Chroniques 2022

10. mai, 2022

Laurent Toubiana est épidémiologiste. Ce métier est difficile à prononcer. Vous avez toujours tendance à fourrer le i après le d et puis vous ne savez jamais s’il faut terminer par logiste ou par logue. Toubiana est docteur en physique, titulaire d’un diplôme en informatique et en démographie. Une tête pleine et bien faite, souvent mise à prix par l’église covidienne pour propos hérétiques. L’homme n’en est pas à son coup d’essai: à l’occasion d’une grippe particulièrement agressive au cours de l’hiver 2014-2015, il s’était déjà fait la main avec des analyses jugées déviantes. On aime bien, dans ces chroniques, inviter les gens qui se font taper sur les doigts par l’index de la néocensure.

Médecine versus statistique

C’est bien connu: les médecins n’aiment pas beaucoup les épidémiologistes. La maladie ne se réduit pas aux chiffres et aux courbes, disent-ils. Et puis, ajoutent-ils sans qu’on puisse leur donner vraiment tort, les statistiques sont très dépendantes des prémisses choisies pour le calcul. Et de citer le célèbre aphorisme de Churchill: je ne crois qu’aux statistiques que j’ai moi-même falsifiées.

Quant aux épidémiologistes, ils n’aiment pas beaucoup les médecins. Devant une épidémie ou une pandémie, ils avanceraient le nez dans le guidon et seraient incapables d’avoir une vision globale – dans le temps et dans l’espace – d’une maladie qui se transmet précisément dans le temps et dans l’espace.

L’anathème mutuel se radicalise encore lorsqu’on est en France où l’on pratique avec brio l’art de vouer les autres aux Gémonies. C’est comme en physique: toute particule a son anti-particule... et tout Français son anti-Français. Leur collision les annihile. Dans le cas des particules, il y a production de photons et donc de lumière. S’agissant des Français, les savants confirment l’annihilation. Ils sont moins affirmatifs sur la production de lumière.

Et puis la France est un pays où l’on vénère le diplôme plus que partout ailleurs. Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études, écrivait Paul Valéry en 1935. On s’enorgueillit des grandes écoles. Tout propos est accueilli ou contesté selon le critère que son émetteur se puisse prévaloir du bon parchemin. J’avais déjà évoqué cette jauge étrange à propos des frères Bogdanov et d’Idriss Aberkane.

Reste qu’il faut lire l’ouvrage de Laurent Toubiana: Covid 19, une autre vision de l’épidémie, ne serait-ce que parce qu’il chante une autre musique que celle dont on nous rebat les oreilles. Et lorsqu’on nous rebat les oreilles d’un air passé en boucle, on finit par le fredonner sans même le vouloir.

Grosse grippe versus catastrophe sanitaire

Pour Toubiana, l’épidémie de Covid est mineure. Une grosse grippe en somme. D’accord en cela avec le professeur Raoult, notre auteur remarque que les statistiques officielles font état d’une stabilité de l’espérance de vie. La population mondiale n’a pas diminué du fait des infections. Les victimes sont les mêmes que celles succombant à la grippe, à savoir les personnes âgées ou celles dont l’état de santé est dégradé. Contrairement au discours alarmiste des médias, la plupart des hôpitaux n’ont pas été surchargés, en tous cas pas davantage qu’à l’habitude. Les chiffres avancés sont convaincants, émanant d’organismes tout à fait officiels. Le problème? Ils ne convaincront personne.

Pour Toubiana, ils signifient que les mesures prises étaient disproportionnées: confinement brutal – dont la Suède s’est fort bien passée ; manie de tester à tour de bras – trois tests par Français en moyenne pour un coût énorme; vaccination quasi obligatoire – alors qu’il ne s’agirait pas à proprement parler d’un vaccin. On connaît tous ces arguments.

Pour ses adversaires, si le Covid n’a finalement pas fait trop de dégâts, c’est précisément en raison des mesures drastiques mises en oeuvre. C’est toujours le même problème des chiffres incontestables: il les faut interpréter et c’est là que l’on s’écharpe.

L’intérêt majeur du livre consiste en la description du mécanisme de conditionnement de masse auquel s’est livré, entre autres, le gouvernement français. Et puis, et c’est une autre qualité de l’ouvrage, Toubiana met à disposition du profane des raisonnements statistiques à peu près compréhensibles pour qui ne fréquente pas volontiers les mathématiques. C’est impeccable et rigoureux. On finit presque par avoir l’impression d’y comprendre quelque chose.

Macron versus... les gens de peu

Les Français viennent de reconduire M.Macron. Vous n’y êtes pas, clame l’intéressé: c’est un nouveau président, une nouvelle politique... et un peuple nouveau surgissant tout frais tout roses du chapeau des urnes. Et pour le bien signifier, le président nouveau a offert samedi dernier à son peuple nouveau une cérémonie d’investiture – pas très nouvelle celle-là. Il ne manquait que Molière pour se rire de la pompe. L’auteur des Précieuses Ridicules n’aurait pas changé un mot des propos de Mascarille (Scène IX): Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n’y a point de salut pour les honnêtes gens. Et il n’eût pas manqué de souligner qu’on a fait entendre Händel plutôt que Lully.

Laurent Toubiana dénonce l’autoritarisme des mesures sanitaires. Cela tombe bien, Macron est autoritaire. Aucune outrance verbale ne lui paraît indigne, qu’il fustige les gens de peu en gilets jaunes ou les résistants aux vaccins, une populace à emmerder et à déchoir moralement de la citoyenneté. Un ouvrage de Juan Branco, Crépuscule, dénonce le Golem tout artificiel qu’est l’Emmanuel des Français. Branco a défendu Julian Assange. Pour la castocratie du pouvoir parisien, il revêt plutôt l’habit du procureur. Jeune avocat français d’origine andalouse, son écriture est un soleil brûlant qui évoque moins le flamenco que la tauromachie, cet art cruel où l’on aime bien faire souffrir avant que de porter l’estocade létale.

