1. juin, 2022

Question de mots

Nous parlerons aujourd’hui des mots. Cela tombe bien, puisqu’il faudra des mots pour en parler. Les mots sont partout, distincts ou tapis. On peut jouer avec eux ou s’en faire un salaire lorsqu’on se paye de mots. Et quand on les veut déprécier, on dit que ce ne sont que des mots... ce qu’il faut dire avec des mots. Sans les mots pourtant, point de pensée claire. Ils font d’étranges bestioles qu’il faut conjointement chérir et redouter.

Il y des mots morts qu’on n’ose guère ressusciter. Et des mots si vifs qu’on n'entend plus qu’eux au point qu’ils paraissent se soumettre à la mode des mots. Guy Mettan les appelle mots tabous et mots totems. D’autres mots se moquent des modes de langage. Ce sont ceux de la poésie que Jean-Philippe Chenaux fait chanter par la voix d’Edmond Jaloux, un écrivain provençal injustement oublié.

Des mots justes...mais sans s’appesantir

Faut-il, comme l’ami de Monsieur Teste, se méfier de tous les mots?

Je me méfie de tous les mots, car la moindre méditation rend absurde que l’on s’y fie. J’en suis venu, hélas, à comparer ces paroles par lesquelles on traverse si lestement l’espace d’une pensée à des planches légères jetées sur un abîme qui souffrent le passage et point la station. L’homme en vif mouvement les emprunte et se sauve; mais s’il insiste le moins du monde, ce peu de temps les rompt et tout s’en va dans les profondeurs. Qui se hâte a compris; il ne faut point s’appesantir: on trouverait bientôt que les plus clairs discours sont tissus de termes obscurs (Paul Valéry, Monsieur Teste, Lettre d’un ami).

Voilà donc les mots: des planches fragiles en équilibre sur un abîme. Il faut les emprunter lestement pour que tout ne s’en aille pas dans les profondeurs. Pour la musique, c’est pareil: les notes font des mots, harmonieux ou dissonants. Interprétant une composition de Bach par exemple, vous rencontrez des harmonies paisibles et un contrepoint subtil. Mais aussi de sublimes dissonances qui elles aussi souffrent le passage et non la station. Si vous vous y attardez ou y insistez le moins du monde, le son est insupportable. Cela grince et coince. Seul les sublime le vif mouvement de qui les emprunte.

Fragilité du mot. Il le faut choisir à bon escient, mais ne point trop s’y arrêter hors du mouvement qui lui confère sa lumière et sa musique. Il réclame la définition et donc la limite. Mais, confiné dans son dictionnaire il étouffe. Les mots limitent l’être en prétendant le définir...laissons-les là où ils sont: dans les dictionnaires (Elie Wiesel, Le temps des déracinés, P. 240). Ce n’est pas très gentil pour les mots ni pour les dictionnaires mais on comprend bien ce que Wiesel veut dire: les mots se mettent à vivre lorsqu’on les arrache au dictionnaire. Encore faut-il qu’ils y aient séjourné assez longtemps pour y planter leurs racines. Et pour nous, ces racines sont latines, grecques ou hébraïques. Anglaises par accident, de plus en plus fréquemment. Il n’est pas d’écrivain sérieux qui ne partage sa couche avec un Littré ou un dictionnaire étymologique. Pour un dictionnaire plus contemporain, on veillera à ce qu’il ne se prostitue pas trop à la mode des mots mièvres...

Le poète n’échappe pas à l’exigence de savoir de quoi il parle, même si la plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague-même de leur idée est pour eux une définition de la poésie (Paul Valéry, Tel Quel, Littérature).

Le poète n’est pas l’écrivain du vague. En effet, pour être pleinement poète, il faut être aussi scrupuleusement précis qu’un notaire. Il ne faut rien ajouter à ce que l’on voit. Il s’agit de trouver tout seul les mots qui diront sans déborder ce que les yeux ont vu. Ecrire, c’est prendre les mots un par un et les laver de l’usage abusif qui en a été fait. Il faut que les mots soient propres pour pouvoir être utilisés, écrit Christian Bobin (La Lumière du monde, p.97).

Le mot est exigence, une exigence de précision. Le mot est fragile et délicat. Lorsque l’écrivain ou le poète s’en avise, le mot devient un abri apaisant. Je voudrais parfois me réfugier avec tout ce qui vit en moi dans quelques mots, trouver pour tout un gîte dans quelques mots, écrit Etty Hillesum, dans son ouvrage Une vie bouleversée.

Et voici donc deux écrivains, Mettan et Chenaux, qui lavent les mots puis les font chanter. Et nous construisent un gîte où il fait bon demeurer.

