30. juil., 2022

Un temps exécrable pour l'écologiste

Depuis quelques temps, le vert se porte mal. C’est un peu comme la cravate. Elle a connu ses heures de gloire, soulignant d’un trait coloré et vertical la chemise de l’homme de bonne mise. On la relègue aujourd’hui au clou du fond de l’armoire et si l’on la veut arborer à l’occasion de quelque solennité, on ne sait plus comment la nouer.

Ainsi le vert a-t-il fait fureur, il n’y a guère longtemps. Il avait décoré nos parlements, coloré les cerveaux de nos dirigeants et souligné leurs décisions d’un péremptoire trait vertical d’exclamation. Il n’était guère de discours public ou privé qui ne vantât ses mérites. Le vert s’évertuait à sauver la terre. Il valait caution morale. Nul verbe ne valait s’il n’en était teinté.

Mais le vert se délave. Disons qu’il passe un mauvais quart d’heure. Il faut essayer de comprendre cette disgrâce.

Quand le vert de gris est plus gris que vert.

La guerre sévit en Ukraine, mais pas seulement en Ukraine. Il y aurait actuellement deux cents conflits qui pollueraient le monde. Pour en rester au conflit ukrainien, les Européens ont pris les mesures que l’on sait. On voulait punir le méchant Russe...et c’est le gentil Européen qui subit le châtiment. Ne revenons pas sur ce sujet, largement exposé dans de précédentes chroniques.

Et voilà l’écologiste bien embêté. Avec son coeur toujours rougeoyant et son bras gauche davantage musclé que le droit, il ne peut qu’acquiescer aux sanctions infligées à l’agresseur. Il s’en réjouit même: quoi de plus vert qu’assécher les sources d’énergie fossile? A l’entendre – mais on ne l’entend plus guère – ce serait l’occasion rêvée de convertir l’Europe aux bienfaits du soleil, du vent et de l’eau. Sauf que cela ne suffit ni ne suffira.

La guerre, doit-il bien reconnaître in petto, ce n’est pas très bon pour la planète. On n’a pas encore installé de filtres à particules sur les obus, lesquels sont rarement constitués de matériaux biodégradables. Les blindés à chenille – dont l’écologiste approuve discrètement la livraison – ont un bilan carbone des plus discutables. Les bombardiers ne fonctionnent pas davantage à l’énergie verte et les combattants ont bien d’autres soucis que la protection de l’environnement. N’importe quel soldat suisse, tout inoffensif qu’il soit, vous le dira: rien de moins vert que le vert de gris des uniformes!

L’écologiste sait tout cela. Même s’il n’ose guère l’avouer, il doit se faire discret sur les énergies renouvelables, d’autant plus que les matériaux nécessaires à leur élaboration sont eux aussi voués aux gémonies des sanctions. L’énergie va manquer – c’est du moins ce qu’annoncent les experts – et la facture la plus douloureuse sera, comme d’habitude, payée par les familles les plus pauvres. Difficile à supporter, surtout si l’on est vert.

C’est donc en silence qu’il s’avise du retour du charbon dont les prix toujours plus alléchants allèchent la gourmandise de ceux qui le produisent. Il peine à opposer sa verte doctrine au retour en grâce des réacteurs nucléaires. Il ne sait trop comment prôner la mobilité électrique avec les menaces de pénurie. Et si la guerre dégénère et se mondialise, avec quelques échanges de bombes atomiques, il sait que sa couleur totémique pâlira – ou noircira – jusqu’à lui imposer définitivement le silence. Je l’ai souvent écrit: rien de tel qu’un air saturé de radiations pour éveiller la nostalgie des particules fines.

Sauver la planète ou l’humanité?

