Chroniques 2022

8. janv., 2022

Rien n’amuse davantage le Français que les polémiques et les petites phrases assassines. C’est pour lui le sel même de la politique, laquelle l’intéresse surtout par la virulence des propos échangés. Quoi que l’on déclare, quoi que l’on écrive, il faut toujours qu’un camp d’en face s’étrangle d’indignation. Cela fait partie du jeu.

Ces jours-ci, ce sont les envies du Président Macron qui font jaser. Elles ressemblent à un caprice d’adolescent qui rêve de faire enrager ses parents et ses professeurs. En l’occurence, il s’agirait d’emmerder (sic dans le texte) les réfractaires à la vaccination et aux documents électroniques associés. Laissons-là le débat de fond, les anti et provax, les anti et propass pour tenter une forme... d’herméneutique de l’emmerdement

Risquons ici une question inconfortable: le goût d’emmerder ne serait-il pas consubstantiel à l’exercice du pouvoir? Si tel devait être le cas, les propos de Macron rejoindraient simplement ceux que proféreraient à peu près tous les dirigeants si, en un éclair de lucidité, ils laissaient au vestiaire la componction dont ils s’affublent pour paraître dignes de leurs fonctions.

Autrement dit, peut-on imaginer l’exercice d’un pouvoir purifié de la tentation de l’étron? On le peut certainement, mais c’est alors une très remarquable exception. Seuls des êtres éminents excellent à mettre en oeuvre un pouvoir de pur service. Eminents et donc rares. Selon l’analyse qu’en propose Bochenski dans sa Logique de l’autorité – ouvrage plusieurs fois cité dans ces Chroniques – , il convient de distinguer l’autorité que l’on EST de celle que l’on A. ETRE une autorité, AVOIR une autorité, ce n’est pas tout à fait la même chose. Lorsque, par un charisme singulier, on EST l’autorité que l’on A, alors les choses se passent le mieux possible, à la condition toutefois de bien mesurer les limites du domaine de l’autorité – et donc du pouvoir – que l’on exerce.

Il en résulte que toute personne exerçant un pouvoir sans être une autorité dans le domaine de cet exercice est nécessairement un...emmerdeur. Corollaire: toute autorité s’exerçant sans une conscience claire des limites de son domaine de pouvoir est tout aussi nécessairement un... emmielleur, pour la raison très évidente qu’il faut ETRE une autorité pour se montrer capable de tracer des limites claires au pouvoir que l’on exerce. Ajoutons alors: lorsque ce domaine, par l’effet d’une incompétence crasse ou d’une hybris démesurée, s’étend à l’infini, on parlera d’emmerdement universel.

Cela vaut pour toutes les relations dans lesquelles intervient un pouvoir... et presque toutes les relations, nous le verrons, sont polluées par le pouvoir. Mais restons-en un instant encore dans le domaine de la relation politique.

Paul Valéry, dont nous avons cité deux fois au moins la réflexion, considère que l’engagement politique fait une profession délirante où l’on est voué à une éternelle candidature. La matière première de ces professions est l’opinion que les autres ont de vous. Leur principal instrument, l’opinion qu’on a de soi-même.

Valéry ne se moque pas. Il compatit: Imaginez-vous le désordre incomparable qu’entretiennent dix mille êtres essentiellement singuliers? Songez à la température que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d’amours propres qui s’y comparent. Paris enferme et combine, et consomme ou consume la plupart des brillants infortunés que leurs destins ont appelé aux professions délirantes (Monsieur Teste, lettre d’un ami).

Valéry ajoute ce qui pourrait constituer une forme littéraire de la définition de l’emmerdement. Evoquant ceux qui pratiquent ces professions délirantes, voici ce qu’il note: Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l’illusion d’être seuls. Ils fondent chacun son existence sur l’inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leurs consentements qu’ils n’existent pas.

