Un été éclaté.

7 août 2022

Je ferai l’éloge de l’été! Nul besoin pour cela de renier les frimas hivernaux, les tempêtes de neige, le coin du feu et la fondue au fromage. Ils sont l’objet de ma dilection. L’hiver est pensif, l’été paresseux. Ce sera donc un éloge de la paresse!

Car c’est aussi une belle saison que l’été, surtout lorsque qu’il fait consciencieusement son métier de ciel bleu et de chaleur bienfaisante. Nous devrions en être tout réjouis et le serions sans doute si les experts ne nous ramenaient au sérieux de l’inquiétude. Le chaud est trop chaud, le sec trop sec. A les entendre, on étalerait une côtelette sur le bord de la fenêtre pour qu’elle y cuise sous le dard des rayons solaires et l’on boirait sa propre urine – comme dans les stages de survie – pour économiser l’eau potable.

C’est une signature de la modernité: quand ont parlé les experts, on a entendu Dieu le Père. Il faut veiller à ne pas gaspiller l’eau, disent-ils. Ils ont évidemment raison mais ma grand-mère le savait déjà et pas seulement en été. On fermait le robinet pendant qu’on se brossait les dents. On ne traînait pas sous la douche. On ne faisait pas déborder les baignoires. Et s’il restait un peu d’eau au fond du verre, c’était pour les plantes vertes comme les miettes de pain pour les oiseaux. Oui, elle savait déjà cela, ma grand-mère, qui n’était pas une experte. Et mon arrière-grand-mère le savait aussi. A croire que je suis né de l’engendrement successif de personnes non expertes et économes en eau.

Quant à l’expert, je subodore qu’il est issu d’une longue lignée de catastrophes. Cela explique son pessimisme et ses alertes constantes. Il est génétiquement programmé pour nous faire peur. Mais à force de marteler ses menaces, il nous fait mécontents. Notre bonne humeur en est toute obombrée.

Il fait beau et chaud et voilà que cela nous inquiète. Les déluges d’automne nous assombriront tout autant. Quant à la neige et aux gelées d’hiver, nous en éprouvons déjà un tremblement prémonitoire. La aussi, les experts nous avertissent: on ne pourra plus se chauffer.

C’est un bel été pourtant que nous vivons. Il faut le répéter à ceux que la chaleur écrase et qui, pour respirer plus librement, s’en vont par les routes bitumées ou les ciels encombrés vers des contrées plus chaudes et sèches encore. Et ils sont nombreux cette année à camper le touriste. C’est le rôle de l’été. Je n’ai pas consulté les statistiques: le succès du grand théâtre touristique, je le déduis du désert que sont devenus nos villes et nos villages. Il n’y a plus personne dans les rues ou les restaurants... et même pas des experts.

Les touristes! Seuls les aînés se souviennent de la chanson de Ricet Barrier. Elle fut un succès des années 1968:

Cré vin dieu!
Voilà l’été, les vacanciers vont arriver Voilà l’été, les vacanciers vont arriver
Y s’en viennent on sait pas d’où
Y s’en vont par un autre bout
Voilà l’été, c’est l’invasion des vacanciers.

.........

C’est les vacances, c’est la transhumance

Les vacanciers, c’est comme les fourmis
Ça se répand partout dans le pays
Plus ça va et plus ça s’enhardit
L’an dernier, j’en avais ben trouvé un dans mon lit, oui!

Tel est le moteur du tourisme, du moins celui qu’on dit de masse. Pendant l’été, seul l’ailleurs rafraîchit. Seul l’ailleurs repose et stimule l’oubli.

Mais il existe mille ailleurs, de l’ailleurs exotique à l’ailleurs aux portes de chez soi. On pourrait même imaginer que l’ailleurs se trouvât chez soi...puisque, le reste de l’année, on n’y séjourne guère que pour y dormir.

Ah! Les plages!

Il faut rendre un hommage appuyé aux plages. C’est le moins qu’on puisse faire pour louanger l’été. Et lorsqu’on se rend à la plage, il ne faut oublier ni sa crème solaire, ni son chapeau, ni sa gourde et moins encore son dictionnaire étymologique.

On y apprendra que le grec plagios signifie en pente ou oblique. Réellement ou symboliquement. La plage est oblique, voilà pour la topographie. Mais on peut être moralement oblique, sournois et ambigu et c’est pourquoi le latin plagium signifie l’escroquerie. Le plagiarus sera le voleur d’esclaves, ce qui est très mal car les esclaves, on ne les vole pas, on les achète, comme on achète le service du larbin en livrée qui nous sert un cocktail au bord de l’eau ou du nettoyeur qui récolte nos reliefs en fin de journée.

