24. juil., 2022

La cause des causeurs

L’homme est un animal qui cause. On précisera à l’intention des âmes sensibles qu’il s’agit de l’homme en tant qu’humain, et non de l’homme opposé à la femme, laquelle est réputée, mais bien à tort, causer davantage encore.

L’homme cause au bistrot, devant trois décis apéritifs. Il cause dans le train, dans le taxi ou dans l’autobus, mais là, c’est devant son smartphone. Il cause chez le coiffeur – on n’est pas assez reconnaissant à cette profession pour ce qu’elle apporte à la cause des causeurs. Il arrive aussi que l’homme cause à la maison. Avec son conjoint, ses enfants ou son chien, mais à la condition, rarement vérifiée, qu’il ait éteint sa télévision ou son ordinateur qui causent volontiers à sa place.

L’homme cause aussi, mais à voix basse, au cinéma lorsqu’il s’ennuie, pendant le sermon du prêtre qui cause, pendant le discours du premier août. Rien ne fait davantage causer l’homme qu’une causerie sans intérêt. Et lorsque il est seul et qu’il ne sait que raconter, l’homme fait causer son poste de radio, pour combler son vide. Quand c’est un élève qui cause, on dit qu’il bavarde. Mais, au fond, c’est peut être un synonyme.

Causer n’est pas exactement dialoguer. Le dialogue, en principe, part d’un point A pour aboutir à un point B. On évolue. On change d’avis, On se range à un argument. Il arrive même qu’on hausse le ton et que l’on se risque à l’invective.

Causer, c’est parler comme on effectue une rotation à 360 degrés pour se retrouver toujours, à la fin, exactement au même point qu’au début. On parle pour parler. Ça fait du bien. Ça défoule parfois. Ça fait passer le temps. Ça fait taire le silence tellement angoissant. Et puis, causer, cela permet de parler même lorsqu’on n’a rien à dire.

Quand le causeur bavarde des causes

Mais de quoi donc cause le causeur? Eh bien des...causes. En réalité, il a toujours un avis sur la cause de tel événement, de telle situation, de tel comportement. Il sait pourquoi les choses sont ce qu’elles sont. Il sait pourquoi l’on pense ce que l’on pense. Bref, sans le savoir – et il serait bien étonné de l’apprendre – le causeur est philosophe. Que dis-je: métaphysicien. Comme Aristote, il devise des causes efficientes, formelles, matérielles ou finales. Je vous accorde qu’il les mélange un peu mais qu’importe? Il sait de science certaine que tout ce qui advient advient en raison d’une cause et d’une cause que lui, le causeur, a repérée depuis longtemps. Le causeur est même certain que toutes les causes sont immédiatement décelables, identifiables par le seul fait qu’on en cause.

Quand on cause de Dieu comme cause.

Personne n’est plus angoissé que le causeur et puisque tous, nous causons, l’angoisse est universelle. Angoisse de ne pas comprendre, c’est à dire ne ne pas pouvoir identifier une chaîne logique, nécessaire et indiscutable expliquant les tribulations de la vie. L’explication. Voilà la cause universelle pour laquelle le causeur prend fait et cause. Si universelle qu’il en fait un dieu, jusqu’à dire de Dieu qu’il est la Cause Première. Mais cela ne suffit pas à le satisfaire puisqu’il ne saurait concevoir que Dieu ne fût pas causé par autre chose, une cause qui serait avant la Première. Une cause qui serait une avant-Première. Rien ne trouble davantage le causeur que l’idée d’une Cause non causée. Ce serait la fin de la causerie.

Avec ses pourquoi proférés à la chaîne, l’enfant agace parfois. C’est pourtant un gage de curiosité, voire d’intelligence. Mais le causeur le fait taire parce qu’à chercher ainsi frénétiquement les causes, l’enfant pourrait convaincre d’ignorance ou de doute et les parents qui éduquent et le maître qui enseigne et le curé qui prône et le Président qui se justifie. La différence entre l’enfant et l’adulte? L’enfant cherche les causes; l’adulte les connaît ou plutôt se persuade qu’il les connaît car ne pas les connaître serait effrayant. Le reconnaître serait déchoir aux yeux de l’enfant.

Quoi qu’il arrive – et surtout lorsque surgit le mal et la souffrance – l’homme coule son veau d’or dans le moule des causes. Il se console de l’impression de comprendre. Avoir mal fait souffrir davantage encore lorsqu’on ne sait pas pourquoi. C’est vrai au physique. C’est vrai au mental. C’est vrai à l’intellect. La consolation requiert un récit où tout se tient.

Cela se peut illustrer de quelques exemples.