Plutôt que d’évoquer l’envie d’emmerder, il serait en effet plus élégant de suggérer qu’il s’agit de fonder son existence sur l’inexistence des autres auxquels on arrache leur consentement qu’ils n’existent pas. Il en résulte que l’emmerdement politique suppose un emmerdeur et des emmerdés qui, contraints et forcés, finissent par consentir à l’être.

Nous l’avons déjà relevé: les personnes capables d’une autorité féconde et équilibrée sont extrêmement rares, surtout en démocratie où plaire fait la durée du contrat. Pour la plupart des princes et des rois, des dirigeants, des présidents élus ou auto-proclamés, mais aussi pour le CEO et les autres petits chefs, il n’y a d’autre moyen de régner que par l’emmerdement de tout ou partie des administrés. Et il est une entité commise – presque par nature – au badigeonnage fécal du citoyen: la bureaucratie, cet outil d’enchevêtrement qui tisse sa toile sur l’ensemble de la société ou de l’entreprise pour en limiter les mouvements de pensée et d’action. Toute administration tend vers la bureaucratie, avec la visée de convaincre l’administré de son inexistence.

Voilà qui devrait, à tout le moins, nous rendre circonspects à l’égard des pouvoirs et des institutions qui gravent dans le marbre de la loi le principe de l’emmerdement universel. Ivan Illich fut sans doute l’un des premiers à montrer que la santé et l’éducation, une fois enchâssées dans des structures de pouvoir, devenaient contre productives. Tout prêtre qu’il était, il risquait la même analyse à propos de la religion. Entre contre productivité et emmerdement, il n’y a sans doute que d’infimes nuances.

On peut sans doute généraliser le propos: il existe un virus omicronien, – omacronien en l’occurence extraordinairement transmissible, qui sans cesse échappe à notre vigilance, infectant toutes nos relations humaines d’un délétère pouvoir d’emmerdement.

C’est peu dire que nous ne nous en avisons que rarement. On peut noter, par exemple, que nous avons spontanément tendance à vénérer ou révérer ceux qui nous dominent. Ils exercent sur nous comme une fascination. On les peut parfois conspuer ou critiquer. Mais qu’une circonstance nous les fasse rencontrer en chair et en os – rien de tel qu’un selfie pour transmuer l’odeur fécale en un parfum délicieux - ou qu’en une singulière occasion ils se mettent à tenir des propos qui nous vont bien, et voilà qu’ils revêtent une aura nouvelle qui vaut absolution de tout ce que jusqu’alors on leur reprochait. C’est ainsi que l’on consent – mais ce peut être aussi par paresse ou lassitude – à ne plus exister.

Ainsi, le pouvoir paraît délétère par nature. Il ne devient service d’autrui que par un long chemin d’ajustement intérieur de la part de celui qui l’exerce.

Il n’est qu’observer à la loupe – et nul besoin ici d’un coefficient important d’agrandissement – les multiples tentations de pouvoir qui infectent nos relations humaines. Il y a cette pulsion constante qui nous incite à nous comparer à l’autre et parfois à n’exister que par cette comparaison. Se vouloir meilleur que l’autre est une manière d’instaurer sur lui un pouvoir. Se résigner à lui être inférieur c’est lui reprocher de s’être revêtu d’un pouvoir qui appelle une revanche. Oh! Ce sont là de tout petits pouvoirs, souvent incapables de faire un acte d’autorité bien structuré. Mais ils viennent, comme d’infimes virus capables de déclencher parfois de graves maladies, teinter d’une nuance de force une relation qui ne vaut que par le don.

On peut ainsi – même à l’égard de l’être aimé – connaître ces moments que l’on éprouve de victoire ou de défaite à l’occasion de minuscules tensions. On aime avoir le dernier mot. On se rassure de minimes triomphes. Mais on remarque rarement les tentations de pouvoir qui se dissimulent derrière les tensions qu’engendre la vie ordinaire.

