22. mai, 2022

Morale et Sagesse

Ces chroniques s’étant spécialisées dans le mélange de tout et de n’importe quoi, parlons de réchauffement climatique, de vitesse, de logique mathématique et de sagesse.

Quand le climat se trompe de saison

Trente et un degrés! Il faisait trente et un à Domdidier hier à quinze heures! L’air était d’autant plus irrespirable qu’herbes et pollens dansaient leur danse de Saint Guy jusqu’au plus profond de nos bronches. Ces jours-ci, beaucoup trop tôt, nos paysans font les foins ou parfois du silage. C’est que le climat se trompe de calendrier. Il se croît en juin pour la végétation, en août pour la canicule. Le voilà lui aussi victime de fake news. Le climat devrait arrêter de lire les journaux et les rapports du GIEC.

Heureusement les écolos...

Heureusement, les écologistes sont parmi nous! Ils possèdent en leur besace toutes les solutions. Ils sont même capables de commander au climat. Quelques sanctions devraient suffire à l’affaire car il s’agit d’abord interdire. Peu importe quoi. L’essentiel est d’interdire. Voilà le bien, voilà le juste! Pour contenir la fièvre, on prescrit au citoyen d’avaler la taxe. Et puis de ralentir. Les verts docteurs Knock viennent de réclamer au Conseil Fédéral une réduction de la vitesse sur l’autoroute. Cent à l’heure, susurrent les plus timides. Huitante, tonnent les plus verts des verts... qui suggèrent aussi de brider les puissances des voitures. Il est vrai que lorsqu’elles sont vertueusement électriques, il leur arrive de forcer sur les stéroïdes. Elles bandent leurs muscles en exhibant des puissances jamais mesurées sur les moteurs thermiques. C’est que la voiture propre doit trimballer des tombereaux de batteries. Or, nous dit la physique, il faut beaucoup de puissance pour accélérer beaucoup de masse. Et puisque la masse est propre et innocente, qu’elle est même à la source de la propreté et de l’innocence, il suffit à la verte vertu de moins l’accélérer. Simple logique!

Bochenski et la logique de la vitesse

La logique et la vitesse, justement, étaient les domaines d’excellence de Joseph-Maria Bochenski. Il était prêtre, de l’espèce dominicaine tout d’albe vêtue. En matière de philosophie analytique et de logique mathématique, il faisait une sommité mondiale. Tout ce qui possédait un cerveau de plus de mille chevaux figurait dans son carnet d’adresses.

Il pilotait une Mini Cooper, au volant de laquelle il respectait les limitations au sens étymologique du terme: il les tenait en respect, c’est-à-dire à distance. Il avait obtenu un brevet de pilote d’avion à un âge où le commun des mortels envisage de rendre son permis de conduire. Il connaissait une douzaine de langues. En 1982, on fit appel à lui pour négocier avec les terroristes occupant l’ambassade polonaise à Berne. Bref, c’était un personnage impressionnant, d’une intelligence stratosphérique. A l’Université de Fribourg, on l’aimait, on l’admirait mais on le craignait aussi. Il fut aussi le héros de quantité de fiorettis, des histoires peut-être vraies, peut-être arrangées ou simplement inventées, mais qui en disent davantage qu’une froide biographie. Il aurait ainsi embarqué d’urgence dans sa Cooper un de ses étudiants pour lui faire passer un examen. Cent à l’heure entre Fribourg et Berne, sur la route cantonale! L’étudiant lui aussi était vert... mais de peur. Violent coup de frein à Flamatt: Examen réussi, fait Bochenski, sortez! Et l’étudiant de revenir à Fribourg en auto stop! Se non è vero, è ben trovato.

A une bonne soeur arrivée en retard à l’un de ses cours, le maître aurait lancé: Ma soeur, l’Université a aussi ses règles! L’histoire ne dit pas si la bonne soeur a répondu: Me too!

Lors de sa dernière leçon universitaire, il aurait tenu un discours très complexe devant un parterre de grosses pointures neuronales, le gratin de son répertoire d’adresses. S’interrompant au milieu d’une phrase, il aurait asséné: je sens bien que vous ne comprenez rien. Revenons donc à des notions plus concrètes. Parlons des anges!