Pour Branco, Micro Macron est une construction amorcée plusieurs années avant 2017. Tout ne serait qu’intrigues de Palais destinées à mettre sur le trône un pantin rompu aux renvois d’ascenseurs. C’est un feu d’artifice de banderilles plantées dans le derrière du Roi de France et de tous les nobliaux de la fortune qui grenouillent autour de lui. L’ouvrage est bref, saignant, même s’il agace un peu avec ses phrases de douze lignes qui suffisent à citer vingt noms de bestioles vouées à la vindicte du matador.

Frédérique Dumas a fait partie du sérail macronien. Elle est députée. Elle s’est distanciée de la République en Marche, le parti initié par Macron. Elle publie un ouvrage fascinant – et plus qu’affligé – intitulé: Ce que l’on ne veut pas que je vous dise. Le propos ferraille moins que celui de Branco. Il n’en est que plus convainquant encore. Mme Dumas connaît fort bien Emmanuel Macron et se désespère de l’incapacité du bonhomme... à écouter. Sa posture est certes d’apparence emphatique, en réalité il ne s’écoute que lui même, décide seul, éreinte toutes les compétences qui lui pourraient faire de l’ombre. Il est intelligent mais c’est l’intelligence d’un algorithme. Une machine à équations mais en panne de solutions. C’est qu’il n’y a pas de solution: la machine autoritaire et méprisante est maintenant lancée. Il faudrait un tsunami pour la faire voler en éclats.

Ce qui inquiète dans cet ouvrage, c’est l’impression qui se dégage d’un Président qui aurait un chromosome en plus dans sa case en moins. Chez Raymond Devos, la formule désignait le malheureux affligé du virus du tueur et qui se pose en boucle la question: qui tuer? Non pas qui tu es dans le sens de qui es-tu toi qui cherches qui tuer! Mais qui tuer! Macron croit qu’il est Jupiter. Il n’a pas de problème d’identité. Le seul problème, c’est qu’il ne saisit pas l’être de l’autre qu’il emmerde et méprise.

Mme Dumas se contente de poser un diagnostic d’incompétence sociale, ce qui est tout de même embêtant pour le Président de ce qu’on nomme encore la République et dont les mauvaises langues prétendent qu’elle serait inféodée aux Américains, dirigés – c’est de plus en plus une évidence – par un vieillard qui a égaré pas mal de chromosomes au cours de sa longue carrière.

Occident versus le reste du monde

Dans mon quotidien la Liberté, livraison du jour, Pascal Bertschy propose en Mot de la Fin une réflexion particulièrement inspirée: L’Occident, les autres font déjà sans.

Berschy prend acte de l’agonie de l’Occident: A l’heure où la planète bascule dans un désordre carabiné, il y a plus vexant encore: nous Occidentaux ne menons plus le bal.

Il a raison et l’on sera bien avisé de ne pas oublier ce paramètre. La gestion de la pandémie; l’autoritarisme des gouvernements et des pouvoirs européens; les indignations compulsives contre la Russie, que ne partagent pas 82% de la population mondiale, selon le constat d’une ancienne ambassadrice française; le confinement dans l’entre-soi des gouvernements nationaux et européens, tout cela trahit les convulsions d’un monde occidental qui se sait à bout de souffle. Et Bertschy d’évoquer plusieurs illustrations de la dérive des continents et du glissement de la puissance mondiale sous d’autres cieux.

Et si c’était cela le fond de l’affaire? La gestion calamiteuse de la pandémie – quoi qu’on en dise, les Africains ont fait mieux, les Indiens aussi et même les Chinois; les compulsions autoritaires des gouvernements – là aussi les Chinois font mieux, mais ce n’est pas une bonne nouvelle; l’épidémie de contre-culture woke – objet de mépris chez les Russes et d’incompréhension totale chez à peu près tous les autres; la crispation et la pusillanimité des médias – même dans la sainte Ukraine l’opposition est muselée; bref tous ces craquements qui paraissent dérober le sol sous nos pas, si tout cela n’était que l’amorce et bientôt l’accomplissement, tout simplement, de la fin de l’Occident? Du moins de l’Occident dominateur et fier, toujours prompt à donner au monde des leçons de bonnes pratiques humanitaires et démocratiques.

Pas la fin du monde. La fin d’un monde.

8. mai, 2022

Il ne faut pas voir tout en noir. Les pires calamités sont parfois sources de lumière.

Prenez par exemple les deux années de pandémie dont nous venons de sortir avant d’y retourner fissa, c’est-à-dire sur l’heure pour parler un arabe approximatif. Pas tout-à-fait fissa en réalité. On attendra tout de même les mois froids sauf si, d’ici là, l’Occident déclenche une vaste campagne de vaccination nucléaire. Une éradication, pour le coup! Je ne voudrais pas faire du mauvais esprit. Reste que ce vaccin-là sera lui aussi made in USA, quoi qu’on en dise.

Deux ans de pandémie, voilà qui nous a rendus plus intelligents. La lumière, la leçon apprise, la sagesse exercée se nomme... confinement.

Nous ne survivrons désormais qu’isolés des autres. Eloignés, nous demeurerons immunes. Qu’importe s’il a fallu à l’humanité des dizaines de siècles pour s’en aviser. Nous voici désormais informés, lucides, éclairés de pure science: seule nous sauve la stricte solitude et la séparation d’avec ceux qui s’ingénient à nous infecter.

