13. juil., 2022

La dérive des ivres

Le présent est chose bien pénible. Il éreinte le chroniqueur qui essaye d’en rendre compte. C’est qu’il faut au présent concéder la préséance. Le réel doit s’imposer à l’idée alors qu’il serait tellement plus simple de le modeler à partir d’un concept abstrait, d’une morale toute d’émotion ou d’une philosophie de café du commerce. Le présent, c’est le réel sous la main, sous les yeux, sous la plume. Mieux vaut le respecter, le lire ou en rire tel qu’il est, sans le mailler d’endroits et d’envers qui le feraient facile, lisse et terne.

Le passé est plus reposant. Il se contente d’avoir été, même s’il n’a pas livré tous ses secrets. C’est aujourd’hui qu’on les veut éventer. On lorgne en se bouchant le nez sous la perruque de Louis XIV, se demandant ce qu’elle cache. On dispute du rôle joué par Jérome Bosch dans l’avènement de la Réforme. On évalue les chances de Guillaume Tell d’avoir vraiment existé. D’aucuns – comme Onfray – vont jusqu’à suggérer que le Christ n’est autre chose qu’une figure construite. Ce sont là des controverses qui valent pour nous mais ne sauraient affecter ni Tell ni le Christ. On rapporte que des historiens peinent à connaître la recette du boeuf mironton telle que la préparait Yvonne de Gaulle pour son général de mari. Le mystère suffit à leur insomnie. D’autres s’enfièvrent pour notre ancêtre sud-Africain Paranthropus robutus, disparu des registres d’Etat civil voici un million et demi d’années... à quelques jours près. Il se murmure qu’une autre bestiole l’aurait éradiqué. Pas un virus, ni même une variole du singe ou un herpès de la limace mais bien l’hyène. C’est elle qui de nos ancêtres aurait fait son festin, prouvant ainsi son mépris de la biodiversité. Bref, le passé donne du fil à retordre, mais il reste qu’il ne change pas. Ce qui du passé peut changer, ce sont les lectures variées qu’on en peut proposer au présent, décidément bien compliqué.

L’avenir n’épuise guère, lui non plus. On peut certes en stimuler les bénédictions ou les menaces. Il est même des devins qui se figurent agir sur le climat, varier l’élévation des mers et pourquoi pas, maîtriser la dérive des continents et la colère des volcans. En réalité, on ne connaît des temps qui viennent à peu rien de plus que rien et l’imagination peut alors s’emparer de l’affaire. On rédige des romans d’anticipation qui, s’ils ne s’écrivent pas tout seuls, n’en constituent pas moins un art relativement facile, libéré des soucis de vraisemblance et guère contraint par la sanction du réel. Demain jugera, qui sera alors un présent. On se figure l’avenir de ses rêves ou de ses cauchemars, ou alors on tente un fragile équilibre entre l’utopie et la catastrophe. L’avenir est léger par le seul fait qu’on n’en peut dire que des sottises.

Ce qui suffit à démontrer que seul le présent épuise. Prenons y garde: l’exhaure peut conduire à la folie. Et s’est bien la folie qui fait la trame de nos jours. On verra qu’il n’y a là rien de nouveau.

Un présent ballotté sur la houle

A l’échelle du temps cosmique, il n’est pas déraisonnable de qualifier de présent un événement âgé de deux petites quinzaines. On revient donc sur la Mad Pride dont on a dit du mal dans une récente chronique. On en dira donc ici du bien...du moins du meilleur.

Le mouvement date de 1993 déjà. Nul ne s’étonnera que la fierté des fous soit d’origine canadienne, de Toronto précisément. La fierté débarque à Genève en 2019 et vient de défiler à Berne, le 18 juin, probablement à l’appel de quelque général distingué parmi les dingues.

Rien de très nouveau si l’on y réfléchit bien. Le folie remonte à la plus haute antiquité. Et puisqu’on évoquait à l’instant le peintre néerlandais Jérôme Bosch, il est impossible de ne pas contempler sa célèbre Nef des fous. Cette huile aurait été réalisée à quelques noeuds nautiques de l’an 1500. Elle campe une sorte d’esquif sur lequel une dizaine de téméraires s’entassent, tous dans un état second, un état ainsi qualifié quand on a perdu tout souvenir du premier. Les navigateurs sont bien courageux puisque l’embarcation ne comporte ni voile ni gouvernail digne de ce nom. La rame unique n’est qu’une louche immense, moins utile à la souque qu’à la soupe. S’il devait y avoir un passager portant le titre de capitaine, ce ne pourrait être qu’un Haddock dûment alcoolisé. Le bateau est ivre et bientôt ivre mort. Il dérive donc au hasard des courants et on sent bien que l’affaire va mal finir.

Une religieuse et un moine se détachent légèrement. Pour Bosch, ils symbolisent peut- être des personnages qui avaient vocation à guider les hommes... et qui ont largement abusé de la fiole de folie éthylique. Guides et guidés s’alanguissent dans la même galère, sauf que personne ne galère. Même s’il y a déjà deux hommes à la mer, on paraît s’inquiéter surtout du boire et du manger. On est content de soi. On est fier d’être ce qu’on est. Mad Pride.

