire capable de dissoudre le monde en quelques minutes. Il sera temps, par la suite, d’en venir à préciser le bien et le mal et de tenter de s’en faire une représentation commune.

Les préceptes de la sagesse sont des propositions déguisées en commandements, écrit Bochenski (P.100). Mais fondamentalement, ce sont des propositions, là où les commandements de la morale sont impératifs et obligatoires, les pseudo-commandements de la sagesse ne l’étant pas. On se référera ici au tableau récapitulatif des pages 103 et 104.

En un mot comme en cent: la sagesse doit parfois différer les exigences de la morale.

Dans une interview à la Télévision Suisse Romande, Bochenski affirmait qu’un philosophe travaille à être compris vingt ans après mort. Il nous a quittés en 1995.

Il serait temps de nous mettre au travail.

11. mai, 2022

L’homme est fatigué. Lorsqu’il l’est suffisamment pour mourir – mettons à huitante ans – il a pourtant passé deux-cent mille heures à dormir, c’est-à-dire plus de vingt-deux ans. C’est le résultat que l’on obtient en octroyant à chacun des nuits de sept heures mais le calcul pécherait par optimisme. D’après une étude belge parue en septembre 2021 chez Questions santé, nos nuits seraient aujourd’hui amputées: vingt minutes de moins qu’en 2010 et nonante de moins qu’en 1970. C’est une affaire sérieuse et il faut être précis. Pour ce qui est du Français, on a calculé qu’il dort en moyenne six heures et quarante-deux minutes. Cela ne doit pas être très différent pour l’Helvète, sauf pour le Vaudois et le Bernois à qui ces six heures quarante-deux prennent davantage de temps.

Pour la précision scientifique de la chose, notez que la statistique ne prend en compte que les heures de sommeil nocturne, excluant de son champ d’investigation les moments où l’on dort au bureau, devant une émission de la RTS où à l’écoute d’une conférence ou d’un sermon.

Ce qui démontre que l’homme ne manque pas d’imagination lorsqu’il s’agit de compenser les insuffisantes six heures quarante-deux mesurées par les chercheurs.

Ne riez pas. L’affaire est si grave qu’on a même institué une Journée du sommeil. La dernière fut célébrée le 18 mars 2022. Les nuits ne suffisent plus au sommeil. Qu’à cela ne tienne! Le sommeil a désormais sa journée.

Je vous le disais: c’est une affaire de la plus haute importance, vitale tout autant que les multiples causes que mettent en évidence des centaines de journées mondiales: il y a celle du sommeil, mais celle aussi de l’infirmière, des soins palliatifs, des gauchers, de la santé du pied, des premiers secours, des sage-femmes, du lavage des mains, de la canne blanche, du tricot, du soleil, de la prostate, de l’eau, du fromage, du psoriasis...et même une journée du rire, en l’occurence la plus nécessaire. Il y a tellement de journées mondiales qu’un site les recense : journée-mondiale.com. L’association envisage même le dépôt d’un label officiel!

Vous pourrez ainsi inventer et officialiser vos propres journées mondiales, celle du choux-fleur, celle de la cocotte-minute, celle de la bière sans alcool, celle des hémorroïdes, celle du trèfle à quatre feuilles, celle de la chèvre naine, celle du strabisme divergent, celle de la bêtise, celle des aspirateurs, celle du voisin d’en-dessus, celle de la littérature de gare, celle du saut à l’élastique, celle de la selle de cette bicyclette-ci dont la sonnette fait la ou celle de la selle de cette bicyclette-là dont la sonnette fait si comme s’en amusait notre bon Raymond...

On s’inquiète déjà en haut lieu de ce qu’il faudra faire le jour où le nombre de journées mondiales dépassera le chiffre fatidique de 365... il n’y aura alors pas d’autre solution que de fusionner certaines célébrations ou alors de transformer les journées en heures. La journée du sommeil se contracterait alors en heure du sommeil. Et là, nous serons vraiment fatigués! Quand je vous disais que l’homme a de gros soucis...

Et puisque c’est encore possible – il suffit de déposer la demande en ligne – proposons une journée mondiale de la saturation. Rien ne paraît plus utile et urgent.

Si l’homme est fatigué, ce n’est pas seulement parce qu’il peine à dormir. C’est aussi parce qu’il est saturé et cette saturation explique peut-être que le sommeil lui échappe.