Il faudrait, même en politique, se cultiver d’un peu d’épidémiologie. En commençant par isoler les pays les uns des autres: que les Suisses restent entre eux – c’est tellement évident qu’en Suisse, l’expression en Suisse signifie l’exquise jouissance de l’aparté. Boire en Suisse, c’est s’enivrer seul!

On pourrait ajouter: l’Espagne aux Espagnols. Ils n’auraient plus à se donner la peine d’embastiller l’ukrainien Anatoli Charïï sous prétexte de sympathies russophiles. Il y en a même en Espagne qui se risquent à revendiquer la Catalogne pour les Catalans.

Raymond Devos hésitait à proclamer: La France aux Français. Ce ne serait plus la France disait-il! Il faudra pourtant bien en passer par là, comme le souhaite Eric Zemmour.

Et puis ne serait-il pas judicieux d’accepter aussi que l’Ukraine fût rendue aux Ukrainiens... et pour cela isolée des Etats-Unis, c’est-à-dire de l’Europe? Et libérée de l’OTAN, ce chien qui aboie aux portes de la Russie, comme rugit le Pape, pour une fois inspiré? Que n’exige-t-on l’isolement strict du Vatican? Quant aux Russes, précisément, on ne saurait trop les encourager à rester chez eux, sans céder aux gourmandises des cuisines chinoises ou indiennes. Mais la gourmandise est, selon certain Pères hésychastes, le vice capital à l’origine de tous les autres.

On ne peut donc que se féliciter de cette vaccination universelle – non nucléaire – que l’on désigne sous le nom de sanctions: que chacun se chauffe à son propre gaz, que chacun cultive son petit blé local, que chacun extraie de son sol les métaux rares et se nourrisse de fruits indigènes. Chacun son métier, les vaches seront bien gardées (Claris de Florian, Le vacher et le garde-chasse).

Nous n’avons d’avenir qu’isolés dans nos abris.

Sartre avait raison: L’enfer, c’est les autres. Parce que l’autre est dangereux, parce qu’il infecte, parce qu’il transmet la maladie et la mort. Et qu’il ne sait faire que cela.

Vive donc le confinement! Ecoutons les épidémiologues. Pas tous! Seulement ceux qui, sur les plateaux de télévision, démontrent qu’il n’y pas d’autre chemin. Les autres, on le sait, ne sont que sombres complotistes.

Et l’humanité sera propre sur elle, pure, chaste et en parfaite santé. Elle ressemblera à ces tableaux pointillistes dont il faut s’éloigner un peu pour en discerner le sujet.

Ce ne sera pas très amusant, je vous l’accorde! Mais au moins survivrons-nous, immunes et purs, flottant chacun dans un bocal – stérile – de ténèbres (L. Bloy).

En attendant, chacun dans notre coin, la mort elle aussi solitaire et chaste.

6. mai, 2022

Il y a deux mondes. L’un scintille d’une palette de nuances dont l’autre ne s’encombre guère. Le premier, le monde réel, est complexe et bigarré. Le second, machinal et virtuel, est beaucoup plus simple. La machine se satisfait du noir et du blanc. Son intelligence – dite artificielle – n’est que succession de uns et de zéros. Ou alors, si l’on veut colorer un peu l’affaire, on imagine des feux verts ou rouges régulant la circulation électrique. Rouge ou zéro, ça ne passe pas; vert ou un, ça passe. L’intelligence artificielle – que l’on abrège I.A. pour qu’elle sonne comme hi-han – c’est cela et seulement cela.

Des haddocks de tics et de tocs

C’est donc très simple, simpliste même. Ce qui impressionne, c’est la vitesse et la quantité d’impulsions que l’on peut produire en un rien de temps. Mille milliards de mille impulsions – des haddocks, comme les nomme joliment Idriss Aberkane – en un petit bout de dixième de seconde. Mais ce n’est rien d’autre qu’un chapelet répétitif de uns et de zéros, de permissions ou d’interdictions de circuler. Formidable puissance, impuissante toutefois à engendrer l’ambiguïté, le vague, l’abstrait ou l’humour, comme le relève Aberkane dans son ouvrage Le triomphe de votre intelligence. Vous pouvez aligner les uns et les zéros aussi souvent et aussi vite que l'éclair, vous n’atteindrez jamais l’Etre en tant qu’être, l’Agapè, l’Humanité, l’Infini, la Beauté, Dieu... et puis, bien sûr, vous ne rirez pas beaucoup. Tic et Toc, même répétés des myriades de fois en un temps proche de l’instant, cela reste de la mécanique.

La vie ne se saurait satisfaire du hoquet terne d’un temps mécanique. Notre auteur nous avertit: Si vous êtes prévisible, face à I.A. vous êtes mort, c’est aussi simple que cela. Que vous ayez un képi de général, une chaire au Collège de France ou un hochet de directeur de recherche n’y changera absolument rien: s’il y a quelque chose de trop intellectuellement prévisible en vous, l’I.A. saura l’attaquer, et si vous ne savez pas vous défaire de cette prévisibilité, vous ne saurez pas vous en défendre.

Quand notre pensée se moralise et de mécanise

L’intelligence artificielle est un outil magnifique. Le problème? Ce n’est pas une intelligence! L’intelligence, dit Christian Bobin, cela vient de l’âme. Et la machine, précisément, est inanimée. L’intelligence est une manière personnelle de se tenir devant soi et devant le monde, une manière propre à la personne de se laisser altérer par ce qui vient et de chercher son bien à elle...dans ce qui la traverse et parfois la tue.

La machine est répétition du même. L’intelligence est toujours une altération.

