10. mai, 2022

Chronique de quelques tensions ordinaires

Laurent Toubiana est épidémiologiste. Ce métier est difficile à prononcer. Vous avez toujours tendance à fourrer le i après le d et puis vous ne savez jamais s’il faut terminer par logiste ou par logue. Toubiana est docteur en physique, titulaire d’un diplôme en informatique et en démographie. Une tête pleine et bien faite, souvent mise à prix par l’église covidienne pour propos hérétiques. L’homme n’en est pas à son coup d’essai: à l’occasion d’une grippe particulièrement agressive au cours de l’hiver 2014-2015, il s’était déjà fait la main avec des analyses jugées déviantes. On aime bien, dans ces chroniques, inviter les gens qui se font taper sur les doigts par l’index de la néocensure.

Médecine versus statistique

C’est bien connu: les médecins n’aiment pas beaucoup les épidémiologistes. La maladie ne se réduit pas aux chiffres et aux courbes, disent-ils. Et puis, ajoutent-ils sans qu’on puisse leur donner vraiment tort, les statistiques sont très dépendantes des prémisses choisies pour le calcul. Et de citer le célèbre aphorisme de Churchill: je ne crois qu’aux statistiques que j’ai moi-même falsifiées.

Quant aux épidémiologistes, ils n’aiment pas beaucoup les médecins. Devant une épidémie ou une pandémie, ils avanceraient le nez dans le guidon et seraient incapables d’avoir une vision globale – dans le temps et dans l’espace – d’une maladie qui se transmet précisément dans le temps et dans l’espace.

L’anathème mutuel se radicalise encore lorsqu’on est en France où l’on pratique avec brio l’art de vouer les autres aux Gémonies. C’est comme en physique: toute particule a son anti-particule... et tout Français son anti-Français. Leur collision les annihile. Dans le cas des particules, il y a production de photons et donc de lumière. S’agissant des Français, les savants confirment l’annihilation. Ils sont moins affirmatifs sur la production de lumière.

Et puis la France est un pays où l’on vénère le diplôme plus que partout ailleurs. Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études, écrivait Paul Valéry en 1935. On s’enorgueillit des grandes écoles. Tout propos est accueilli ou contesté selon le critère que son émetteur se puisse prévaloir du bon parchemin. J’avais déjà évoqué cette jauge étrange à propos des frères Bogdanov et d’Idriss Aberkane.

Reste qu’il faut lire l’ouvrage de Laurent Toubiana: Covid 19, une autre vision de l’épidémie, ne serait-ce que parce qu’il chante une autre musique que celle dont on nous rebat les oreilles. Et lorsqu’on nous rebat les oreilles d’un air passé en boucle, on finit par le fredonner sans même le vouloir.

Grosse grippe versus catastrophe sanitaire

Pour Toubiana, l’épidémie de Covid est mineure. Une grosse grippe en somme. D’accord en cela avec le professeur Raoult, notre auteur remarque que les statistiques officielles font état d’une stabilité de l’espérance de vie. La population mondiale n’a pas diminué du fait des infections. Les victimes sont les mêmes que celles succombant à la grippe, à savoir les personnes âgées ou celles dont l’état de santé est dégradé. Contrairement au discours alarmiste des médias, la plupart des hôpitaux n’ont pas été surchargés, en tous cas pas davantage qu’à l’habitude. Les chiffres avancés sont convaincants, émanant d’organismes tout à fait officiels. Le problème? Ils ne convaincront personne.

Pour Toubiana, ils signifient que les mesures prises étaient disproportionnées: confinement brutal – dont la Suède s’est fort bien passée ; manie de tester à tour de bras – trois tests par Français en moyenne pour un coût énorme; vaccination quasi obligatoire – alors qu’il ne s’agirait pas à proprement parler d’un vaccin. On connaît tous ces arguments.

Pour ses adversaires, si le Covid n’a finalement pas fait trop de dégâts, c’est précisément en raison des mesures drastiques mises en oeuvre. C’est toujours le même problème des chiffres incontestables: il les faut interpréter et c’est là que l’on s’écharpe.

L’intérêt majeur du livre consiste en la description du mécanisme de conditionnement de masse auquel s’est livré, entre autres, le gouvernement français. Et puis, et c’est une autre qualité de l’ouvrage, Toubiana met à disposition du profane des raisonnements statistiques à peu près compréhensibles pour qui ne fréquente pas volontiers les mathématiques. C’est impeccable et rigoureux. On finit presque par avoir l’impression d’y comprendre quelque chose.

Macron versus... les gens de peu

Les Français viennent de reconduire M.Macron. Vous n’y êtes pas, clame l’intéressé: c’est un nouveau président, une nouvelle politique... et un peuple nouveau surgissant tout frais tout rose du chapeau des urnes. Et pour le bien signifier, le président nouveau a offert samedi dernier à son peuple nouveau une cérémonie d’investiture – pas très nouvelle celle-là. Il ne manquait que Molière pour se rire de la pompe. L’auteur des Précieuses Ridicules n’aurait pas changé un mot des propos de Mascarille (Scène IX): Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n’y a point de salut pour les honnêtes gens. Et il n’eût pas manqué de souligner qu’on a fait entendre Händel plutôt que Lully.