Mon quotidien, La Liberté dans sa livraison d’hier, nous montre l’image d’une plage exotique. On devine une étendue de sable et la mer d’un bleu nuit. Mais ce que l’on voit surtout, ce sont des bouquets bien ordonnés de chairs molles et des alignements infinis de parasols bigarrés. Un petit mètre d’espace vital sépare les entassés. Si petit qu’en pratique, le mètre ne mesure que huitante centimètres. La proximité encourage à parler à son voisin: on évoque le temps qu’il fait ou alors on boit une bière, comme dans les réclames à la télévision. Parfois, on se dispute pour quelques centimètres. Ensuite, on se fait la tête et l’on ne se parle plus. On se contente d’écouter ce que les gens racontent au téléphone.

Pour accéder à ce paradis, on s’est bousculé dans les aéroports et entassé dans les avions. C’est le prix à payer pour rejoindre des contrées plus chaudes encore que les nôtres. Ici, on évoque la canicule; là-bas, il fait encore plus chaud mais on est content: c’est seulement du beau temps.

D’autres vacanciers ont élu les plages italiennes. Il faut pour cela se ruer dans le Gothard mais on s’y rue lentement. Trois heures d’attente et plus si affinités. Louons donc les plages chaudes mais plus encore les héros des transhumances!

Voilà pour l’hommage! Il y a encore dans ce monde des gens courageux qui font vivre le tourisme de masse, alimentent l’économie, brûlent le kérosène et le pétrole en même temps que leurs chairs encore blanches.

Le rebelle dans la forêt

Moins téméraires sont les arpenteurs de nos forêts. Ils s’y baladent, y courent ou y pédalent. Parfois, ils y font galoper un cheval. Il faut en profiter, nous dit Eric Werner dans sa chronique Enfumages (cf. Antipresse 349). Le philosophe poursuit sa méditation profonde du texte de Jünger, Waldgang, en français le Traité du Rebelle. Enforestons-nous tant qu’il est encore temps, avertit Werner. Pendant la crise du Covid – mais ce fut surtout la crise des mesures sanitaires – les autorités françaises ont interdit l’accès aux forêts. On comprend pourquoi: les virus, c’est comme les tiques. Ça se cache dans les arbres et dès que vous passez dessous, ils bondissent pour vous mordre. Le fait est largement connu et documenté! C’est presque aussi vérifiable que la transmission de LA maladie dans les restaurants français où il fallait consommer assis et non debout (car si le virus chute, il semble qu’il s’arrête net à quelque chose comme un mètre vingt du sol. Cela démontre que rien n’empêche de choisir la forêt, à condition d’y ramper.)

Et puis, il y a le loup, ajoute Werner. Les gouvernements européens veulent la bio-diversité. Des savants travaillent à ressusciter le mammouth. Mais pour l’instant, ils se satisfont de la multiplication des loups, lesquels, quoi qu’on en dise, pourraient constituer une menace pour l’homme. Ce sont évidemment des experts qui l’affirment. Promenons-nous dans les bois pendant que le loup n’y est pas, chante la comptine. Voilà, prédit Werner, qui pourrait présager d’une interdiction forestière généralisée et pérenne. Que le loup entre dans la forêt, et que l’homme en sorte! L’homme ne fait déjà plus partie de la bio-diversité. Qu’il reste donc chez lui... ou sur les plages.

Car la forêt, au sens de Werner, c’est davantage que des arbres, des clairières et des sous-bois. Elle fait également symbole. En forêt, vous êtes invisible et donc incontrôlable. C’est la demeure de qui veut fuir la masse. Et les gouvernements détestent le peuple invisible et incontrôlable. Sur les plages à sardines entassées, on sait où sont les gens, ce qu’ils font. On sait surtout qu’ils ne font rien: c’est le peuple idéal! Et en plus, ils paient pour ne rien faire. Bref, on s’assure qu’ils ne sont point des rebelles.

Une autre canicule

Et pendant qu’on se dore sur les plages – ou se réfugie dans les forêts –, s’agite un autre monde, chaud, très chaud, caniculaire. Cela chauffe en Ukraine. Cela chauffera à Taïwan. La vénérable Nancy Pelosi s’est chargée de ranimer la flamme. Cela chauffe aussi au Kosovo. Et la température de la Transnistrie (l’Ukraine de la Moldavie) est elle aussi en train de confiner à la canicule. Pour y comprendre quelque chose, lisez dans la même livraison d’Antipresse la réflexion de Jean-Marc Bovy sous la rubrique le Grand Jeu. Partout où cela chauffe, on trouve des métastases de la gérontocratie américaine. Si les USA n’existaient pas, il faudrait les inventer! Et s’ils existent, les éventer un peu!

Ce que chacun sait tout en faisant mine de l’ignorer, c’est que la facture est déjà dans l’imprimante. Au pire, cela se paiera en monnaie de guerre mondiale, donc nucléaire. Au mieux, si le fournisseur consent à quelque rabais, on se contentera d’une note salée en matière d’économie, avec une inconfortable crise énergétique. Voilà du moins ce qu’on nous annonce.