C’est parce qu’elle est à la fois simple et puissante que l’I.A nous fascine. Simple: elle devrait devenir universelle. Puissante: elle saura résoudre tous nos problèmes. Le piège est qu’on la croit intelligente et qu’on se met à l’imiter. Je pense donc je tic. Je pense donc je toc. C’est noir ou blanc, faux ou vrai, un ou zéro.

Passe encore pour le vrai et le faux. Mais le vrai ou le faux, cela n’intéresse déjà plus grand monde. Le vrai comme adéquation de la pensée à la réalité s’efface au profit du bien. C’est comme dans les contes pour enfants: on veut discerner le gentil du méchant.

Ce qui aujourd’hui agace, c’est d’une part la réduction de la raison précise à une certaine forme de morale simpliste – la moraline de Nietzsche – et, d’autre part, la binarisation précisément de ce qui se croit une pensée et qui n’est souvent qu’un prêchi-prêcha émotionnel.

Au fond, on constate une double réduction: réduction de la pensée à la morale, réduction de la morale au jugement binaire. Et par voie de transitivité, réduction de la pensée à... l’intelligence artificielle, mais à combustion lente.

La quête du gentil et du méchant

Ces derniers jours, par exemple, on s’excite à propos du rachat de Twitter par Elon Musk. D’aucuns s’indignent, d’autres roucoulent des hosannas selon qu’à leurs narines, la fragrance de Musk évoque le un ou le zéro.

Musk, c’est Tesla, Neuralink, SpaceX et tant d’autres projets que l’on aime ou que l’on conspue. Se réjouir alors du rachat de Twitter signifie forcément applaudir à tous les projets; et si l’on déteste tout ce qui musque ...on conspue l’opération. C’est un ou zéro, vert ou rouge... même pas quelques secondes de jaune pour réfléchir un peu.

J’évoquais l’ouvrage d’Idriss Aberkane. L’auteur est moins célèbre que Musk mais pas mal contesté lui aussi. Et l’on s’imagine – parce que c’est tellement facile – qu’il faut le tenir soit pour un prophète soit pour un menteur. Gentil prophète en tout; méchant menteur en tout. La simplification binaire s’épanouit dans la généralisation. L’un ou l’autre, noir ou blanc. Ça passe ou ça casse. Les étranges jumeaux Bogdanoff avaient subi le même sort: c’était l’auréole de sainteté ou le billet simple course pour l’enfer.

Pour ou contre... Ah! Le sublime horizon de la pensée! Vous ne lisez plus, vous n’écoutez plus mais vous vous demandez d’abord si l’auteur est dans le camp du bien ou dans celui du mal. Et vous pouvez appliquer la recette au monde politique, jugeant les acteurs sur le noir de leurs vices ou le blanc de leurs vertus. S’ils sont noirs, tout d’eux est noir, et donc faux et donc méprisable. S’ils sont blancs, tout d’eux est blanc, et donc vrai et donc admirable.

Pendant la pandémie, la mode était de binariser le professeur Raoult. Dans les salons mondains de la pensée simpliste, vous le deviez tenir pour Hippocrate redivivus ou alors pour une incarnation de Méphistophélès. Toute nuance était ici suspecte.

Inutile de dire – mais on le dira quand même on l’a déjà écrit – que la mécanique fonctionne aussi lorsque vous évoquez Messieurs Poutine et Zelenski. Qui est le méchant? Qui est le gentil? Tout le reste – la nuance, l’analyse historique et psychologique, la perspicacité stratégique, la conscience des intérêts et des manipulations – à quoi bon s’en encombrer?

Simplifier à outrance, c’est en rajouter à la sottise au monde. Et nier que l’homme qui pense, l’homme qui agit, cherche, écrit, crée ou guerroie n’est qu’une bestiole ambigüe, capable du vrai comme du faux, de l’héroïsme comme de la lâcheté, de l’intelligence comme de la sottise.

Musk est un personnage plus qu’ambigu. Un génie sans doute, proche de la folie parfois. Cela n’empêche pas que son projet de libérer Twitter de censures malhonnêtes peut être intéressant. Et si l’on espère que le projet réussira, on n’est pas obligé d’acheter une Tesla dans la foulée. Ni de se faire greffer des pucelettes dans le ciboulot. Ni d’offrir à sa belle- mère une extase en orbite.

Les curriculas d’Aberkane ou des Bogdanov manquent peut-être de clarté. Sans doute succombent-ils à quelques délires d’imagination prétentieuse. Ce sont – peut-être, mais il faudrait vérifier – des petits côtés de ces personnages dont il est difficile par ailleurs de nier les connaissances et l’intelligence. Aberkane parle trop vite et les Bogdanov cabotinent: vite marquer de noir tous, absolument tous leurs propos.

Et voilà que l’on juge en termes de tout bon ou de tout mal et qu’en raison d’une seule faiblesse, ou de deux ou de mille, on invalide toute force. A ce rythme, pour pouvez chercher des poux dans la tête de tous les saints pour les vouer à l’Hadès. Et de tous les grands hommes dont l’histoire célèbre le prestige et dont vous déboulonnerez rageusement les statues. Rien de tel que la sottise pour éteindre toute lumière au prétexte de zones d’ombre dans lesquelles le sot jugeant patauge lui-même tout autant que celui qu’il juge.

