24. avr., 2022

Reductio ad timorem

On n’aime guère mourir. Le fait est connu depuis la nuit des temps, dirait Alexandre Vialatte. Et puis, lorsqu’il faut souffrir, on renâcle pareillement. Rien de plus normal, aussi longtemps du moins qu’on sait rouspéter sans s’affoler. Or on s’affole beaucoup en ce moment et toujours davantage. Par peur de mourir, on invente des remèdes qui font souffrir. Et pour ne plus souffrir, on convoque des moyens qui font mourir à petit feu. Mais surtout, on souffre plus vite et même d’une quantité de choses qui n’importent guère. Une simple privation ou un accident dans le battement régulier des habitudes et voilà qu’on s’alarme et qu’on se laisse désarçonner. Il s’en faut de peu pour qu’on se croie déjà mort.

Mais lorsque c’est la liberté qui se rabougrit ou la vérité qui s’efface, on s’accommode plus facilement. Qu’on nous la baille belle dans les discours officiels ou les médias, voilà qui ne nous effraie nullement. Quand notre liberté est cernée par le décret, nous ne tremblons guère, mieux – ou pire! – nous en sommes tout rassurés.

C’est peut-être qu’occupés aux tremblements unanimes – et cela tend à devenir une occupation à plein-temps – la vérité et la liberté s’effacent des listes de nos priorités. La peur nous enserre le corps, l’âme et l’esprit. Le corps convulse, l’âme s’évapore – mais il est vrai qu’il y longtemps qu’on ne sait plus trop qu’en faire – et l’esprit rassotit...ou se rassote, les deux se disent. Bref, ça craint, comme disent nos enfants.

C’est désagréable d’avoir peur. Mais pas toujours. Mais pas pour tous.

Pour certains, la peur est une jouissance. Ils se dopent à la dopamine. Adorent l’adrénaline. Ils peuvent être des chauffards défiant les virages vertigineux d’une route de montagne ou simplement des amateurs de sports extrêmes. Ils aiment à frôler les limites, narguant la mort pour se prouver qu’ils la dominent ou alors oublier qu’ils la craignent. Ils disent calculer les risques et, lorsque cela se termine à l’hôpital, ils excellent dans l’exercice de la résilience. C’est le prix qu’ils sont prêts à payer, comme s’il suffisait d’attiser soi-même ses effrois pour n’en être point effaré.

Ces amoureux du risque devraient être comblés par notre temps étrange où la peur est partout, suscitée et entretenue. De la peur, il y en a désormais pour tous les goûts. On dirait même que de n’en point trembler serait de mauvais goût. C’est parfois à se demander si nous n’aimons pas cela. C’est parce qu’il s’étouffe sans cause que le nerveux cherche des raisons d’être inquiet. Et il les trouve toujours, surtout en notre époque...C’est parce que l’humanité présente est nerveuse et qu’elle souffre de la peur qu’on peut redouter la guerre: elle risque de se précipiter dans la guerre pour se guérir des peurs de la guerre. (Jean Guitton)

De quelques peurs ordinaires

Récemment, on écoutait une émission française. Un expert – assez lucide – affirmait: nous voilà passés du Covidisme au Poutinisme. Nous aurions troqué une terreur pour une autre. Les russophobes y verront la mutation d’un virus. Les complotistes, un variant de dictature. Mais cela ne rassure guère.

Si les deux -ismes incriminés se tiennent par la barbichette, c’est en raison des tremblements qu’ils engendrent. On ne sait trop ce qui en nous l’emporte: la douleur de craindre pour notre vie ou le plaisir – quasi algolagnique – de nourrir nos anxiétés?

Le Covidisme et le Poutinisme ne suffisant pas à l’affaire, voilà que gronde le Giécisme. Là, c’est une affaire plus ancienne, celle des prédictions d’apocalypse qu’éructe le fameux GIEC, dont nul ne doute qu’il se compose d’un brelan de climatologues alors qu’il n’est qu’un assemblage politique faisant appel à quelques experts dont la nomination obéit à peu près aux règles de transparence ayant prévalu à l’organisation de la task force covidienne. Christian Gérondeau tonne contre Les douze mensonges du GIEC. L’ouvrage, intéressant bien que critiquable et partial à certains égards, s’en prend à la Religion écologiste. Le GIEC ne serait pas une organisation scientifique. L’Assemblée Générale en est composée de représentants diplomatiques. Le Président – aucun des quatre derniers n’est climatologue – dispose de pouvoirs quasiment discrétionnaires. Quant au nom originel de l’organisation: IPCC, Intergovernemental Panel on Climate Change, il n’évoque en rien l’expertise climatologique que suggère la version francophone du sigle. Mais ce que personne ne discute, c’est chaque rapport produit par le GIEC augmente le tremblement du monde.