Au fond, nous nous emmerdons les uns les autres aussi longtemps que nous nous dissimulons à nous-mêmes les pouvoirs que nous avons envie d’exercer sur les autres.

Il en résulte que lorsque le président Macron reconnaît vouloir convaincre une partie des Français de leur inexistence, il démontre simplement qu’il appartient à l’espèce emmerdans communis et, partant, qu’il ne dispose en rien de cette rare supériorité qui sied à celui qui s’estime capable d’une autorité.

L’emmerdement macronien signe définitivement, absolument, universellement, l’incompétence de l’emmerdeur.

1. janv., 2022

Avec l’âge, le temps presse. Par quelque loi singulière de la Relativité, il s’écoule plus vite lorsque ralentit l’esprit qu’un amas d’années a fatigué. Le dernier passage à l’an neuf paraît remonter à trois mois et l’on se mettrait volontiers à écrire déjà la chronique du suivant, qui surviendra demain.

C’est vrai qu’il faut se dépêcher un peu, profitant de pouvoir compter encore les années comme on les compte depuis le début de notre ère, fixé au temps de la naissance du Christ. Qu’une erreur de calcul ait légèrement entaché la précision du comput n‘a de signification que marginale. Nous avons défini une civilisation repérée dans l’Histoire par l’an zéro. Aucun doute que d’aucuns vont tout soudain s’en offusquer.

Depuis qu’un esprit inclusif – une sorte de cerveau résiduel fonctionnant dans la Commission européenne – a proposé que la mention de Noël fût évitée, on peut aisément en imaginer un autre que l’usuel décompte des années choquerait dans ses convictions intégratrices.

Bon, d’accord! La proposition du cerveau résiduel a pour l’instant été rejetée par la Commission. Mais patience! L’affaire n’est qu’en stand by. Noël n’a qu’à bien se tenir. Déjà, le Manuel de communication inclusive du programme Erasmus propose aux étudiants de se souhaiter de bonnes vacances plutôt qu’un joyeux Noël, lequel fera bientôt partie des mots qu’on ne dit pas. Et 2022 – ou 2023 – pourrait sonner le glas de ce décompte qu’on remplacera peut-être par An 1,2,3 etc. de la grande réinitialisation.

Profitons donc de le pouvoir encore pour nous souhaiter les uns aux autres la meilleure année 2022 possible. Elle sera chaud bouillante, et pas seulement à cause du réchauffement climatique. Elle sera rude, et pas seulement à cause d’un alphabet grec qui paraît égrener sans fin ses calamités sanitaires. Elle sera bizarre, comme ces dernières années...mais lorsque se succèdent les années bizarres, on s’habitue et l’on finit par ne plus voir l’étrange.

On s’habitue à croiser nos semblables toujours plus semblables lorsque tous les visages se réfugient derrière un chiffon. On s’habitue à nommer vaccin ce qui n’en n’est pas un, à pleurer des morts qui échappent aux statistiques, à décliner son identité dix fois par jour ou à ne pas la décliner, si l’on a choisi de rester seul.

Au fond, on s’habitue à se croire en pleine bataille sanitaire alors que, bien au-delà d’un simple virus, c’est notre civilisation qui est mise à la question, par exemple dans la manière dont se conçoit désormais le rapport de la personne à l’Etat, toujours davantage tenté par un contrôle minutieux du citoyen. Et, pourrait-on ajouter, d’autant plus tenté que la résistance est faible.

Un exemple de cette étatisation rampante: L’économiste Philippe Herlin, spécialiste des crypto-monnaies, se fonde sur l’ouvrage signé par Klaus Schwab, The Great Reset, pour affirmer que le pass vaccinal deviendra rapidement un pass écologique. D’ailleurs, en Italie, ce document est déjà nommé green pass! Des expériences seraient mises en oeuvre, où l’empreinte carbone de chaque personne serait calculée d’après les déplacements de son téléphone portable, les points ainsi obtenus ou perdus figurant sur le fameux pass écologique. Tout cela commence à ressembler furieusement au crédit social à la chinoise.