Quand la sagesse égratigne la morale.

Le nom de Bochenski est familier au lecteur de ces chroniques: on l’a maintes fois cité à propos de son étude de la logique de l’autorité, un ouvrage à côté d’une soixantaine d’autres qui sont de grosses masses à accélérer. Leurs quatrièmes de couverture suffisent à provoquer la migraine. Dans toute cette foison de pensée, une perle, accessible cette fois: son Manuel de Sagesse du Monde Ordinaire. C’est un excellent ami qui vient de m’en signaler l’existence.

Cela prouve que le premier symptôme de l’amitié profonde est de savoir de quelle lecture l’autre pourrait se réjouir.

Le livre fut écrit en polonais. Bochenski avait alors 90 ans. Enorme succès en Pologne. Une traduction en Français demeure inachevée à la mort de l’auteur, survenue à Fribourg en 1995. Ses anciens disciples se sont débrouillés pour la compléter et l’éditer en version française en 2002.

De l’aveu même de l’auteur, l’ouvrage est assez provocateur: il veut tordre le cou à la confusion de la sagesse avec la morale et l’éthique. Selon lui, la sagesse humaine a fait l’objet de nombreux exposés classiques, insatisfaisants pourtant car trop prolixes et peu systématiques. L’ouvrage sera donc systématique et court – 130 pages.

Tout est vanité, enseigne le sage. L’homme n’est qu’un tout petit et impuissant fragment de l’univers, n’existant que pendant une fraction de seconde cosmique. Mais cette fraction est tout ce dont il dispose. Les commandements de la sagesse nous enseignent comment agir pour ne pas la gaspiller. Il n’y a donc pas de contradiction entre la doctrine de la vanité et le précepte de la jouissance (P.21).

Les commandements de la sagesse ne sont pas des commandements moraux. Cette distinction – sur laquelle on reviendra – est d’une importance vitale dans les temps que nous vivons.

Et voici l’un des 22 métathéorèmes proposés en fin d’ouvrage. Métathéorème C.12: La sagesse est la technologie de la vie longue et heureuse. De ce principe fondamental découle le premier commandement de la sagesse: Agis de sorte que tu puisses vivre heureux longtemps. Voilà qui est universel. Je ne les ai pas encore interrogés à ce sujet mais je suis persuadé que mes chiens, boucs, moutons, chats, poneys et oiseaux acquiesceraient avec enthousiasme.

De ces prémisses, l’auteur déduit – de manière rigoureusement logique – les autres commandements de la sagesse ordinaire dont certains, mais pas tous, sont de nature à défriser plus d’un moraliste: il y a seize propositions de sagesse, avec, pour plusieurs d’entre-elles, des corollaires. La troisième proposition suggère de jouir de la vie. Son corollaire en déduit qu’il vaut mieux que la vie ait un sens et le corollaire du corollaire que

l’on veille à toujours se fixer un but à atteindre. Rien d’étonnant jusque là. Il faut en outre se bien connaître soi-même (5.15) et ne pas avoir peur de la mort (7.11). Logique car la peur de la mort empêche la vie heureuse, tout comme l’insensé.

Cette logique conduit à des commandements plus surprenants: 2. Ne soit pas imbécile; ne te fais pas tuer. En découle le corollaire 2.1: quand la vie te semble être certainement et irrémédiablement insupportable, suicide-toi!

On en est là au tout début du livre et il faut déjà suggérer au lecteur d’ouvrir grand la fenêtre et d’effectuer quelques exercices de respiration profonde. S’il est tenté par l’autodafé, c’est qu’il n’a pas bien lu l’introduction de l’ouvrage, avertissant qu’il s’agit ici de la sagesse de ce monde, philosophique, sur laquelle Saint-Paul a écrit (1.Cor.1/20): Dieu n’a-t-il pas rendu folle la sagesse du monde? Même une morale qui se voudrait purement laïque peut imposer une obligation d’un genre spécifique (Second Métathéorème C.2).