La première bombe atomique a déjà été larguée: c’est le livre d'Yves Roucaute. Le titre vise clairement l’ennemi: L’obscurantisme vert. L’ouvrage est paru au Cerf en ce premier semestre 2022. C’est un pavé de 400 pages, denses de science et de références, mais aussi fort amusantes. En première lecture, il semble que Roucaute assène le coup de grâce aux petits bonshommes verts. On verra plus avant que la bombe n’est pas tout-à- fait au point et comporte quelques défauts. Reste que la charge est lourde et bien documentée. Elle ne fera hélas que peu de dégâts, car le petit bonhomme vert ne lit pas ce genre de livre.

Une première salve rejoint une pensée maintes fois évoquée dans mes chroniques: sauver la planète est une bataille pour rien. D’abord parce que la planète se fiche de l’homme comme de son premier caillou. Elle continuera à tourner, du moins aussi longtemps que le soleil sera bien disposé à son égard, ce qui devrait durer quelques milliards d’années encore. Pas sûr cependant! Certains savants prévoient une petite ère glaciaire dès...2030-2040, avec une baisse de l’activité solaire de 60%. De ce point de vue, le réchauffement serait une bonne nouvelle! Bref, il est difficile de prévoir la couleur de l’avenir et Roucaute a raison de sourire des conteurs d’apocalypse.

On ferait mieux, dit-il, de sauver l’humanité. Et l’humanité, il faut le rappeler parce qu’on l’oublie souvent, ce sont les hommes, lesquels méritent une attention prééminente. Des hommes qui sont fragiles et n’en sont plus à une éradication près. Il serait donc intéressant de retarder un peu la prochaine. La thèse de Roucaute, c’est que notre bonne vieille terre manque d’éducation: volcans, tsunamis, cyclones, réchauffements climatiques, glaciations, bactéries, parasites, virus, massacres systématiques entre animaux et holocaustes naturels subis. Nos ancêtres humains, eux aussi, auraient pris l’habitude d’apparaître, puis de disparaître. La bio-diversité serait une chimère, si l’on se réfère à la liste interminable d’espèces définitivement évaporées.

Voici le coeur de la réflexion: Gaïa n’est pas une tendre mère mais une sorcière qui paraît tout mettre en oeuvre pour ruiner la vie. Il n’y aurait pas d’harmonie possible avec la nature, qu’il s’agit de domestiquer et d’empêcher de nuire. Les petits bonshommes verts pratiqueraient à son égard une forme de religion. Ils la diviniseraient et la voudraient apaiser au moyen de sacrifices humains. C’est précisément l’homme que l’on sacrifierait en l’accusant de maux dont la nature est seule la cause. On travaillerait à contre-emploi en limitant la croissance et le progrès, indispensables à préserver la vie humaine dans un environnement hostile. Résumons le résumé avec les mots de Roucaute: Gaïa n’est pas très écolo.

Il est assez facile de réécrire le livre de Roucaute: prenez en gros tout le discours dominant sur l’écologie, le réchauffement climatique, les énergies alternatives, la nécessité d’une décroissance, la fin de la bio-diversité, la catastrophe engendrée par les activités humaines... et écrivez exactement le contraire: vous avez le livre de Roucaute.

L’ouvrage est incontournable, offrant une saine intello-diversité au discours vert massivement univoque. A lire donc et à étudier plus encore.

On en sera que plus à l’aise pour interroger l’auteur à propos de trois faiblesses de son argumentaire.

D’abord, l’échelle de temps. On sait bien – même si les petits bonshommes verts ne l’évoquent jamais – que le climat a toujours varié, et de manière impressionnante quand on se réfère aux études sérieuses. Aujourd’hui, il y a manifestement une difficulté avec la rapidité du phénomène. Pour changer, le temps prenait jadis son temps – des milliers d’années –. Il paraît aujourd’hui bien plus pressé.

