27. avr., 2022

La médiation à la sauce helvétique

Si vous voulez – mais réfléchissez bien avant de vouloir – servir à quelque chose lorsque autour de vous on se crêpe le chignon, essayez de jouer les médiateurs. Ce n’est pas une tâche facile. Vous vous installez au centre de l’arène entre deux boxeurs enragés avec l’interdiction de prendre parti... mais la certitude de prendre des coups!

La première règle à observer si vous avez le courage de jouer les bons offices est évidemment la neutralité. Si vous savez d’avance qui est le salaud et qui est le saint, inutile de continuer. L’affaire est vouée à l’échec. Et cela vaut pour les petits conflits comme les plus gros: deux enfants qui se chamaillent à l’école, deux voisins qui en sont à s’étriper, un vaccinophile contre un vaccinophobe, un patron de steak-house qui se découvre une vocation d’anthropophage lorsqu’il aperçoit un végétarien ou deux puissances nucléaires qui se promettent mutuellement une prompte vitrification.

La neutralité. C’était le métier de la Suisse pendant à peu près deux siècles. Elle pourrait l’exercer encore mais elle ne le veut plus. En se joignant aux sanctions contre les chats bleus de Russie, contre Dostoïewski ou Tchaïkovski, contre les sportifs en -itsch, en -ov ou en -ski, la Suisse a déjà désigné le saint et le salaud. Donc, elle n’est plus neutre. Donc, elle renonce à la médiation. Donc elle ne sert à plus rien. C’est aussi simple que cela.

Le médiateur n’est pas un moraliste, désignant le camp du bien et celui du mal. Sans doute ressent-il une préférence, parfois une haine, parfois de la rage à l’égard d’une des parties au conflit. Son secret? Sa force? Son héroïsme parfois? Signifier son congé à l’émotion. Son métier, précisément, est d’atteindre l’ataraxie, cette tranquillité de l’âme, cette capacité à ne pas s’impliquer émotionnellement. Ses préférences, il les conserve in petto, n’en laissant rien paraître ni deviner.

C’est tout le problème de notre temps, devenu moraliste et sentimental. Et quand on est moraliste et sentimental, difficile d’échapper à la sottise. Prenez par exemple le conflit entre Russes et Ukrainiens – mais cela vaut pour mille autres situations –. On voit bien qu’en Suisse les gens s’indignent, qu’ils enragent de cette guerre à portée de missiles. Difficile de leur donner tort. Essayez, même dans une conversation entre amis, de revêtir une posture distante, ataraxique, cherchant à analyser l’histoire et le contexte de l’affaire. Cela suffit à vous valoir l’opprobre général. Seule est permise la compassion à l’égard des victimes et l’accusation vengeresse du bouc émissaire. Que c’est beau de pleurer! De s’indigner! De revêtir la cuirasse du justicier! L’ennui, c’est que cela ne sert à rien, surtout lorsqu’on est Suisse, ce qui veut dire minuscule, ce qui veut dire insignifiant.

Voyez la carte du monde: petite Suisse, énorme Russie. D’un côté l’arbalète, de l’autre les ogives nucléaires. On dirait des fourmis toutes émoustillées de bourrer de coups de pieds le derrière d’un ours. Elles se font du bien en s’excitant ainsi. Elles se persuadent d’appartenir au camp du bien et de la justice. Mais l’ours, lui, s’amuse de cette prétention. Notez au passage que c’est le seul avantage de la situation: lorsque la Suisse prend des mesures contre la Russie, elle fait beaucoup rire Monsieur Poutine... et il n’est sans doute pas inutile de l’amuser un peu. C’est bon pour ses nerfs et cela pourrait – peut-être – le calmer un peu.

La Suisse vaudrait bien davantage en jouant son rôle traditionnel de médiation plutôt que de déléguer la tâche à la Turquie ou à la Chine; plutôt que de se soumettre une fois de plus aux injonctions des Américains, qui n’ont aucune envie qu’on leur rappelle qu’ils passent leur temps à ukrainiser des dizaines d’autres nations; plutôt qu’emboîter le pas botté à la prétendue Union européenne qui depuis longtemps pense plus haut qu’elle n’a l’esprit. (Jerphagnon)

Le problème est que les Suisses se persuadent qu’il serait lâche de ne pas prendre parti... et de se fendre de mille arguties pour démontrer qu’on peut rester neutre sans être vraiment neutre... en même temps, comme dirait l’autre! Ils veulent bien jouer les médiateurs, mais en demeurant derrière les cordes du ring tout en braillant contre le parti du mal.

On peut éprouver ce que l’on veut. Et hurler avec loups. Et y aller de cette moraline qui laisse le champ libre à l’émotion. La seule question qui vaille est celle de l’efficacité. Ce qui est certain, une fois encore, est qu’une Suisse à la remorque de l’acrimonie générale devient ridicule et stérile. On pourrait même dire: pathétique!