Le génie comme fruit de la faille

L’homme réel est complexe. Voilà qui en fait la beauté et le tragique parfois. Carlo Gesualdo – mort en 1613 – était un personnage plus qu’ambigu, assassin de sa femme et de l’amant de cette dernière, puis adepte d’une étrange compulsion de pénitence, avec ses troupes de jeunes gens chargés de le fouetter jusqu’au sang en une sorte de rituel sadomasochiste, jusqu’à la mort disent certains historiens. Gesualdo n’en demeure pas moins un compositeur plus que génial, novateur tant dans l’écriture de ses madrigaux que dans son oeuvre religieuse. Et l’on pourrait citer mille artistes – par exemple Malraux, Rodin et même Beethoven et même Einstein – qu’on ne voudrait pas voir épouser nos enfants mais qui par leurs oeuvres ont enrichi le monde.

Risquons l’hypothèse: et si les grandes oeuvres naissaient non de la froide logique mécanique ou d’une forme convenue de pureté morale mais bien des failles, de l’imprévisibilité et de l’ambiguïté humaines?

La logique machinale est précisément une logique pure. Blanc ou noir. Vert ou rouge. Un ou zéro. Gentil ou méchant. C’est beaucoup plus simple que la vie, mais ce n’est pas la vie.

27. avr., 2022

Si vous voulez – mais réfléchissez bien avant de vouloir – servir à quelque chose lorsque autour de vous on se crêpe le chignon, essayez de jouer les médiateurs. Ce n’est pas une tâche facile. Vous vous installez au centre de l’arène entre deux boxeurs enragés avec l’interdiction de prendre parti... mais la certitude de prendre des coups!

La première règle à observer si vous avez le courage de jouer les bons offices est évidemment la neutralité. Si vous savez d’avance qui est le salaud et qui est le saint, inutile de continuer. L’affaire est vouée à l’échec. Et cela vaut pour les petits conflits comme les plus gros: deux enfants qui se chamaillent à l’école, deux voisins qui en sont à s’étriper, un vaccinophile contre un vaccinophobe, un patron de steak-house qui se découvre une vocation d’anthropophage lorsqu’il aperçoit un végétarien ou deux puissances nucléaires qui se promettent mutuellement une prompte vitrification.

La neutralité. C’était le métier de la Suisse pendant à peu près deux siècles. Elle pourrait l’exercer encore mais elle ne le veut plus. En se joignant aux sanctions contre les chats bleus de Russie, contre Dostoïewski ou Tchaïkovski, contre les sportifs en -itsch, en -ov ou en -ski, la Suisse a déjà désigné le saint et le salaud. Donc, elle n’est plus neutre. Donc, elle renonce à la médiation. Donc elle ne sert à plus rien. C’est aussi simple que cela.

Le médiateur n’est pas un moraliste, désignant le camp du bien et celui du mal. Sans doute ressent-il une préférence, parfois une haine, parfois de la rage à l’égard d’une des parties au conflit. Son secret? Sa force? Son héroïsme parfois? Signifier son congé à l’émotion. Son métier, précisément, est d’atteindre l’ataraxie, cette tranquillité de l’âme, cette capacité à ne pas s’impliquer émotionnellement. Ses préférences, il les conserve in petto, n’en laissant rien paraître ni deviner.

C’est tout le problème de notre temps, devenu moraliste et sentimental. Et quand on est moraliste et sentimental, difficile d’échapper à la sottise. Prenez par exemple le conflit entre Russes et Ukrainiens – mais cela vaut pour mille autres situations –. On voit bien qu’en Suisse les gens s’indignent, qu’ils enragent de cette guerre à portée de missiles. Difficile de leur donner tort. Essayez, même dans une conversation entre amis, de revêtir une posture distante, ataraxique, cherchant à analyser l’histoire et le contexte de l’affaire. Cela suffit à vous valoir l’opprobre général. Seule est permise la compassion à l’égard des victimes et l’accusation vengeresse du bouc émissaire. Que c’est beau de pleurer! De s’indigner! De revêtir la cuirasse du justicier! L’ennui, c’est que cela ne sert à rien, surtout lorsqu’on est Suisse, ce qui veut dire minuscule, ce qui veut dire insignifiant.

Voyez la carte du monde: petite Suisse, énorme Russie. D’un côté l’arbalète, de l’autre les ogives nucléaires. On dirait des fourmis toutes émoustillées de bourrer de coups de pieds le derrière d’un ours. Elles se font du bien en s’excitant ainsi. Elles se persuadent d’appartenir au camp du bien et de la justice. Mais l’ours, lui, s’amuse de cette prétention. Notez au passage que c’est le seul avantage de la situation: lorsque la Suisse prend des mesures contre la Russie, elle fait beaucoup rire Monsieur Poutine... et il n’est sans doute pas inutile de l’amuser un peu. C’est bon pour ses nerfs et cela pourrait – peut-être – le calmer un peu.

La Suisse vaudrait bien davantage en jouant son rôle traditionnel de médiation plutôt que de déléguer la tâche à la Turquie ou à la Chine; plutôt que de se soumettre une fois de plus aux injonctions des Américains, qui n’ont aucune envie qu’on leur rappelle qu’ils passent leur temps à ukrainiser des dizaines d’autres nations; plutôt qu’emboîter le pas botté à la prétendue Union européenne qui depuis longtemps pense plus haut qu’elle n’a l’esprit. (Jerphagnon)

Le problème est que les Suisses se persuadent qu’il serait lâche de ne pas prendre parti... et de se fendre de mille arguties pour démontrer qu’on peut rester neutre sans être vraiment neutre... en même temps, comme dirait l’autre! Ils veulent bien jouer les médiateurs, mais en demeurant derrière les cordes du ring tout en braillant contre le parti du mal.

On peut éprouver ce que l’on veut. Et hurler avec loups. Et y aller de cette moraline qui laisse le champ libre à l’émotion. La seule question qui vaille est celle de l’efficacité. Ce qui est certain, une fois encore, est qu’une Suisse à la remorque de l’acrimonie générale devient ridicule et stérile. On pourrait même dire: pathétique!