La toile vaut parabole. Le monde est embarqué sur un navire à la dérive et les guides censés le piloter s’avinent avec les autres. Ou les autres avec eux, c’est à choix. Que le monde présent soit une nef des fous ne surprendra que... les fous.

Plus fou que fou

Revenons à Bosch. A l’arrière plan, on distingue un personnage un peu différent: il paraît tranquille, voire austère. Il porte un habit étrange, un habit de clown, un habit de fou. Un arlequin monochrome, tout gris. Il boit, lui aussi, mais il boit en Suisse, c’est à dire à l’écart des autres. Son visage est le seul qui se dirige vers l’extérieur. Pour les autres fous, c’est lui le fou. Il est embarqué sur la nef mais il déroge, ce qui démontre qu’être fou aux yeux de la masse des fous est un signe de sagesse. Voilà qui rappelle le célèbre aphorisme de St-Paul: Que personne ne s’égare: si quelqu’un parmi vous se croit sage en cette ère, qu’il devienne fou pour devenir sage (1Co 1/18, traduction Chouraqui).

La folie est donc relative. Les fous de la nef le sont par rapport à nous... et le clown par rapport aux fous. Ce dernier, on le nommera lanceur d’alerte ou prophète. Ou simplement honnête Homme. Il n’est pas forcément seul. Une communauté de personnes peut être convaincue de folie par la masse des fous. Slobodan Despot parle de Groupe Témoin. Les fous, quant à eux, qualifient le bouffon de complotiste.

Quand le monde est fou, il n’y a de salut qu’en une autre folie. La folie de qui déroge sauve de la folie ceux qui se conforment. Que vive alors la Mad Pride!

Quand la Folie se met à parler

Bosch aurait pu s’inspirer – ce que suggèrent certains analystes – d’un livre de Sébastien Brant, paru en 1494 à Bâle. L’ouvrage – enrichi de gravures attribuées au jeune Dürer – connaît un immense succès. Même titre: La nef des fous. Même tentative satirique et pessimiste de camper la démence humaine, ses vices et ses aveuglements. Malgré des pages truculentes, Brant revêt la bure sévère du moraliste qui s’en prend à l’inutilité de certains livres (j’en prends bonne note), à la goinfrerie (régime dès demain, promis), à la procrastination ( je corrige: régime dès aujourd’hui), ainsi qu’à une palanquée de vices très ordinaires, comme par exemple le fait de nier qu’on est fou...vive, une fois encore, la Mad Pride.

Quelques années plus tard paraît l’Eloge de la folie rédigée par Erasme de Rotterdam à l’intention son ami Thomas More. Ce dernier, on le sait, est le père d’Utopia, une satire féroce de son Angleterre natale. Erasme lui consacre l’incipit de son ouvrage: Voulant m’occuper à tout prix, et les circonstances ne se prêtant guère à du travail sérieux, j’eus l’idée de composer par jeu un éloge de la Folie. Quelle Pallas, me diras-tu, te l’a mise en tête? C’est que j’ai pensé d’abord à ton propre nom de Morus, lequel est aussi voisin de celui de la Folie (Moria) que ta personne est éloignée d’elle; tu es même de l’aveu de tous son plus grand adversaire. Et il ajoute: Critiquer les moeurs des hommes sans attaquer personne nominativement, est-ce vraiment mordre? N’est-ce pas plutôt instruire et conseiller? Au reste, ne fais-je pas constamment ma propre critique?

Ces précautions prises, Erasme se glisse dans le costume de la Folie. Quoi de mieux pour la Folie que de claironner elle-même sa gloire et de se chanter elle-même? La Folie est pleine de sagesse, puisque qu’elle travaille en équipe. Elle a le sens du collectif. Erasme en énumère les ministres et les chefs de cabinet: Philautie, l’amour-propre; Colacie, la flatterie, celle que vous voyez rire des yeux et applaudir des mains; Léthé, l’oubli; Misoponie, la paresse et bien d’autres encore. Deux dieux paraissent encore au Panthéon de la Folie: la Bonne Chère et le Profond Sommeil. A quelques unités près, on pourrait identifier chacun des passager du bateau de Bosch. Ce sont là, conclut la Folie, tous mes serviteurs, qui m’aident fidèlement à garder le gouvernement du Monde et à régner, même sur les rois.

La Folie gouverne donc le monde. C’est un gouvernement d’enfants et de vieillards: si nous aimons les enfants...n’est-ce pas parce qu’il y a en eux la séduction de la Folie? Quant à ceux que nous nommons aujourd’hui nos aînés: On dit d’eux fort justement qu’ils sont retombés en enfance... on croit qu’ils déraisonnent, qu’ils radotent; sans doute, c’est cela même qui est redevenir enfant... laissons cet âge radoter. Mon vieillard échappe aux maux qui tourmentent le sage. C’est un joyeux vide-bouteilles...

Au fil des pages, les bouteilles se vident davantage, à mesure que les hommes se remplissent de Folie. Le monde est une nef d’ivres qui dérivent.

Erasme conclut son propos: Donc adieu! Applaudissez, prospérez et buvez, illustres initiés de la Folie!

On comprend ce qu’est le monde et qui le voudrait gouverner. Voilà notre présent, qui était déjà le présent d’un lointain passé. Pour l’avenir, c’est au gré des vents et des courants!