11. févr., 2022

Nous ne nous aimons plus

J’ignorais l’existence de la chanteuse Adele. Elle vient pourtant de remporter trois trophées du Brit Awards à Londres, ce qui doit être important, puisque c’est La Liberté du 11 février 2022 qui le dit. Mais Adele a blasphémé puisqu’elle a affirmé, toute honte bue: J’adore être une femme ! Aussitôt, les réseaux se sont enflammés: Quelle insulte pour les personnes transgenre ! Après consultation de quelques sites mondains, j’apprends que la dite Adele a repris du service vocal après avoir perdu... 35 kilogrammes ! Vous allez voir que le régime minceur va être promptement qualifié de grossphobe par les censeurs de la nouvelle morale des sots !

Il ne faut donc jamais proclamer qu’on est content d’être ce que l’on est, mais incliner la tête et battre sa coulpe ! On suggérerait volontiers que l’exercice fût d’abord pratiqué par les censeurs, lesquels jubilent d’être ce qu’ils sont.

Il est donc entendu que seules certaines catégories de personnes se doivent commettre à l’auto-flagellation. Qui se risquerait, par exemple, à se dire comblé d’être un homme? Ah! Le scandale! Voilà donc que ce disant, vous seriez désolé d’être une femme... comment osez-vous ? Et inversement.

Si vous voulez mon avis – et vous le voulez puisque vous me lisez – je suis très heureux d’être un homme. Et si la nature m’avait fait femme, aucun doute que j’en eusse éprouvé la même satisfaction, ce qui montre simplement que pour être heureux, il faut – primo – s’exercer à la reconnaissance envers ce qui nous échoit et – secundo – cesser une bonne fois pour toutes de nous comparer aux autres.

Cette curieuse machine à vexer fonctionne dans bien d’autres domaines encore.

Supposons qu’une personne proclame son bonheur, sa fierté, sa reconnaissance d’être hétérosexuelle. On imagine la bronca ! Aucun doute que le saint-office de l’Eglise LGBT n’y aille de ses bulles excommunicatoires! Ce qui, notez-le au passage, est assez bizarre puisque les L et les G n’hésitent pas à se réjouir d’être ce qu’ils sont à l’occasion de quelque spectaculaire gay-pride. Pride ! Fierté précisément ! Quelle infamie si nous y allions d’une hétero-pride!

Autre exemple encore. Supposez qu’il vous prenne la lubie de ne voir aucun inconvénient à la blancheur de votre peau ! Quel manque de savoir vivre ! Gardez-donc votre enthousiasme bien enfoui au fond d’un coffre-fort !

La sottise de l’affaire, une fois encore, c’est de tenir qu’être heureux de ce que l’on est impliquerait immédiatement que l’on fût malheureux d’être différent. Bizarre, n’est-ce pas?

Bizarre que la seule éthique qui vaille fût celle de la haine de soi ! Et on le répète, une haine sélective, réservée exclusivement à ceux que le sort a affligés d’une couleur ou d’un sexe entachés.

A y regarder de plus près, on s’avise qu’il en va exactement de même lorsqu’on évoque une identité collective ou politique.

Car se détester soi-même est à la mode. Ce qui conviendrait au bien sentir, c’est de haïr son passé – ou ce que la nature a jadis imposé – et donc de faire du présent un séjour permanent au confessionnal. Il n’y aurait d’avenir que débarrassé de tous les legs de l’histoire et de la nature. Pas sûr pourtant que cela soit bon pour la santé.

L’Allemagne, par exemple, peine à guérir sa mémoire de guerre. Son passé fut atroce, surtout pour les peuples qu’à plusieurs reprises elle envisagea d’anéantir. Pour nombre d’Allemands, cette mémoire est douloureuse. Elle excite une haine de soi silencieuse. On n’ose pas trop en parler. Il semblerait qu’elle hantât les esprits comme un courant souterrain chargé de miasmes infectant jusqu’aux générations présentes. Le journaliste et écrivain Mathias Lohre a publié en 2018 un récit intitulé Das Erbe der Kriegsenkel (Pinguin Verlag). Il y aurait comme une culpabilité enfouie même chez les petits-fils de la guerre, lesquels manqueraient d’estime d’eux-mêmes et seraient habités de sentiments diffus de culpabilité et de peur. En cause: un silence pesant. Le sous-titre de l’ouvrage le mentionne explicitement: Was das Schweigen der Eltern mit uns macht. C’est le silence des parents et des grands-parents qui induirait ce mal être.