Laurent Toubiana dénonce l’autoritarisme des mesures sanitaires. Cela tombe bien, Macron est autoritaire. Aucune outrance verbale ne lui paraît indigne, qu’il fustige les gens de peu en gilets jaunes ou les résistants aux vaccins, une populace à emmerder et à déchoir moralement de la citoyenneté. Un ouvrage de Juan Branco, Crépuscule, dénonce le Golem tout artificiel qu’est l’Emmanuel des Français. Branco a défendu Julian Assange. Pour la castocratie du pouvoir parisien, il revêt plutôt l’habit du procureur. Jeune avocat français d’origine andalouse, son écriture est un soleil brûlant qui évoque moins le flamenco que la tauromachie, cet art cruel où l’on aime bien faire souffrir avant que de porter l’estocade létale.

Pour Branco, Micro Macron est une construction amorcée plusieurs années avant 2017. Tout ne serait qu’intrigues de Palais destinées à mettre sur le trône un pantin rompu aux renvois d’ascenseurs. C’est un feu d’artifice de banderilles plantées dans le derrière du Roi de France et de tous les nobliaux de la fortune qui grenouillent autour de lui. L’ouvrage est bref, saignant, même s’il agace un peu avec ses phrases de douze lignes qui suffisent à citer vingt noms de bestioles vouées à la vindicte du matador.

Frédérique Dumas a fait partie du sérail macronien. Elle est députée. Elle s’est distanciée de la République en Marche, le parti initié par Macron. Elle publie un ouvrage fascinant – et plus qu’affligé – intitulé: Ce que l’on ne veut pas que je vous dise. Le propos ferraille moins que celui de Branco. Il n’en est que plus convainquant encore. Mme Dumas connaît fort bien Emmanuel Macron et se désespère de l’incapacité du bonhomme... à écouter. Sa posture est certes d’apparence emphatique, en réalité il ne s’écoute que lui même, décide seul, éreinte toutes les compétences qui lui pourraient faire de l’ombre. Il est intelligent mais c’est l’intelligence d’un algorithme. Une machine à équations mais en panne de solutions. C’est qu’il n’y a pas de solution: la machine autoritaire et méprisante est maintenant lancée. Il faudrait un tsunami pour la faire voler en éclats.

Ce qui inquiète dans cet ouvrage, c’est l’impression qui se dégage d’un Président qui aurait un chromosome en plus dans sa case en moins. Chez Raymond Devos, la formule désignait le malheureux affligé du virus du tueur et qui se pose en boucle la question: qui tuer? Non pas qui tu es dans le sens de qui es-tu toi qui cherches qui tuer! Mais qui tuer! Macron croit qu’il est Jupiter. Il n’a pas de problème d’identité. Le seul problème, c’est qu’il ne saisit pas l’être de l’autre qu’il emmerde et méprise.

Mme Dumas se contente de poser un diagnostic d’incompétence sociale, ce qui est tout de même embêtant pour le Président de ce qu’on nomme encore la République et dont les mauvaises langues prétendent qu’elle serait inféodée aux Américains, dirigés – c’est de plus en plus une évidence – par un vieillard qui a égaré pas mal de chromosomes au cours de sa longue carrière.

Occident versus le reste du monde

Dans mon quotidien la Liberté, livraison du jour, Pascal Bertschy propose en Mot de la Fin une réflexion particulièrement inspirée: L’Occident, les autres font déjà sans.

Berschy prend acte de l’agonie de l’Occident: A l’heure où la planète bascule dans un désordre carabiné, il y a plus vexant encore: nous Occidentaux ne menons plus le bal.

Il a raison et l’on sera bien avisé de ne pas oublier ce paramètre. La gestion de la pandémie; l’autoritarisme des gouvernements et des pouvoirs européens; les indignations compulsives contre la Russie, que ne partagent pas 82% de la population mondiale, selon le constat d’une ancienne ambassadrice française; le confinement dans l’entre-soi des gouvernements nationaux et européens, tout cela trahit les convulsions d’un monde occidental qui se sait à bout de souffle. Et Bertschy d’évoquer plusieurs illustrations de la dérive des continents et du glissement de la puissance mondiale sous d’autres cieux.

Et si c’était cela le fond de l’affaire? La gestion calamiteuse de la pandémie – quoi qu’on en dise, les Africains ont fait mieux, les Indiens aussi et même les Chinois; les compulsions autoritaires des gouvernements – là aussi les Chinois font mieux, mais ce n’est pas une bonne nouvelle; l’épidémie de contre-culture woke – objet de mépris chez les Russes et d’incompréhension totale chez à peu près tous les autres; la crispation et la pusillanimité des médias – même dans la sainte Ukraine l’opposition est muselée; bref tous ces craquements qui paraissent dérober le sol sous nos pas, si tout cela n’était que l’amorce et bientôt l’accomplissement, tout simplement, de la fin de l’Occident? Du moins de l’Occident dominateur et fier, toujours prompt à donner au monde des leçons de bonnes pratiques humanitaires et démocratiques.

Pas la fin du monde. La fin d’un monde.