Une peur qu’on dirait collatérale à celle qu’agite le GIEC pourrait être désignée par Grétisme, du prénom de la juvénile prophétesse vocalisant dans le registre coloratur de la Reine de la nuit: Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen / Tod und Verzweiflung flammet um mich her. Sous la baguette de Mozart, ce sont de stridentes menaces d’une préposée aux ténèbres. Là, il suffit de laisser passer l’orage en attendant que nous apaise la grave sagesse de Sarastro.

Tout cela pour dire que nous ne cessons de passer d’une peur à l’autre, pataugeant dans des marécages d’émotions qui, depuis longtemps, ont englouti notre raison.

Covidisme, Poutinisme, Giecisme, Grétisme, les amateurs de sensations fortes devraient en être tout émoustillés. Pourtant, ils ne le sont pas. Et nous non plus!

Des peurs sélectives.

Ce qu’il y a de bizarre avec la peur, c’est qu’elle paraît choisir son objet et s’en masquer bien d’autres.

Prenez par exemple la crise covidienne (Tiens! Mon correcteur orthographique refuse l’adjectif et me propose codifiante. Pas mal vu!)

Plus on tremble devant le virus, plus on s’émoustille à la vaccination. Qui pourtant n’est pas sûre! Qui pourtant n’est pas très efficace! Il serait même possible, d’après le Professeur Delfraissy, qu’elle inoculât moins un vaccin qu’un remède. Il se murmure aussi qu’elle pourrait engendrer des effets secondaires, à court ou à long terme. Cela reste à vérifier. Par contre, on sait de source sûre que la puissante Pfizer, commise à l’épiphanie de la seringue, collectionne procès et amendes, comme un boucher qu’on aurait cent fois blâmé pour avoir mélangé à son émincé de boeuf de la viande de cheval ou du Whiskas. Et pourtant, on y va crânement, offrant sans trembler l’épaule à la piqûre. Ou alors, on tremble un peu, mais on évite de l’avouer.

Il faut donc vaincre une peur en en occultant une autre. On rétorquera que, risque pour risque, mieux vaut avaler le brouet d’un menteur que se livrer sans défense à un virus qui, lui non plus, ne joue pas vraiment le jeu de la transparence. Qu’on se vaccine ou non, c’est un peu la roulette russe.

Autre roulette russe: celle de Poutine. On s’affole de ses menaces, de sa violence et des morts qu’il ordonne. Mais on ne tremble guère devant les sanctions censées exorciser nos peurs mais par lesquelles, en réalité, nous nous sanctionnons nous-mêmes. Xavier Moreau, un spécialiste de la politique russe et ukrainienne nous avertit pourtant. D’un côté nous allons nous mettre nous-mêmes dans une situation compliquée – et qui n’arrangera rien à l’affaire des Ukrainiens – et de l’autre, nous continuons à pousser la Russie dans des alliances asiatiques qui vont nous affaiblir. Là aussi, gonflés d’un pacifisme très émotionnel et partisan, nous jouons les matamores ou au moins différons à plus tard les inévitables lamentations. Et n’écoutons que les voix s’indignant – avec raison – devant les horreurs de la guerre mais d’une indignation qui nous rends sourds aux analyses que livre, par exemple, un Jacques Baud qui fut membre des services de renseignement suisses puis chef de la doctrine des opérations de la Paix des Nations Unies et qui, dans le cadre de l’OTAN, suit la crise ukrainienne depuis 2014. Dans son ouvrage passionnant Poutine. Maître du Jeu? l’auteur démontre avec un formidable appareil de références que l’occident, depuis des décennies, s’ingénie à désigner la Russie comme responsable de quantité de catastrophes et de complots, sans que ces accusations n’aient le moindre fondement factuel.