On verra bien si, en 2022, cette compulsion du contrôle va s’accentuer, tant par la dérive autoritaire des pouvoirs que par nos passivités complaisantes. Ou alors, et ce serait alors un formidable espoir, si nous allons entrer dans l’ère des soulèvements, annoncée par Michel Maffesoli. Et les soulèvements que nous pourrions nous souhaiter pour 2022 seraient tout simplement ceux des esprits qui enfin s’éveilleraient et se mettraient à voir ce qu’il y a à voir.

Poursuivons pour l’instant avec l’analyse de Philippe Herlin. Dans le texte qu’il consacre à l’ouvrage de Schwab, il note qu’une destruction de l’économie actuelle est au programme, cette destruction étant considérée comme une condition nécessaire à la transition écologique. Le Covid 19 est l’occasion rêvée de mettre l’affaire en branle.

On comprend pourquoi les gouvernements (en tout cas les plus étatistes) s’acharnent à détruire l’économie par des confinements stricts, longs et répétés, cela ne relève pas de leur incompétence comme le croient les naïfs, ça fait partie du plan, c’est le Great Reset mis en œuvre, la destruction de la petite et moyenne entreprise, l’explosion de la précarité et la mise sous dépendance (de l’État) de millions de personnes, la restriction des libertés comme on ne l’avait jamais vu depuis la Deuxième Guerre mondiale, en somme un bond incroyable de l’étatisme dans tous les domaines. Et quand on en aura fini avec le Covid, le pli étant pris, ça continuera avec la lutte contre le réchauffement climatique. Dans l’éternel combat entre la liberté et la tyrannie, cette dernière marque incontestablement des points...(https://philippeherlin.blogspot.com/2020/11/le-great-reset-une-menace-pour- nos.html)

Pour Philippe Herlin, l’étonnement provient de ce qu’il attendait d’un texte provenant du Forum économique de Davos, un plaidoyer pour une économie ultra-libérale. En fait, ce libéralisme est condamné et remplacé par ce que Herlin nomme par ailleurs un capitalisme de connivence. Plus question de libre marché, les affaires se décidant entre les Etats et les monstres du type « GAFAM ».

L’affaire du Covid n’est donc que la pointe de l’iceberg, cet iceberg que notre civilisation occidentale s’apprête à emboutir, comme un Titanic avant naufrage, pour reprendre une image maintes fois employée par Michel Onfray.

La perspective est peu réjouissante, certes, encore qu’on la puisse concevoir sous un angle plus souriant. Un sourire disons... stoïcien: puisque notre civilisation s’en va dans les abîmes – et c’est le lot de toutes les civilisations – , essayons de tenir debout le plus longtemps possible. Restons dignes et fiers sur le pont du Titanic, ne cédant à aucune lâcheté. C’est la posture d’un Michel Onfray, précisément.

Cette posture suffit sans doute à notre génération de soixantenaires ou de septantenaires...jusqu’aux centenaires. Destinés à disparaître en même temps que ce monde, nous n’avons plus la force de nous engager dans la construction du suivant, d’autant que celui qu’on s’apprête à bâtir ne nous paraît guère désirable. Et si de stoïcien on devenait cynique, on ajouterait à l’intention des plus jeunes générations: A vous de vous arranger avec ce monde étrange que l’on nous prépare. Soit vous l’accueillez comme un avenir possible auquel cas c’est votre affaire. Soit vous le rejetez, et c’est à vous d’organiser la résistance que nous les vieux n’avons plus la force de mettre en oeuvre.

En 2022, nous y verrons peut-être un peu plus clair. Les fronts se seront révélés. Les batailles exacerbées ou alors émoussées. Les postures énervées ou alors résignées.

Non, nous ne nous ennuierons pas.