Mots Totem et mots Tabou

Guy Mettan est journaliste. Diplômé en sciences politiques, il a oeuvré – entre autres – au Temps stratégique, à Bilan, au Nouveau Quotidien avant de devenir directeur du Journal de Genève. Il a fondé le Club de la Presse. Député au Grand Conseil, il est aussi le fondateur et le coordinateur du Festival francophone de philosophie à St-Maurice et l’auteur de nombreux ouvrages.

Guy Mettan aime la Russie. Et donc on ne l’aime pas beaucoup. La presse – celle que Slobodan Despot qualifie de média de grand chemin – ne supporte pas qu’il ait acquis la nationalité russe. Vu la source de la critique, disons que le reproche vaut compliment.

Guy Mettan nous offre un Dictionnaire de la pensée (in)correcte intitulé La Tyrannie du Bien. Un dictionnaire donc, que l’on sait gré à l’auteur de ne l’avoir point nommé dictionnaire amoureux, selon une habitude largement répandue.

La Tyrannie du bien...l’expression est empruntée à Philippe Muray. L’emprunt suffit à sentir la tonalité de l’ouvrage. Il s’agit de laver les mots à l’eau de Javel, dénoncer les manies langagières et redonner vie aux concepts tombés en désuétude.

On ne lit pas un dictionnaire. On le consulte plutôt au fur et à mesure des besoins. Voilà ce que je vous conseille: acquérir le livre de Mettan, en lire attentivement l’introduction et la conclusion, et le garder ensuite sous la main, afin d’y pouvoir recourir chaque fois que vous lirez ou entendrez un mot relevant de la novlangue, c’est-à-dire, d’après mes observations, à peu près toutes les cinq minutes. Un indice: la novlangue raffole des anglicismes. Quelques exemples: vous entendez Facility manager, sautez sur votre Mettan. Vous apprendrez qu’il s’agit d’un concierge. Si l’on vous enjoint à accepter l’autre dans sa différence – ce qui, je le reconnais, est un peu ma marotte – Mettan vous met en garde: faire semblant d’aimer un étranger à condition qu’il n’habite pas dans le même immeuble. Et de montrer que cet amour de la différence ne saurait toutefois s’étendre aux opinions vraiment divergentes. Sous l’entrée Facebook, vous lirez quelques chiffres croustillants. Mais pas besoin d’être noyé de chiffres pour comprendre que les géants du numérique sont en train de supplanter les autres secteurs de l’économie, imposant ses standards, ses modes de penser, ses partis pris et sa vision totalitaire du monde depuis qu’elle a généralisé la censure sur les réseaux sociaux. Autre vertu prêchée par l’Empire du Bien, l’exemplarité: L’honnêteté, la sincérité, la fidélité, la loyauté sont des qualités palpables et mesurables. Chacun peut les juger sur pièce. Tendis que l’exemplarité relève du marketing de la vertu plus que de la vertu elle-même.

Voilà pour les mots Totem. Nommons-les mots-lierre, tant ils poussent de manière sauvage et s’accrochent partout sans qu’on les puisse arracher. En ce qui concerne ceux qui sont Tabou, vous trouverez – pour ne prendre que l’exemple des mots en M – les termes Mal, Mâle, Mariage, Mort et Mystère. Cachez ce mot que je ne saurais entendre!

Je le vous suggérais: lisez l’introduction (P. 7, sous le chapeau Protégez-nous du bien) et la conclusion (P.221, sous le titre Echapper à la tyrannie du Bien).

Dans son introduction, Mettan se réfère par exemple à Czeslaw Milosz et à son ouvrage La pensée captive, car rien n’emprisonne davantage la pensée que le vague des mots employés. Les rouages (de la pensée captive) malaxent et laminent un faux qui n’est jamais tout à fait faux et un vrai qui n’est pas tout à fait vrai, dans une dialectique infernale. Car, dans ce système, ce n’est jamais la lutte entre le Vrai et le Faux qui est en jeu, mais le combat perdu d’avance entre l’Archi-Faux et le Demi-Vrai, et dont la synthèse débouche presque toujours sur une Contre-Vérité encore pire que le faux des origines (P.12).

Dans sa conclusion, l’auteur suggère quelques attitudes possibles pour échapper à la Tyrannie du Bien: la fuite, la rébellion, l’érémitisme, le retrait stoïcien ou... les catacombes, cette dernière option étant jugée la plus efficace. C’est un chemin difficile, exigeant une foi inébranlable dans le Vérité, avec un grand « V », ainsi qu’une volonté peu commune.

Mais avant de recourir à cette forme de survie spirituelle, il n’est pas interdit de profiter des interstices que la tyrannie du Bien n’a pas encore comblés et de tirer parti des possibilités encore ouvertes (Cf. P.224-225).