Tout occupés à trembler devant Poutine et nous moquant de sa volonté de dénazifier l’Ukraine, nous affrontons pourtant avec un courage admirable l’existence avérée d’une renaissance nazie dans notre vieille Europe. En fait, nous l’affrontons en l’ignorant. Il est vrai que certains observateurs éclairés évoquent un Nazisme modéré ! Encore un petit effort et nous aurons bientôt des terroristes, des assassins, des pédophiles et des violeurs modérés. Alors là aussi, au-delà des émotions vengeresses, on ferait bien de lire les avertissements d’une Ariane Bilheran, qui, dans Antipresse 331, nous éclaire à propos de ce que Hannah Arendt écrivait... en 1945, à propos de la survivance du projet nazi.

Quand au délitement climatique qui nous effraie – mais un peu moins quand même! – l’affaire est extraordinairement complexe, au point qu’on s’interroge sur la capacité des experts à calculer au demi-degré près l’augmentation de la température ou au millimètre – oui au millimètre! – la montrée des eaux maritimes. Et l’on ne peut s’empêcher de songer à ces autres experts à la Ferguson qui modélisaient la propagation du Covid... avec les excès que l’on sait. Ici aussi, la peur d’un effondrement environnemental s’accompagne d’un courage admirable, par exemple lorsqu’on impose l’électrification massive de nos moyens de transport en affrontant sans trembler les questions de production d’énergie. Audace proprement héroïque que de braver ainsi les probables restrictions à venir, fussent-elles un effet boomerang des sanctions infligées à la Russie ou la résultante des mesures qu’on nous imposera lorsque, fort opportunément, surgira une nouvelle crise sanitaire.

Toutes les peurs – celles dont on tremble comme celles qu’on occulte – paraissent converger en ceci: elles pourraient, si l’on n’y prend pas garde, constituer pour les Etats des sortes d’aiguillages permettant d’orienter la trajectoire du peuple...sur une voie de garage. Et là, il n’y a plus qu’à mitrailler dans le tas. Rien de tel – je l’ai souvent écrit – que la peur pour domestiquer. On se souvient du temps où l’école était un de ces lieux où la peur faisait la discipline. Dans le Canton de Vaud, l’instituteur était le roille-gosses, du verbe rollier qui signifie frapper. Allez! Osons l’outrance! Disons que nos dirigeants et leurs experts sont devenus des roille-peuples.

Quand la peur fricote avec le mensonge

Peurs exacerbées d’un côté, peurs occultées de l’autre, voici donc que la reductio ad timorem se double d’une reductio veritatis. Quand on a peur, on est prêt à avaler n’importe quoi et surtout quelque décoction de mensonge, fût-ce un mensonge par omission. On s’interdit de voir. On censure sa propre pensée, ne serait-ce qu’en raison de la peur – encore! – de passer pour un complotiste. Montaigne – comme je l’ai évoqué dans une précédente chronique – relève que la peur redoute même ce qui pourrait lui porter secours...ce qui, au delà de la pusillanimité, fait surtout une splendide sottise.

Que veut-on ne pas entendre? Autrement dit, quels sont les objets de nos dénis? L’énorme puissance de l’industrie pharmaceutique. On le sait mais on s’en fiche. Les pressions constantes des Etats-Unis qui redoutent un rapprochement entre Russes et Européens occidentaux, les Ukrainiens étant, de ce point de vue, complètement instrumentalisés. La volonté des Criméens, maintes fois exprimée dans les urnes, de dépendre de Moscou plutôt que de Kiev. Le décret du 24 mars 2021 du Président Zelensky visant à reprendre la Crimée par la force. Les bombardements systématiques du Dombass par les forces ukrainiennes. Les avertissements de Gonzalo Lira – aujourd’hui embastillé – à propos de l’énorme corruption régnant an Ukraine. La stratégie de la Chine qui se verrait bien supplanter l’industrie européenne, surtout dans le domaine des transports. Et la Chine encore, avec l’oreille bienveillante de tous les technophiles occidentaux, qui rêve d’étendre sa compulsion de surveillance sociale au monde entier. Ou encore – je l’ai déjà évoqué – la vitalité clairement démontrée de quelques factions nazéiformes qui se pavanent en Ukraine, et pas seulement en Ukraine.