En France, la haine de soi est de nature différente. C’est moins le silence qu’une idéologie singulière qui l’engendre. Ou alors une réaction violente face aux excès d’un patriotisme exacerbé. Il faut aujourd’hui, en France, se repentir de l’ancien Régime, des horreurs de la colonisation, du racisme, du sexisme et de je ne sais quelle autre turpitude de l’Histoire. C’est même écrit dans les manuels qu’on fournit aux élèves. L’Algérie fait ici un point de fixation central. C’est comme si l’on savourait de se savoir issu de criminels...pour jouir, peut-être, du sentiment d’une innocence présente. Ah! Que nous sommes bons de vouer aux gémonies nos infâmes ancêtres, ces Gémonies où l’on exposait les cadavres des suppliciés avant de les traîner jusqu’au Tibre.

Bien-sûr, la France n’expose plus les cadavres, sinon en désignant à l’opprobre public ceux qui n’agissent pas – ou n’ont pas agi dans le passé – selon les canons du Bien.

Un Eric Zemmour – et de manière moins explicite une Marine le Pen – rêvent de susciter dans la mémoire collective un amour nouveau du pays. Louable intention, mais à laquelle ils commettent des moyens et des projets dont on peine à discerner la pertinence et l’efficacité. Reste que leur diagnostic est exact: les Français ont mal à leur mémoire et ce mal infecte jusqu’à toute possibilité d’une espérance.

Chez nous, en Suisse, nous avons longtemps vécu d’un slogan immodeste: Il n’y en a point comme nous. Cela commence à changer. Nous nous mettons aussi – mais évidemment et comme d’habitude avec quelque retard et de manière plus feutrée – à jeter sur notre passé un regard suspicieux. Et le soupçon – qui s’en étonnerait? – porte essentiellement sur des affaires financières: les banques et les secrets dont elle a vécu; les avocats spécialisés dans les dissimulations frauduleuses, les fonds juifs en déshérence; les multinationales auxquelles nous offririons un accueil coupable. Mais aussi, notre attitude ambigüe pendant la deuxième Guerre mondiale; et l’ancien statut des saisonniers; et les enfants arrachés, jusque dans les années soixante, à leurs parents et exploités comme des esclaves dans des familles de tortionnaires; et les héros dont nous tirions gloire et dont il faudrait déboulonner les statues.

Bref, nous avons mal à nos Nations. Certes, un peu de lucidité historique ne saurait nuire, pas davantage qu'en rabattre sur les sottes fiertés nationalistes, construites sur des récits mythologiques, et se confronter à la vérité des faits. Reste que lorsque nos Nations ne sont rien d’autre que le mal qu’elles ont perpétré dans l’histoire, elles cessent de s’aimer assez pour construire un véritable avenir.

Il en va des Nations comme d’Adele. Toujours la logique (?) de ce qu’on nomme la Cancel Culture. L’expression est explicite: il faut effacer le passé mauvais, discriminant, non-inclusif, bref un passé qui aurait eu le tort de ne pas se laisser éclairer par les lumières dont aujourd’hui nous rayonnerions.

Il nous faudrait donc être woke, c’est-à-dire éveillés. Et donc illuminés de cette clarté étrange qui met à jour le mal tout en occultant ce qui, du passé – ou de la nature – mériterait de participer à la construction de nos identités personnelles ou collectives.

Car enfin, l’Allemagne, c’est aussi Bach et Goethe ! La France, un rayonnement intellectuel et culturel d’une richesse extrême ! La Suisse, une communion dans la diversité qui pourrait inspirer bien d’autres pays et pourquoi pas... l’Europe !

Etre une femme, c’est aussi incarner, n’est-ce pas, une part d’humanité... la meilleure part peut-être. C’est la transmission de la vie. C’est le foyer... et j’évoque ici le feu de l’amour et pas celui du potager!

A faire en permanence comparaître le passé ou le donné naturel au tribunal du néo-bien – lequel n’est pas un tribunal puisque les sentences sont écrites avant le jugement – on se prépare un monde déprimé et bientôt suicidaire.

On ne se construit un avenir qu’enraciné dans un terreau fertile, qu’il faut discerner et le cas échéant extraire des mémoires qu’on accuse. Se satisfaire de soi sans orgueil ni illusion. L’avenir – l’espérance donc – est à ce prix.