24. avr., 2022

On n’aime guère mourir. Le fait est connu depuis la nuit des temps, dirait Alexandre Vialatte. Et puis, lorsqu’il faut souffrir, on renâcle pareillement. Rien de plus normal, aussi longtemps du moins qu’on sait rouspéter sans s’affoler. Or on s’affole beaucoup en ce moment et toujours davantage. Par peur de mourir, on invente des remèdes qui font souffrir. Et pour ne plus souffrir, on convoque des moyens qui font mourir à petit feu. Mais surtout, on souffre plus vite et même d’une quantité de choses qui n’importent guère. Une simple privation ou un accident dans le battement régulier des habitudes et voilà qu’on s’alarme et qu’on se laisse désarçonner. Il s’en faut de peu pour qu’on se croie déjà mort.

Mais lorsque c’est la liberté qui se rabougrit ou la vérité qui s’efface, on s’accommode plus facilement. Qu’on nous la baille belle dans les discours officiels ou les médias, voilà qui ne nous effraie nullement. Quand notre liberté est cernée par le décret, nous ne tremblons guère, mieux – ou pire! – nous en sommes tout rassurés.

C’est peut-être qu’occupés aux tremblements unanimes – et cela tend à devenir une occupation à plein-temps – la vérité et la liberté s’effacent des listes de nos priorités. La peur nous enserre le corps, l’âme et l’esprit. Le corps convulse, l’âme s’évapore – mais il est vrai qu’il y longtemps qu’on ne sait plus trop qu’en faire – et l’esprit rassotit...ou se rassote, les deux se disent. Bref, ça craint, comme disent nos enfants.

C’est désagréable d’avoir peur. Mais pas toujours. Mais pas pour tous.

Pour certains, la peur est une jouissance. Ils se dopent à la dopamine. Adorent l’adrénaline. Ils peuvent être des chauffards défiant les virages vertigineux d’une route de montagne ou simplement des amateurs de sports extrêmes. Ils aiment à frôler les limites, narguant la mort pour se prouver qu’ils la dominent ou alors oublier qu’ils la craignent. Ils disent calculer les risques et, lorsque cela se termine à l’hôpital, ils excellent dans l’exercice de la résilience. C’est le prix qu’ils sont prêts à payer, comme s’il suffisait d’attiser soi-même ses effrois pour n’en être point effaré.

Ces amoureux du risque devraient être comblés par notre temps étrange où la peur est partout, suscitée et entretenue. De la peur, il y en a désormais pour tous les goûts. On dirait même que de n’en point trembler serait de mauvais goût. C’est parfois à se demander si nous n’aimons pas cela. C’est parce qu’il s’étouffe sans cause que le nerveux cherche des raisons d’être inquiet. Et il les trouve toujours, surtout en notre époque...C’est parce que l’humanité présente est nerveuse et qu’elle souffre de la peur qu’on peut redouter la guerre: elle risque de se précipiter dans la guerre pour se guérir des peurs de la guerre. (Jean Guitton)

De quelques peurs ordinaires

Récemment, on écoutait une émission française. Un expert – assez lucide – affirmait: nous voilà passés du Covidisme au Poutinisme. Nous aurions troqué une terreur pour une autre. Les russophobes y verront la mutation d’un virus. Les complotistes, un variant de dictature. Mais cela ne rassure guère.

Si les deux -ismes incriminés se tiennent par la barbichette, c’est en raison des tremblements qu’ils engendrent. On ne sait trop ce qui en nous l’emporte: la douleur de craindre pour notre vie ou le plaisir – quasi algolagnique – de nourrir nos anxiétés?

Le Covidisme et le Poutinisme ne suffisant pas à l’affaire, voilà que gronde le Giécisme. Là, c’est une affaire plus ancienne, celle des prédictions d’apocalypse qu’éructe le fameux GIEC, dont nul ne doute qu’il se compose d’un brelan de climatologues alors qu’il n’est qu’un assemblage politique faisant appel à quelques experts dont la nomination obéit à peu près aux règles de transparence ayant prévalu à l’organisation de la task force covidienne. Christian Gérondeau tonne contre Les douze mensonges du GIEC. L’ouvrage, intéressant bien que critiquable et partial à certains égards, s’en prend à la Religion écologiste. Le GIEC ne serait pas une organisation scientifique. L’Assemblée Générale en est composée de représentants diplomatiques. Le Président – aucun des quatre derniers n’est climatologue – dispose de pouvoirs quasiment discrétionnaires. Quant au nom originel de l’organisation: IPCC, Intergovernemental Panel on Climate Change, il n’évoque en rien l’expertise climatologique que suggère la version francophone du sigle. Mais ce que personne ne discute, c’est chaque rapport produit par le GIEC augmente le tremblement du monde.

Une peur qu’on dirait collatérale à celle qu’agite le GIEC pourrait être désignée par Grétisme, du prénom de la juvénile prophétesse vocalisant dans le registre coloratur de la Reine de la nuit: Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen / Tod und Verzweiflung flammet um mich her. Sous la baguette de Mozart, ce sont de stridentes menaces d’une préposée aux ténèbres. Là, il suffit de laisser passer l’orage en attendant que nous apaise la grave sagesse de Sarastro.

Tout cela pour dire que nous ne cessons de passer d’une peur à l’autre, pataugeant dans des marécages d’émotions qui, depuis longtemps, ont englouti notre raison.

Covidisme, Poutinisme, Giecisme, Grétisme, les amateurs de sensations fortes devraient en être tout émoustillés. Pourtant, ils ne le sont pas. Et nous non plus!