On le dit souvent: nous sommes saturés d’informations. Certains y verraient même une bonne raison pour ne plus lire les journaux, se débarrasser du téléviseur et pratiquer une diète sévère en matière d’internet. Soyez donc raisonnables: cessez de lire mes chroniques avant qu’elles ne vous saturent!

Le piquant de l’affaire est que les informations dont nous sommes saturés sont précisément celles qui évoquent diverses... saturations.

Qu’est-ce qui nous sature, mise à part la succession des journées mondiales?

De longs mois durant, et avec quelle insistance, on a évoqué la saturation des hôpitaux. C’était un mensonge, bien-sûr, mais qu’il n’était pas inutile de croire. On pouvait ainsi appuyer les revendications justifiées d’un réajustement des effectifs d’infirmières et de médecins. Et réclamer davantage de moyens financiers. Et appeler de ses voeux un renforcement de la médecine de premier recours.

Ce qui démontre que le mensonge est parfois plus utile que la vérité.

Les aéroports sont également saturés, surtout lors des congés. On lit même dans les journaux que nous avons cessé de lire que l’été prochain, cela pourrait virer au cauchemar. On dirait que tous les malades rescapés de la saturation hospitalière dussent se rendre sous d’autres cieux pour s’y refaire une santé. Ou peut-être ne s’agit-il que de célébrer par quelque exode festif le soulagement d’avoir échappé à la saturation des salles d’attentes de Saint-Pierre?

Il en résulte que l’air est à son tour saturé. Par les avions, on vient de l’évoquer. Mais aussi par le CO2 et les particules fines des usines, des voitures et des chauffages. Et plus haut que l’air, on commence à s’inquiéter de la saturation de l’espace où la circulation des satellites bouchonne bientôt comme nos voitures à l’entrée et à la sortie des villes. Saturation des autoroutes. La radio annonce toutes les demi-heures les retards à prévoir. Hier une heure et demie à l’entrée de Lausanne. Il y a deux semaines: trois heures pour traverser le Gothard. En ce qui me concerne, cinq minutes de saturation routière suffisent à me...saturer!

On peut être aussi saturé d’années. C’est le cas de la Reine d’Angleterre. Ses quasi cent ans de vie l’ont contrainte de déléguer à sa couronne l’exercice du discours du trône. La couronne ne s’en est pas mal sortie, avec, dans le rôle du ventriloque, un Prince Charles saturé par l’interminable attente d’être roi.

Et puis les Suisses aussi sont saturés. Il faut voter sans cesse. Et lorsque ce n’est pas pour accepter ou refuser un référendum, une initiative ou procéder aux élections, il y a tout de même deux millions de coopérateurs Migros invités à valider la vente d’alcool dans les magasins. Les Suisses sont tellement saturés qu’on crie au miracle lorsque plus de quarante pour-cent d’entre eux se prononcent. En France voisine, lorsqu’on n’atteint pas les septante pour-cent, on se lamente de l’abstention massive!

Au travail, la saturation conduit au burn-out. L’homme est cramé, il en a ras-le-bol, expression qui ne signifie pas – comme on le croit généralement – que sa tête est trop pleine. Non! En langage argotique, le bol renvoie à une partie anatomique dont on désigne le débordement du nom de dysenterie. La saturation de cet organe n’annonce évidemment rien de bon.

Résumons: l’homme est fatigué parce qu’il ne dort pas assez et parce qu’il est saturé. Que son monde est saturé. Que son agenda est saturé.

La saturation désignerait donc un excès indigeste. C’est le sens commun... mais il est erroné, puisque le mot est construit sur le latin satis qui veut dire tout simplement: assez. Une saturation d’oxygène dans le sang est un bon signe de santé. Le mot partage sa racine avec la satiété, qui est autre chose que l’indigestion.

Il en résulte qu’être saturé, c’est simplement être rassasié, du latin...saturare. Ce n’est pas forcément désagréable. C’est même ce nous recherchons avec avidité. Cela devrait nous consoler un peu.

Mais gare ici à la gourmandise: elle pourrait nous conduire au-delà du rassasiement. Voilà l’excès. L’adjectif satur est à l’origine de... soûl. Et le langage commun de se plaindre que ce qui nous sature nous soûle. On comprend – étymologiquement – ce que cela signifie.

Ce qui démontre – étymologiquement encore – qu’être saturé peut s’avérer assez amusant ou qu’à tout le moins on en puisse rire, puisque que le latin satura a engendré... la satire.

L’homme est saturé. Du moins éprouve-t-il la surabondance. C’est peut-être, simplement, parce qu’il ne dort pas assez.