La psychologie comme science des causes

Le psychologue chérit les causes. Son métier? Vous amener à la case cause. Certes le métier est un peu plus complexe que cela (il m’arrive de caricaturer un peu)... mais je pense surtout à vous, à moi, à tous ceux qui pataugent dans une mare de mots psy qui leur suffit à causer psy.

Vous vous sentez mal, vous déprimez, vous n’avez pas confiance en vous. Ou alors autour de vous, c’est un proche qui file du mauvais coton. Allez savoir pourquoi? Il faut bien à cela trouver une explication. Voici la cause: trop de ceci, pas assez de cela. Une relation trop proche ou trop distante. Une écoute trop complaisante ou trop lâche. Un conflit intérieur non réglé. Un traumatisme non digéré. Ce qu’on aurait pu faire et qu’on a pas fait. Ce qu’on aurait pas dû faire et qu’on a fait et cela peut remonter à dix générations! Et c’est pareil pour la maladie: elle relève toujours d’une cause. On aurait dû être plus prudent, agir différemment. Peu importe! L’essentiel est de tenir LA cause, l’explication enfin de l’inexplicable. Ou plutôt un récit de cause, un récit d’explication. On se convainc d’en être soulagé. Et puis, cela permet parfois d’accuser la cause... version psychanalytique de la Cancel Culture (à supposer qu’en existent des versions non- psychanalytiques).

Comme si savoir la cause permettait de se construire un nouveau passé qui lui tordrait le cou. Et donc un présent où tout se serait passé autrement. Et donc un présent de pure hypothèse. Pas sûr pourtant que l’hypothèse console, que l’hypothèse guérisse.

Car la vie n’est pas le simple déroulement d’une chaîne causale comme peut l’être une expérience de physique ou une démonstration mathématique. Le présent se façonne d’une infinité de causes possibles, d’une succession insaisissable de hasards, de rencontres, d’influences multiples. Mais aussi, on l’oublie trop souvent, de choix personnels qui relèvent rarement de la pure logique.

S’il s’agit de se consoler ou de guérir, la cause peut certes verser son obole. Mais il n’y a de vrai baume qu’en une certaine présence au présent. Il y faut une forme de consentement à l’inexplicable. Et donc cesser de trop en causer!

La cause politique

Qui politise embrasse une cause et la cause politique relève souvent de l’histoire. Le présent a ses raisons que la cause passée explique, laquelle justifie aussi les mesures que l’on veut prendre pour tailler un avenir... sur mesure.

La guerre qui serait, selon l’adage de Clausewitz, la poursuite de la politique mais avec d’autres moyens, n’est jamais qu’une confrontation de causes. On s’oppose à propos de l’enchaînement des raisons ayant conduit à une situation donnée. Chaque camp considèrant sa cause comme valant absolument, la guerre est inévitable. Le problème est que toutes ces causes sont sinon certaines du moins plausibles, ce qui démontre que causer des causes n’apporte pas toujours un éclairage décisif.

Il y a, dans la quête des causes, quelque résignation à je ne sais quel déterminisme de l’histoire. Mon action – militaire, diplomatique, économique – s’imposerait sans choix possible au vu des causes identifiées. La cause, au fond, ne souffrirait nulle alternative. La guerre repose souvent – hors les intérêts occultes qu’elle peut servir sous le couvert de prétextes historiques – sur la désignation d’une cause qui est toujours un fait passé ( l’exception quantique étant ici inopérante ). On nomme diplomatie l’art d’exposer la multiplicité des causes et de n’en retenir aucune.

Une politique fondée sur la seule quête d’une cause brasse un passé sur lequel nulle liberté n’a prise. C’est là sa faille.

Le Général de Gaulle, lorsqu’il appelait de ses voeux une Europe de l’Atlantique à l’Oural, pensait en termes de perspective et non de rétrospective. Et lorsqu’il relevait, reprenant à sa manière une pensée de Saint-Just, que les états n’ont pas d’amis mais seulement des interêts, il énonçait un théorème de Sagesse... au sens de Bochenski (Cf. Chronique du 22 mai 2022). Car la sagesse consiste souvent à s’aviser de l’intérêt présent avant que de discuter des causes à propos desquelles on cause sans jamais s’accorder.

Le mystère irréductible des causes

On déduira de tout cela que s’il est intéressant de causer des causes, il est souvent plus utile d’accepter de n’y avoir point accès. Car la vie est complexe. La vouloir réduire à un algorithme qui ferait de chaque instant la conséquence nécessaire d’une cause univoque, c’est assurément mécaniser l’existence. Et se prémunir d’une imprévisibilité qui est nécessaire à la liberté.