Des peurs sélectives.

Ce qu’il y a de bizarre avec la peur, c’est qu’elle paraît choisir son objet et s’en masquer bien d’autres.

Prenez par exemple la crise covidienne (Tiens! Mon correcteur orthographique refuse l’adjectif et me propose codifiante. Pas mal vu!)

Plus on tremble devant le virus, plus on s’émoustille à la vaccination. Qui pourtant n’est pas sûre! Qui pourtant n’est pas très efficace! Il serait même possible, d’après le Professeur Delfraissy, qu’elle inoculât moins un vaccin qu’un remède. Il se murmure aussi qu’elle pourrait engendrer des effets secondaires, à court ou à long terme. Cela reste à vérifier. Par contre, on sait de source sûre que la puissante Pfizer, commise à l’épiphanie de la seringue, collectionne procès et amendes, comme un boucher qu’on aurait cent fois blâmé pour avoir mélangé à son émincé de boeuf de la viande de cheval ou du Whiskas. Et pourtant, on y va crânement, offrant sans trembler l’épaule à la piqûre. Ou alors, on tremble un peu, mais on évite de l’avouer.

Il faut donc vaincre une peur en en occultant une autre. On rétorquera que, risque pour risque, mieux vaut avaler le brouet d’un menteur que se livrer sans défense à un virus qui, lui non plus, ne joue pas vraiment le jeu de la transparence. Qu’on se vaccine ou non, c’est un peu la roulette russe.

Autre roulette russe: celle de Poutine. On s’affole de ses menaces, de sa violence et des morts qu’il ordonne. Mais on ne tremble guère devant les sanctions censées exorciser nos peurs mais par lesquelles, en réalité, nous nous sanctionnons nous-mêmes. Xavier Moreau, un spécialiste de la politique russe et ukrainienne nous avertit pourtant. D’un côté nous allons nous mettre nous-mêmes dans une situation compliquée – et qui n’arrangera rien à l’affaire des Ukrainiens – et de l’autre, nous continuons à pousser la Russie dans des alliances asiatiques qui vont nous affaiblir. Là aussi, gonflés d’un pacifisme très émotionnel et partisan, nous jouons les matamores ou au moins différons à plus tard les inévitables lamentations. Et n’écoutons que les voix s’indignant – avec raison – devant les horreurs de la guerre mais d’une indignation qui nous rends sourds aux analyses que livre, par exemple, un Jacques Baud qui fut membre des services de renseignement suisses puis chef de la doctrine des opérations de la Paix des Nations Unies et qui, dans le cadre de l’OTAN, suit la crise ukrainienne depuis 2014. Dans son ouvrage passionnant Poutine. Maître du Jeu? l’auteur démontre avec un formidable appareil de références que l’occident, depuis des décennies, s’ingénie à désigner la Russie comme responsable de quantité de catastrophes et de complots, sans que ces accusations n’aient le moindre fondement factuel.

Tout occupés à trembler devant Poutine et nous moquant de sa volonté de dénazifier l’Ukraine, nous affrontons pourtant avec un courage admirable l’existence avérée d’une renaissance nazie dans notre vieille Europe. En fait, nous l’affrontons en l’ignorant. Il est vrai que certains observateurs éclairés évoquent un Nazisme modéré ! Encore un petit effort et nous aurons bientôt des terroristes, des assassins, des pédophiles et des violeurs modérés. Alors là aussi, au-delà des émotions vengeresses, on ferait bien de lire les avertissements d’une Ariane Bilheran, qui, dans Antipresse 331, nous éclaire à propos de ce que Hannah Arendt écrivait... en 1945, à propos de la survivance du projet nazi.

Quand au délitement climatique qui nous effraie – mais un peu moins quand même! – l’affaire est extraordinairement complexe, au point qu’on s’interroge sur la capacité des experts à calculer au demi-degré près l’augmentation de la température ou au millimètre – oui au millimètre! – la montrée des eaux maritimes. Et l’on ne peut s’empêcher de songer à ces autres experts à la Ferguson qui modélisaient la propagation du Covid... avec les excès que l’on sait. Ici aussi, la peur d’un effondrement environnemental s’accompagne d’un courage admirable, par exemple lorsqu’on impose l’électrification massive de nos moyens de transport en affrontant sans trembler les questions de production d’énergie. Audace proprement héroïque que de braver ainsi les probables restrictions à venir, fussent-elles un effet boomerang des sanctions infligées à la Russie ou la résultante des mesures qu’on nous imposera lorsque, fort opportunément, surgira une nouvelle crise sanitaire.

Toutes les peurs – celles dont on tremble comme celles qu’on occulte – paraissent converger en ceci: elles pourraient, si l’on n’y prend pas garde, constituer pour les Etats des sortes d’aiguillages permettant d’orienter la trajectoire du peuple...sur une voie de garage. Et là, il n’y a plus qu’à mitrailler dans le tas. Rien de tel – je l’ai souvent écrit – que la peur pour domestiquer. On se souvient du temps où l’école était un de ces lieux où la peur faisait la discipline. Dans le Canton de Vaud, l’instituteur était le roille-gosses, du verbe rollier qui signifie frapper. Allez! Osons l’outrance! Disons que nos dirigeants et leurs experts sont devenus des roille-peuples.

Quand la peur fricote avec le mensonge

Peurs exacerbées d’un côté, peurs occultées de l’autre, voici donc que la reductio ad timorem se double d’une reductio veritatis. Quand on a peur, on est prêt à avaler n’importe quoi et surtout quelque décoction de mensonge, fût-ce un mensonge par omission. On s’interdit de voir. On censure sa propre pensée, ne serait-ce qu’en raison de la peur – encore! – de passer pour un complotiste. Montaigne – comme je l’ai évoqué dans une précédente chronique – relève que la peur redoute même ce qui pourrait lui porter secours...ce qui, au delà de la pusillanimité, fait surtout une splendide sottise.