Mais qu’on nous l’annonce est déjà une difficulté. Car nous sommes vaccinés contre la pandémie des annonces, qu’on appelle aussi la méthode Ferguson. On n’évoque pas ici les tracteurs éponymes mais bien Neil Ferguson, cet expert des modélisations mathématiques auquel on doit l’abattage systématique de six millions de bovins en 2001. Ferguson avait convaincu Tony Blair que c’était là une mesure indispensable pour éradiquer la fièvre aphteuse. Tel est le charisme de Ferguson: convaincre de l’imminence du désastre les chefs d’Etats comme Blair et aujourd’hui Macron, Johnson et même Donald Trump. Ces derniers seront les pères des mesures anti-covid, engendrées immédiatement après des entrevues avec le prophète.

Autre spécialité de Ferguson: il se trompe dans toutes ses prédictions. De ce point de vue, on ne peut que louer sa ténacité... car on sait désormais qu’il se passera exactement le contraire de ce qu’il prédit...ou, au moins, qu’il faut diviser ses chiffres par dix ou par cent.

Et c’est pourquoi Ferguson est l’inventeur – souvent...plagié – des prédictions apocalyptiques fondées sur la modélisation. Il en résulte que les catastrophes annoncées peuvent être tenues – c’est à choix – pour certaines, probables, possibles ou totalement invraisemblables... et qu’il ne reste concrètement qu’à s’armer de patience pour voir ce qui arrivera vraiment. Voilà qui nous laisse tout de même un peu de temps pour nous entasser sur les plages ou nous réfugier dans la forêt.

Car nous ignorons, en réalité, si nous sommes installés sur une plage oblique devant un gouffre ou simplement victimes de la reductio ad timorem souvent évoquée dans ces pages... et l’on discute encore pour savoir si le loup nous mangera ou non.

Trois mondes qui sont quatre.

Disons alors qu’il y a trois mondes.

Le premier fait comme si tout allait comme toujours et rôtit sur les plages, réelles ou symboliques. En matière de vacances, il a ses habitudes et ne veut les modifier en rien. On dira, pour user d’une métaphore populaire, qu’il pratique la politique de l’autruche en cachant sa tête dans le sable, réellement ou symboliquement. On sait que l’image est erronée: si les autruches mettent la tête dans le sable, c’est pour entretenir et nettoyer leurs oeufs. S’il y a un danger, elles fuient à toute vitesse... nonante kilomètres à l’heure! Ou alors, si elles sont prises dans une tempête de sable, elle s’enfouissent brièvement, le temps que cela passe. Ce dernier comportement pourrait faire une métaphore... mais on n’est pas sûr de la brièveté de la tempête.

Le deuxième monde est suicidaire. Il fait tout ce qu’il faut pour que le monde explose. En est-il conscient? Certains calculent à court terme: la guerre, – et c’est pareil pour les pandémies – c’est bon pour les affaires et cela suffit au... raisonnement. D’autres font des erreurs de calcul. On peut leur pardonner, car ils ont le cerveau lent, ralenti par l’âge et l’artériosclérose. On pense à Biden et à Pelosi mais il ne faut pas oublier les versions précoces de l’Alzheimer. La maladie semble épidémique en occident, avec une population particulièrement à risque, celles des Ministères et, dans une moindre mesure – mais à peine moindre – celle des rédactions de nos grand médias unanimes.

Le troisième monde est plus difficile à cerner. Il se nourrit de vague et de flou. Il connaît bien – ou un peu ou la moitié d’un peu – les deux mondes décrits ci-dessus. Il fait de tout cela une synthèse résignée. Il y a des jours où il déprime – si las d’être là – et d’autres jours où il reprend souffle, espère, profite du présent. Difficile de lui donner tort! Il faut bien faire avec, comme l’on dit. Alors il s’agglomère sur les plages – réelles ou symboliques – en se disant que c’est peut-être la dernière occasion ou alors il reste chez lui, pour organiser une vie différente, prête à tous les aléas.

Et comme les mousquetaires, les trois mondes sont quatre.

Car il y a aussi celui des rebelles, au sens de Jünger, au sens de Werner. Et leurs forêts, réelles ou symboliques. On ne les entend guère lorsqu’on se bouche les oreilles mais en réalité, ils font pas mal de bruit et toujours davantage de bruit. Il suffit de les écouter là où ils parlent, les lire là où ils écrivent. Mais c’est pénible. Il faut chercher, travailler beaucoup et réfléchir davantage encore. Cela prend du temps et coûte son prix d’angoisse. Et l’on a pas trop envie de s’y frotter.

Mais lorsqu’on s’y met vraiment – et pourquoi ne pas s’y mettre quand on se dore au soleil ? – on finit par comprendre qu’il y a des canicules bien plus redoutables que les chaleurs estivales. Difficile de leur rendre hommage, comme on l’a fait ici de notre bel été.