Et parmi ces possibilités, rien n’empêche par exemple de se réapproprier la langue. Encore les mots. Toujours les mots.

Un immortel chez les Vaudois

C’est au printemps 1944 que se déroulent les premières manifestations publiques de la Société de Poésie. Edmond Jaloux en est l’inspirateur et le maître d’oeuvre. Il s’agit pour lui de soutenir et d’encourager la production poétique en Suisse Romande sous toutes ces formes. La Société de poésie est au coeur d’un récent ouvrage de Jean-Philippe Chenaux.

Avant même que de nous présenter Jaloux, Chenaux dresse le portrait de quelques personnalités qui ont participé à l’aventure. C’est le deuxième chapitre du livre, joliment intitulé Portrait de Groupe avec Académicien.

On y rencontre d’abord Emil Heubi, peintre et musicien. Il possède et dirige le pensionnat lausannois de Brillantmont fondé par son père Paul Heubi. Emil Heubi et Edmond Jaloux font de cette école un haut lieu de la culture, où l’on voit défiler Stravinski, Ramuz et Ansermet. C’était le temps où école et culture faisaient un pléonasme. Aujourd’hui, elles font plutôt un oxymore.

Henri Gonthier fait partie du groupe. Disons en simplifiant, et pour parler comme le Général de Gaulle, qu’il veille à ce que l’intendance suive. Amoureux des arts et autodidacte, il est de ces hommes qui rendent possibles les rêves. De ces hommes qu’on a remplacés aujourd’hui par des chasseurs de subventions.

Henri Jaccard est journaliste, poète et musicien. En 1944, il est président de la Société de Poésie. Il crée L’heure des musiciens suisses, avec pour objectif de décharger l’artiste de préoccupations commerciales par une organisation bénévole... et de faire connaître ceux dont le talent est injustement ignoré. Culture et bénévolat devraient faire un pléonasme.

Daniel Simond est écrivain. S’aviser qu’il est un grand connaisseur de l’oeuvre de Paul Valéry suffit à sa louange. Gustave Roud écrit de lui qu’il est un terrien absolu et borné, ce qui aurait aussi suffit à sa louange. Et Roud de relever ce don essentiel de choisir, de rassembler qui fait de Daniel Simond un animateur de haute efficace.

Myrian Weber-Perret est professeur d’histoire et de lettres à l’Ecole Internationale de Genève. C’est un disciple de Jaloux. Il déploie une immense activité littéraire que Chenaux relate avec précision. On n’en retiendra ici qu’un seul aspect: il organise avec Jaloux des conférences où interviennent des personnalités aussi différentes que Gonzague de Reynold, Sartre, Beauvoir et Mauriac. On ne s’enferme pas alors dans un esprit de coterie ni dans l’entre-soi idéologique. Pas de censure à la sauce Cancel culture, cette culture de l’effacement, cette culture à la gomme. La tolérance et l’écoute de l’autre sont encore des valeurs sacrées. On arrose pas la pensée par des salves de moraline.

Edmond-Henri Crisinel est un des grand poètes romands. Il est originaire de Denezy... et l’on pense immédiatement au soldat de Ramuz: Entre Denges et Denezy, un soldat rentre chez lui. Et voilà que le diable s’en mêle et que le soldat ne retrouve jamais son chez-lui ni sa mère, ni sa fiancée. Crisinel connaît le destin tragique du soldat. Il ne trouve pas sa place dans le monde. Gravement dépressif, il est maintes fois hospitalisé et finira par s'ôter la vie. Jean-Philippe Chenaux note qu’il est entré en poésie pour conjurer ses démons.

Gustave Roud est un homme discret. Professeur de lettres, il entre en littérature à l’âge de trente ans et Edmond Jaloux est un de ceux qui s’avisent immédiatement de son talent. C’est presqu’une entrée en religion tant sa poésie est mystique. Il est par ailleurs un traducteur de Rilke, Hölderlin et Novalis.

Voilà donc pour le portrait de groupe que brosse à notre intention Jean.Philippe Chenaux, qui consacre le chapitre suivant au Mentor Edmond Jaloux.