On reprochera ensuite à l’auteur quelque naïveté quand il exalte le progrès. Certes la science peut nous sauver de bien des agressions de la nature. Il faudrait retrouver ce Goût Du Vrai avec lequel le philosophe des sciences Etienne Klein, propose que l’on se réconcilie. C’est un petit ouvrage paru en 2020 dans la collection Tracts de Gallimard (No 17). Klein, en accord avec Roucaute, déplore le peu de crédit que nous accordons à la rationalité. Mais davantage que Roucaute, il s’avise aussi des dérives possibles du savoir. Et il serait sans doute moins enthousiaste que l’auteur de l’Obscurantisme Vert à propos de la conquête spatiale qui ne serait pas un choix mais une question de survie...jusqu’à prôner des maisons à créer dans l’espace! Bref, Roucaute s’en prend aux verts en voyant parfois la vie en rose, du moins à moyen terme puisqu’à plus longue échéance, il n’y aura plus rien à sauver. Et sur ce dernier point, tout le monde est d’accord.

Enfin la science, la plus pure science, ne fait pas que nous conférer des moyens pour nous protéger des colères de Gaïa. Elle nous offre également des connaissances nouvelles sur les subtiles interactions entre l’homme et son environnement. Elle nous décrit des équilibres naturels qu’il convient de respecter. Ce sont des choses qu’on ignorait et dont on ferait bien de prendre conscience aujourd’hui... et ce sont souvent les petits bonshommes verts qui s’en avisent les premiers. Roucaute devrait porter cela à leur crédit.

A titre personnel, je suivrais plus volontiers Etienne Klein lorsqu’il décrit ainsi l’originalité de la pensée occidentale: aucune autre société humaine ne cohabite avec le monde non- humain...sur le mode de la séparation. Selon Klein, l’humanité englobe mille corps associés qui ne se limitent pas à une fonction d’entourage. Il serait contraire à la science de considérer les hommes d’un côté et la nature de l’autre. On sait aujourd’hui que tout s’enchevêtre et qu’il faut s’aviser à la fois de l’unité et de la différence.

On peut, on doit même se moquer un peu du néo-paganisme des petits bonhommes verts. Roucaute le fait avec beaucoup de science et une évidente jubilation. Reste qu’un gros effort doit être fait pour penser l’humanité en interaction avec le monde dans lequel il vit.

Quand il faudrait sortir des débats théoriques.

L’alerte verte n’est pas sans objet. Quelle est la part de l’activité humaine responsable d’un phénomène qui a aussi sa composante naturelle? La question est intéressante, mais finalement pas très utile car, au fond, on cherche une fois de plus une cause à accuser de tous les maux (Cf. Chronique du 24 juillet).

Un peu de bon sens peut suffire à considérer que l’énergie est un bien précieux. Nos grand-mères se fâchaient lorsqu’on gaspillait la soupe ou le pain. Elles ont raison de tenir le même discours avec l’eau, l’électricité, les biens naturels et tout ce qui vit sur terre. Pas besoin non plus de siéger parmi les têtes pensantes du GIEC pour éviter de jeter du plastique dans les océans, des produits toxiques dans les rivières, des masses d’antibiotiques dans nos estomacs ou du Roundup dans nos jardins. Pas besoin d’être antispéciste pour éviter l’entassement des bovins, des porcs et des poulets dans des forteresses à la Guantanamo. Le simple bon sens suffit à développer une attitude de politesse à l’égard de la nature. Au fond: rien de plus naturel que le respect de la nature. Nul besoin d’une idéologie pour s’y conformer.

Il y a des églises idéologiques au centre du village. On fera bien de les démonter pour céder la place à l’homme en s’avisant qu’il est l’animal le plus menacé. La nature, si belle et tellement admirable, peut aussi jouer les marâtres assassines.

On a l’impression que certains discours écologistes veulent protéger la nature de l’homme. Lorsque c’est l’homme qui est menacé, ce dernier se rebelle dans un geste de légitime défense. Les menaces multiples, pressantes et imminentes – elles ne sont pas toutes environnementales – qui nous effraient font les verts discours quasiment inaudibles.

Disons en simplifiant qu’il faudrait que l’écologie redescendît un peu sur terre pour se faire entendre.