Il y a deux situations possibles: soit on suit le mouvement, l’opinion courante – mais qui en réalité court trop vite pour aller bien loin – avalant les potions des peurs officielles qu’on nous veut inoculer à journées faites, soit on résiste, cherchant à s’informer à d’autres sources, celles qui révèlent l’énormité des mensonges ordinaires. On lit alors Moreau, Baud, Gérondeau, Bileran, évoqués ci-dessus. On s’astreint à digérer le très noir Journal d’un Paria, d’Ivan Rioufol qui s’efforce – mais on sent que c’est au forceps – d’accoucher de quelque espérance. Ou alors, on étudie l’ouvrage très pointu d’Helen Pluckrose et James Linsay, Le triomphe des impostures intellectuelles. Une critique implacable des idées les plus polluantes...mais qui pour l’instant triomphent.

Tout aussi pointu, mais dans le sens de la colère, le brûlot de Juan Branco: Treize Pillars. Nombreux sont ceux qui ne considèrent pas Branco comme le gendre idéal. Nul n’est obligé de le choisir comme directeur de conscience. Il n’empêche que même si l’on ne retient qu’un dixième des révélations contenues dans ce petit livre, on a déjà de quoi se faire une idée assez précise de la corruption qui gangrène le monde de l’entre-soi politique. Et qui joue sur la peur. Et qui ment comme un bataillon d’arracheurs de dents.

On pourrait ainsi multiplier les lectures. Là où l’affaire devient diabolique, c’est qu’à force de lire des ouvrages qui révèlent et la source et les modes de transmission des idées polluantes et par le fait même démontent les mécanismes de la peur officielle, voilà que c’est une nouvelle peur dont on risque d’être infecté, les vérités occultes s’avérant plus anxiogènes encore que les mensonges communs. Bref, on n’en sort pas! Que vous alliez vous coucher après avoir entendu les informations sur une chaîne officielle, ou dégusté une interview de Michel Onfray, ou lu votre Antipresse hebdomadaire, l’insomnie est garantie. La vérité, écrit Christian Bobin, ça coûte, même quand elle est heureuse. Pour le mensonge, on fait circuler la même fausse monnaie que les autres, mais quand on trouve de l’or, on est seul à trouver l’or. On est seul comme dans le deuil.

Et si l’on essayait la sérénité?

Le monde est compliqué. Ce n’est pas vraiment nouveau. Le mensonge est universel. Difficile de dire qu’il s’agit là une invention récente. Mais il est certain que tout s’agite avec une vigueur nouvelle, comme si nous étions à la fois acteurs et victimes de quelque chose qui pourrait ressembler aux prémices d’un grand chambardement.

On peut évidemment se revêtir d’un gilet jaune, défiler sur les boulevards, tempêter sur les réseaux sociaux, entraver la circulation sur les ponts de Genève ou de Lausanne...ou alors écrire des chroniques. Tout cela ressemble à un baroud d’honneur un peu désespéré.

C’est là qu’il faudrait cultiver une foi nouvelle dans les ressources intérieures de la personne humaine, certes prompte à la naïveté et à la lâcheté mais toujours capable de... résurrection, quoi qu’on fasse pour la ratatiner. L’Histoire nous le montre: c’est souvent au coeur de l’enfer que la force de la vie se révèle la plus créative.

Face aux puissances de la mort et du mensonge, face aux paniques universelles par lesquelles on nous voudrait soumettre, nous ne disposons guère d’armes efficaces.

A moins que...

A moi que, dans nos maisons intérieures, nous aménagions un abri antiatomique où nous réfugier lorsque les radiations menacent. On y peut stocker quelques bouteilles de vin, comme il sied à un abri. Mais surtout des livres, de la musique et autres stimulateurs de l’âme et défibrillateurs de l’esprit. Ce n’est pas fuir que de se réfugier en soi-même, de cesser de vouloir tout entendre et tout lire. La peur est bavarde et prolixe. L’espérance silencieuse, même contre toute espérance.

Ce qu’il y a de bien avec le mensonge, c’est qu’il ne tient pas.
Aucun homme n’a assez de mémoire pour réussir dans le mensonge. (Abraham Lincoln)