Il y a une sagesse du monde; une sagesse qui est une science alors que la morale n’en n’est pas une; une sagesse qui, par son caractère logique et rigoureux, peut aider même celui qui adhère à une morale, laïque ou religieuse. Le métathéorème C.15 l’établit clairement: Il y a souvent contradiction entre un commandement de la morale et un précepte de la sagesse. Il en résulte que la vie humaine est le plus souvent un compromis entre la morale et la sagesse (C.16). Et pour que ce compromis soit fécond, il importe de bien penser – outre la morale – la logique rigoureuse de la sagesse.

Le lecteur peut dès lors fermer la fenêtre et poursuivre l’inventaire des commandements de la sagesse, en ce souvenant qu’elle est une technique susceptible de heurter les âmes sensibles mais qui a l’avantage de proposer des résultats universels. C’est ainsi que le seizième commandement prescrit de n’être que modérément solidaire des groupes auxquels on appartient. L’esprit moutonnier ne permet pas la vie heureuse. Corollaire de ce précepte: Obéis modérément aux commandements de la morale (16.1). Logique une fois encore, puisque beaucoup sont devenus malheureux par l’obéissance aveugle aux commandements de la morale et de la police (P.83). Le sentence est à mémoriser en vue de la prochaine pandémie! Les commandements de la morale ne sont pas nuisibles en soi. Leur faiblesse? Ils ne sont jamais partagés par tous. Ils peuvent l’être en théorie ou comme idéal. Ils ne le sont jamais en pratique.

Pour vivre heureux, il faut gagner la sympathie des autres et accessoirement, ajoute Bochenski, leur estime (p.73). C’est le quatorzième commandement. Et il y a là matière à corollaires, sous-corollaires et sous-corollaires de sous-corollaires...c’est ainsi que raisonne un logicien! Laissons au lecteur le soin de découvrir cela par lui-même.

Lorsqu’il est sage, parfois, de flagorner

Un dernier exemple pour la bonne bouche: Flatte ton partenaire! (14.232). Ou alors: Sois particulièrement aimable à l’égard des hommes riches et puissants. (14.211). C’est logiquement une manière de gagner leur sympathie et d’éviter au moins qu’ils procèdent à un écrabouillement universel qui n’irait pas dans le sens d’une vie heureuse...et de sa durée. Voilà la sagesse, même si la morale – mais quelle morale? – pourrait trouver de quoi rouspéter un peu.

Qu’est-ce que cela donne dans la vie concrète?

Les conseils de la police sont formels: si l’on vous agresse dans la rue pour vous dépouiller ou simplement pour vous punir de la tête que vous exhibez, ne jouez pas les héros. La sagesse est ici de vous écraser vous-mêmes. Vous pourrez ensuite déposer plainte pour remettre un peu de morale et de justice dans l’affaire.

Cela vaut aussi à l’échelle de la géostratégie. Poutine est manifestement riche et puissant. Il se murmure même que la Russie d’enrichirait des sanctions supposées l’appauvrir et que sa puissance serait infiniment supérieure à celle qu’on lui prête ordinairement.

On peut tenter de résoudre l’affaire par la morale. C’est d’ailleurs ce que l’on fait. Il y a le bon et le méchant, le vertueux et le vicieux. Et puisque que les partenaires au conflit ont des conceptions morales diamétralement opposées, la situation est inextricable. Elle le serait moins si l’on revenait à une pure et rigoureuse sagesse qui consisterait à ne pas attiser systématiquement la rage d’un adversaire capable de dissoudre le monde en quelques minutes. Il sera temps, par la suite, d’en venir à préciser le bien et le mal et de tenter de s’en faire une représentation commune.

Les préceptes de la sagesse sont des propositions déguisées en commandements, écrit Bochenski (P.100). Mais fondamentalement, ce sont des propositions, là où les commandements de la morale sont impératifs et obligatoires, les pseudo-commandements de la sagesse ne l’étant pas. On se référera ici au tableau récapitulatif des pages 103 et 104.

En un mot comme en cent: la sagesse doit parfois différer les exigences de la morale.

Dans une interview à la Télévision Suisse Romande, Bochenski affirmait qu’un philosophe travaille à être compris vingt ans après mort. Il nous a quittés en 1995.

Il serait temps de nous mettre au travail.