L’ouvrage porte le titre: Un académicien chez les Vaudois, Edmond Jaloux. Jaloux est provençal. Il naît en 1878 Il tombe amoureux du Pays de Vaud où il s’installe – à Lutry – jusqu’à sa mort en 1949. Devenu académiquement immortel en 1937 (il avait été nominé l’année précédente), il occupe le siège de Voltaire, ce que démontre que le siège ne fait pas l’esprit. Car, à ma connaissance – mais il faudrait interroger ici les spécialistes – l’esprit de Jaloux n’est guère voltairien. Jaloux lui-même confesse une attitude un peu secrète vis-à-vis d’autrui, l’amour de l’ancien, du crépuscule, de l’automne, le respect du rêve, du silence. (Cf. P.82). L’accueillant à l’Académie, Georges Lecomte dit de lui: Vous êtes impassible, renfermé, peu prodigue de mots. On penserait en vous voyant, plutôt qu’à un ardent provençal, à quelque Hindou, sereinement méditatif ou encore à quelque bouddha doré (P.126). On voit assez mal Voltaire en bouddha doré! Cette discrétion, cette douceur de caractère iront même jusqu’à irriter les singes – c’est ainsi qu’on nomme les habitants de Lutry qui, en 1950, refuseront de baptiser une rue à son nom car, demandent-ils, ce penseur préoccupé de problèmes littéraires vivait-il dans un monde supérieur qui le rendait insensible au monde présent? (P.235).

Voilà donc que la littérature rendrait insensible au monde présent. Il fallait oser l’écrire, alors que c’est précisément la littérature qui rend sensible au monde, simplement parce qu’elle permet d’y comprendre quelque chose.

On évoquait ci-dessus les événements culturels suscités en 1944 par Jaloux et son groupe. Ces manifestions suscitent l’enthousiasme de nombreux observateurs avisés. Jean-Philippe Chenaux cite l’article paru dans l’Illustré le 18 mai 1944 sous la signature d’Hélène Breuleux: N’est-il pas réconfortant, en ce siècle de fer et de feu, de combats sanglants, de luttes féroces et de prosaïsme implacable, de se dire que la parole n’a pas perdu ses droits? Que bien au contraire, elle est plus florissante que jamais en ce XXème siècle? (P.166)

Voilà très exactement ce qui vient à l’esprit lorsqu’on tient en main le Jaloux de Chenaux. Et plus encore lorsqu’on le déguste. Car le fer et le feu, les combats sanglants, et les luttes féroces, ce serait peu dire que nous en avons fidèlement perpétué la tradition. Et le dictionnaire de Guy Mettan est-il autre chose qu’un combat des mots contre le prosaïsme implacable? C’est en cela que l’étude de Jean-Philippe Chenaux est réconfortante. Pleinement engagé dans notre siècle bien mal emmodé – comme disent les Vaudois – l’auteur nous raconte l’histoire d’hommes qui au coeur de l’horreur se battent avec leurs mots pour les mots, avec leur esprit pour l’esprit. C’est pour eux le plus utile des combats de résistance puisque, in fine, c’est toujours la bêtise qu’il faut affronter.

Rien ne change aujourd’hui. Les pandémies, les guerres, les crises économiques et environnementales encombrent nos rayonnages de mille ouvrages utiles mais assommants. C’est qu’il faut bien essayer de comprendre de quoi le monde est (dé)fait. On les lit, on a parfois l’illusion de quelque éclairage, mais on n’en est guère stimulé à croire en l’homme. L’ouvrage consacré à Edmond Jaloux insuffle une bouffée d’oxygène dans la lourde bibliothèque.

Il faut dire un mot de l’auteur. Jean-Philippe Chenaux cumule les talents du journaliste et de l’historien. Il est aussi un amoureux de sa terre, puisqu’il publie son étude aux Cahiers de la Renaissance Vaudoise. Il n’en est pas à son coup d’essai. Sa plume a dessiné de traits minutieux un nombre impressionnant d’études sur les sujets les plus variés, qui vont de la doctrine sociale de l’Eglise aux transplantations d’organes, en passant par le fléau de la drogue, les méthodes d’apprentissage de la lecture et la liberté d’enseignement. Il excelle aussi à redonner vie à quelques grands hommes, lesquels, selon Paul Valéry, meurent deux fois: une fois comme hommes et une fois comme grands (Tel Quel, Cahier B). Contre la première mort, Chenaux ne peut rien. C’est la seconde qui, sous sa plume, rend les armes et roule la pierre. Fernand Feyler, Robert Moulin, Johann Jakob Meyer, le Bon Docteur Messerli et, aujourd’hui, Edmond Jaloux sont ainsi arrachés au tombeau d’un injuste oubli.

Chenaux est une horloge de précision helvétique, faite entièrement à la main. Un modèle unique. Vous verrez que dans cent ans, chacune de ses pages sera rigoureusement à l’heure. Ses ouvrages fonctionnent à la perfection et si l’on se prend au jeu de démonter la fine mécanique des innombrables références et documents, pas de doute qu’on doive consacrer des mois ou des années de lecture à se nourrir l’esprit. On se demande d’ailleurs comment Chenaux s’y prend pour accumuler autant de connaissances sur des sujets peu défrichés avant lui.

Et l’on se met dès lors à l’espérance malgré tout. La beauté sauvera le monde... mais aussi les mots pour la dire.