Que veut-on ne pas entendre? Autrement dit, quels sont les objets de nos dénis? L’énorme puissance de l’industrie pharmaceutique. On le sait mais on s’en fiche. Les pressions constantes des Etats-Unis qui redoutent un rapprochement entre Russes et Européens occidentaux, les Ukrainiens étant, de ce point de vue, complètement instrumentalisés. La volonté des Criméens, maintes fois exprimée dans les urnes, de dépendre de Moscou plutôt que de Kiev. Le décret du 24 mars 2021 du Président Zelensky visant à reprendre la Crimée par la force. Les bombardements systématiques du Dombass par les forces ukrainiennes. Les avertissements de Gonzalo Lira – aujourd’hui embastillé – à propos de l’énorme corruption régnant an Ukraine. La stratégie de la Chine qui se verrait bien supplanter l’industrie européenne, surtout dans le domaine des transports. Et la Chine encore, avec l’oreille bienveillante de tous les technophiles occidentaux, qui rêve d’étendre sa compulsion de surveillance sociale au monde entier. Ou encore – je l’ai déjà évoqué – la vitalité clairement démontrée de quelques factions nazéiformes qui se pavanent en Ukraine, et pas seulement en Ukraine.

Il y a deux situations possibles: soit on suit le mouvement, l’opinion courante – mais qui en réalité court trop vite pour aller bien loin – avalant les potions des peurs officielles qu’on nous veut inoculer à journées faites, soit on résiste, cherchant à s’informer à d’autres sources, celles qui révèlent l’énormité des mensonges ordinaires. On lit alors Moreau, Baud, Gérondeau, Bileran, évoqués ci-dessus. On s’astreint à digérer le très noir Journal d’un Paria, d’Ivan Rioufol qui s’efforce – mais on sent que c’est au forceps – d’accoucher de quelque espérance. Ou alors, on étudie l’ouvrage très pointu d’Helen Pluckrose et James Linsay, Le triomphe des impostures intellectuelles. Une critique implacable des idées les plus polluantes...mais qui pour l’instant triomphent.

Tout aussi pointu, mais dans le sens de la colère, le brûlot de Juan Branco: Treize Pillars. Nombreux sont ceux qui ne considèrent pas Branco comme le gendre idéal. Nul n’est obligé de le choisir comme directeur de conscience. Il n’empêche que même si l’on ne retient qu’un dixième des révélations contenues dans ce petit livre, on a déjà de quoi se faire une idée assez précise de la corruption qui gangrène le monde de l’entre-soi politique. Et qui joue sur la peur. Et qui ment comme un bataillon d’arracheurs de dents.

On pourrait ainsi multiplier les lectures. Là où l’affaire devient diabolique, c’est qu’à force de lire des ouvrages qui révèlent et la source et les modes de transmission des idées polluantes et par le fait même démontent les mécanismes de la peur officielle, voilà que c’est une nouvelle peur dont on risque d’être infecté, les vérités occultes s’avérant plus anxiogènes encore que les mensonges communs. Bref, on n’en sort pas! Que vous alliez vous coucher après avoir entendu les informations sur une chaîne officielle, ou dégusté une interview de Michel Onfray, ou lu votre Antipresse hebdomadaire, l’insomnie est garantie. La vérité, écrit Christian Bobin, ça coûte, même quand elle est heureuse. Pour le mensonge, on fait circuler la même fausse monnaie que les autres, mais quand on trouve de l’or, on est seul à trouver l’or. On est seul comme dans le deuil.

Et si l’on essayait la sérénité?

Le monde est compliqué. Ce n’est pas vraiment nouveau. Le mensonge est universel. Difficile de dire qu’il s’agit là une invention récente. Mais il est certain que tout s’agite avec une vigueur nouvelle, comme si nous étions à la fois acteurs et victimes de quelque chose qui pourrait ressembler aux prémices d’un grand chambardement.

On peut évidemment se revêtir d’un gilet jaune, défiler sur les boulevards, tempêter sur les réseaux sociaux, entraver la circulation sur les ponts de Genève ou de Lausanne...ou alors écrire des chroniques. Tout cela ressemble à un baroud d’honneur un peu désespéré.

C’est là qu’il faudrait cultiver une foi nouvelle dans les ressources intérieures de la personne humaine, certes prompte à la naïveté et à la lâcheté mais toujours capable de... résurrection, quoi qu’on fasse pour la ratatiner. L’Histoire nous le montre: c’est souvent au coeur de l’enfer que la force de la vie se révèle la plus créative.

Face aux puissances de la mort et du mensonge, face aux paniques universelles par lesquelles on nous voudrait soumettre, nous ne disposons guère d’armes efficaces.

A moins que...

A moi que, dans nos maisons intérieures, nous aménagions un abri antiatomique où nous réfugier lorsque les radiations menacent. On y peut stocker quelques bouteilles de vin, comme il sied à un abri. Mais surtout des livres, de la musique et autres stimulateurs de l’âme et défibrillateurs de l’esprit. Ce n’est pas fuir que de se réfugier en soi-même, de cesser de vouloir tout entendre et tout lire. La peur est bavarde et prolixe. L’espérance silencieuse, même contre toute espérance.

Ce qu’il y a de bien avec le mensonge, c’est qu’il ne tient pas.
Aucun homme n’a assez de mémoire pour réussir dans le mensonge. (Abraham Lincoln)